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31 juillet 2006

Au Liban, une mafiocratie contre son peuple

Un des éléments les plus incompréhensibles pour l'«opinion mondiale», pour mes compatriotes français et pour de nombreux libanais, réside dans le fait que les Israéliens et leurs alliés Américains sont en train de détruire un pays dont le gouvernement est notoirement pro-américain; gouvernement dont l'activité politique toute entière était orientée vers l'application de la résolution 1559, au détriment de toute autre question, sociale, politique ou économique au Liban.

Dans le billet «Coup d'État au Liban», je rappelle différents documents pour soutenir la thèse d'Uri Avnery qui annonce:

L'objectif réel est de changer le régime au Liban et d’y installer un gouvernement fantoche.
L'invocation désormais permanente d'un «Nouveau Moyen-Orient» par les Américains démontre encore cette volonté d'un changement de régime, par la force, au Liban. Mais cela est évidemment incompréhensible puisque, justement, c'est l'exemple même du «régime ami» qui était déjà au pouvoir au Liban.

Je vous propose donc ici une analyse complétant cette notion de «coup». L'un des effets de l'agression israëlo-américaine, si elle réussit, sera de maintenir au pouvoir à Beyrouth un gouvernement anti-démocratique proche des intérêts américains, français et saoudiens, pouvoir menacé par le jeu de la politique interne libanaise.

Évidemment, ce ne sont pas les très rigolos Antoine Sfeir et Antoine Basbous qui vous parleront de l'aspect anti-démocratique de la politique libanaise, tout occupés qu'ils sont à défendre cette oligarchie contre le «joug» imposé par les Syrien et les Iraniens! Ça n'est pas non plus Courrier international (la semaine dernière: «Proche-Orient, après les bombes, quoi?»), qui résume la presse libanaise à L'Orient-Le Jour (quotidien francophone de la bourgeoisie chrétienne) et An Nahar (dans lequel le groupe Hariri a d'importantes participations financières), qui vous éclairera sur la nature de la «démocratie» libanaise. (Cette semaine, Courrier international consacre l'intégralité de son point de vue à «La guerre vue par Israël», ce qui enrichit drôlement la diversité des opinions.)


I. UNE OLIGARCHIE, UNE MAFIOCRATIE


Depuis Taëf, le jeu politique libanais ne se joue pas, comme le prétendent nos médias, entre pro-syriens et anti-syriens, mais simplement entre une oligarchie organisée autour du clan Hariri, et les autres (principalement le Hezbollah). Depuis le «printemps» de Beyrouth, c'est cette oligarchie, déjà au pouvoir auparavant, qui dirige toujours les affaires.

«Oligarchie», c'est le terme employé par Georges Corm dans son ouvrage de référence, Le Liban contemporain, histoire et société. Intellectuel et homme politique respecté, il passe par la citation d'un lecteur de L'Orient-Le Jour pour mettre en avant ce commentaire:
«La montagne d'optimisme du 14 mars a donc accouché d'une souris. Tout cela n'empêchera pas les représentants du condominium américano-franco-saoudien qui assure aujourd'hui la gérance de notre pays de nous adresser leurs plus vives félicitations pour ces élections «démocratiques et transparentes». Ne nous y laissons pas prendre. Déparé de sa très folklorique vitrine «démocratique», le Liban d'aujourd'hui n'est pas une démocratie mais une oligarchie, c'est-à-dire un système dans lequel le pouvoir réel est détenu non pas par le peuple souverain mais par un groupe très restreint de personnes, cinq ou six dans le cas libanais: leaders communautaires, féodaux, anciens chefs de milice ou héritiers politiques fortunés...»
En juin 2005 (contemporain du commentaire précédent), en France, Alain Gresh semble le seul, pour le Monde diplomatiqueLes vieux parrains du nouveau Liban»), à écrire autre chose que la bouillie générale célébrant la nouvelle «démocratie» libanaise:
Pourtant, l’observateur ne peut qu’être frappé par ce fait : les mêmes dirigeants responsables de la guerre civile, dont la plupart ont collaboré avec la Syrie avant de retourner leur veste, se maintiennent sur le devant de la scène. Pas une figure politique nouvelle n’est apparue ces derniers mois, et les Gemayel, Joumblatt, Hariri, Frangié, Chamoun, etc., continuent de dominer le jeu. Aucun d’entre eux n’avance la moindre proposition pour réformer un système politique fondé sur le confessionnalisme, le clanisme et la corruption.
Pour ma part, je pense qu'on peut utiliser le terme de mafiocratie. Le pouvoir libanais n'est pas que la (très classique) confiscation du pouvoir par les classes les plus aisées, c'est avant tout un système de corruption généralisé, de destruction de l'État au profit des fortunes privées, c'est la création ab initio d'une «dette odieuse» qui enrichit considérablement les membres de ce pouvoir, etc.; c'est donc par dessus tout un pouvoir criminel organisant et protégeant des activités illégales.

Le choix du terme «vieux parrains» dans le Monde diplomatique n'est pas anodin. Un parrain n'est pas simplement un potentat local dans un système féodal; le mot correspond exactement à la structure mafieuse du pouvoir.

Georges Corm décrit précisément les trois composantes de l'oligarchie qui gouverne le pays de manière quasiment ininterrompue depuis 1992 autour du clan Hariri: les anciens patrons de l'ordre totalitaire milicien, les entrepreneurs du béton et les investisseurs du foncier, les «intellectuels» laïcs reconvertis au néo-libéralisme international:
Trois groupes nouveaux sur la scène politique ont conjugué leurs efforts pour promouvoir l'idéal d'une reconstruction axée sur un retour du Liban à son ancienne fonction régionale, mais qui n'est que le retour en force du banal désir d'un pays «casino» et paradis fiscal régional, cher à l'ancienne couche dirigeante: les principaux chefs miliciens enrichis par tous les trafics de la guerre, les pillages et rançonnages de la population civile; les entrepreneurs de béton armé et les agents d'influence ayant fait des fortunes rapides et faciles dans les pays arabes exportateurs de pétrole durant les années du boom pétrolier; des intellectuels de l'ancienne mouvance laïque révolutionnaire arabe, reconvertis au néo-libéralisme international et aux théories de la modernisation par le marché mondial et la seule initiative privée. Pour ces derniers, certains d'entre eux ont, de plus, sagement retrouvé le chemin de leurs identités communautaires et travaillent à l'ombre de nouveaux entrepreneurs, millionnaires et milliardaires.

L'alliance de ces trois groupes représente une force considérable et tient le haut du pavé social et médiatique de la scène libanaise. Le nouveau chef du gouvernement [Rafic Hariri] est son ciment: il constitue une icône polarisant avec succès l'imaginaire qui a présidé à l'idéologie de la reconstruction. Il s'agit d'ailleurs d'une image que le modèle affirme et confirme en toute occasion.
Pendant que certains continuent à dénoncer le Hezbollah comme un «État dans l'État», l'influence occulte des services syriens et/ou iraniens, il ne faut pas oublier que l'une des principales réalités du pouvoir libanais depuis le début des années 1990, c'est la création, via la corruption, d'un État parallèle privé. En note de bas de page, Georges Corm résume:
Il deviendra ainsi de très bon ton pour les hommes d'affaires prospères de faire des dons en nature à l'État ou à ses représentants, sous prétexte de sa faillite financière. Ainsi, Rafic Hariri logera à ses frais le premier président de la République, un groupe d'hommes d'affaires se cotisera pour payer une partie des réparations du palais présidentiel. Des enveloppes importantes et officieuses sont distribuées à des hauts fonctionnaires, des ministres, des journalistes.
Les dernières élections législatives elles-mêmes, pourtant «portées» par les aspirations populaires et «spontanées» du 14 Mars, et malgré l'incroyable diabolisation anti-syrienne (une tache dans l'histoire contemportaine libanaise: au-delà de la dénonciation de la présence syrienne et du régime de Damas, l'hystérie xénophobe alors orchestrée mènera à des lynchages d'ouvriers syriens), ne seront pas remportées facilement:
Aussi, Saad Hariri, désigné héritier de son père Rafic, se mobilise-t-il pour empêcher que soient élus les alliés du général Aoun au Nord ou ses candidats directs dans certaines circonscriptions. Des consignes de vote sont données dans les mosquées, ce qui ne s'était jamais vu jusqu'alors. L'argent pour l'achat des voix coule à flot et Saad Hariri s'installe lui-même dans un hôtel de Tripoli pour la dernière période de la campagne électorale, afin d'en diriger les opérations et de présider aux distributions d'«aides sociales» – brisant ainsi un autre tabou en vertu duquel aucun chef communautaire ne se mêle des opérations électorales dans une région qui n'est pas la sienne. Les observateurs des Nations unies et de l'Union européenne tournent pudiquement la tête sur les fraudes électorales diverses qui assurent, à Tripoli, la victoire absolue des listes patronées par Saad Hariri: les députés chrétiens du rassemblement de Kornet Chehwan y sont tous élus grâce aux voix musulmanes mobilisées en leur faveur, mais la plupart n'obtiennent dans leur propre circonscription qu'un minimum de voix face à l'alliance des aounistes avec l'ancien ministre de l'Intérieur Soleiman Frangié, petit-fils du président Soleiman Frangié, qui, en dépit de sa réputation de «prosyrien», jouit d'une très large popularité.


II. LES DÉTENTEURS DU POUVOIR


Pour comprendre la nature du système politique libanais, il faut revenir aux événements qui, entre 1975 et 1989, sont communément qualifiés de «guerre civile».

1. Les vieux parrains de l'ordre milicien

Georges Corm expose ce qu'est une guerre civile:
Lorsqu'on parle de guerre civile, on évoque des formes de violence où la population civile souffre, sans aucun doute, mais où l'objectif militaire de chacune des factions armées est de dominer l'ensemble du territoire, d'éliminer la ou les factions opposées, puis de reconstituer rapidement un appareil d'État.
Par opposition, il peut ensuite expliquer que «dans le cas du Liban, il est clair que nous ne nous trouvons pas en face de cette logique»:
[...] les formes de violence pratiquées par les milices dès le 13 avril 1975 montrent éloquemment qu'il s'agit d'une visée bien particulière: paralyser l'État et l'armée, découper le territoire en ghettos communautaires, terroriser la population en considérant les Libanais non pas sur la base de leur appartenance idéologique (pro- ou antipalestiniens, pour ou contre une réforme politique), mais sur celle de leur appartenance communautaire.
Il précise ainsi cette nature du pouvoir milicien:
Dès les premiers jours, les milices ont eu pour politique de paralyser l'État et non point de s'en emparer. La destruction des biens de l'État et le pillage de ses ressources montrent là aussi que la logique de guerre civile était absente et que celle pratiquée visait le démembrement de l'État et du territoire.
Ainsi la «guerre civile» n'est-elle rien d'autre que le démembrement de l'État par et pour des milices ultra-minoritaires (mais lourdement armées), et les chefs de ces milices ne sont-ils que de très classiques «parrains» mafieux, dont le projet criminel aurait réussi. La défense des communautés n'est qu'un alibi pour la mise en place d'un totalitarisme orienté contre les populations, dans une structure politique purement mafieuse. La résistance à cette mafiocratie viendra, d'abord, de la population elle-même, population qui paiera le prix extrême de son indocilité:
C'est la population qui a refusé spontanément le découpage du territoire national en ghettos communautaires et a continué à vouloir circuler comme à l'ordinaire. C'est pourquoi les modes de violence pratiqués par les milices ont tous eu pour objet de dissuader la population civile de continuer à vivre en dehors de leurs «protecteurs» et des ghettos communautaires qu'ils ont découpés dans le territoire libanais au prix d'une violence inqualifiable exercée sur les citoyens innocents. La majeure partie des victimes du conflit est en effet constituée de civils sans aucune appartenance milicienne ou idéologique.
[...]
Il ne s'agissait donc pas de mouvements de factions armées tentant de dominer l'ensemble du territoire, fût-ce au prix de pertes dans la population civile, mais exclusivement d'un système d'agression directe sur l'identité communautaire des Libanais, destiné à souder ceux d'une même confession autour de la milice prétendant les représenter et les défendre contre une autre communauté.
L'aspect mafieux est explicité en ces termes par Georges Corm:
Outre le rôle régional des milices et l'insertion de chacune d'entre elles dans la politique de l'une ou l'autre des puissances régionales, il faut souligner la similitude extrême de leurs comportements, comme si elles constituaient un véritable syndicat du crime opposé à la population civile qu'elles ont prétendu protéger et défendre. Leur emprise est parachevée par la suppression des libertés, en particulier la liberté de penser et d'écrire autrement qu'en termes de défense de l'identité communautaire.
Dans sa thèse de doctorat, Identités et solidarités croisées dans les conflits du Liban contemporain (ce document est à lire absolument; l'ensemble du site 111101.net, qui le publie, est d'ailleurs d'une remarquable qualité), Fawwaz Traboulsi décrit au chapitre «L'économie politique des milices: le phénomène mafieux»:
Il est significatif que la légitimité du contrôle milicien s'érode dès que la milice prend le contrôle de «son» territoire. N'ayant plus d'ennemi «extérieur» par lequel effrayer ses sujets, la violence milicienne se retourne vers l'intérieur, pour contrôler ses propres sujets et les «convaincre» de rester sous sa protection dans ses ghettos communautaires découpés et cloisonnés eux aussi par la violence. Dans le chaos ambiant, on aura du mal à croire à l'autoritarisme que pratique chaque milice sur son propre territoire. Pourtant il n'y a rien de plus vrai. Pire, le Liban, particulièrement entre 1983 et 1991, était sous la domination des mafias associées, qui avaient renoncé à se combattre et respectaient mutuellement leurs territoires respectifs, tout en nouant mille liens entre elles pour mieux spolier et contrôler la totalité des Libanais.
C'est dans ce contexte qu'interviennent les accords de Taëf, en 1989. S'il est de bon ton, aujourd'hui, d'y dénoncer la mise en place de la tutelle syrienne, aspect que la communauté internationale aurait «corrigé» avec la résolution 1559, un élément bien plus pernicieux est alors introduit dans les fondements de la IIe République libanaise.

L'une des caractéristiques de la guerre civile, c'est qu'un de ses buts de guerre est tout simplement la perpétuation de la guerre civile. Tant que cette guerre dure, elle «rapporte» à ceux qui en profitent. Si les seigneurs de guerre acceptent la fin des violences, c'est que la situation nouvelle leur profitera tout autant. La IIe République deviendra une continuation de la guerre civile par d'autres moyens.

Par la place qu'accorde Taëf au «rééquilibrage» et autres marchandages confessionnels, l'accord accepte et constitutionnalise l'alibi confessionnel utilisé par les chefs de milice pour martyriser le peuple libanais. Fort logiquement, l'accord signé entre parrains de la mafia débouche sur un pouvoir dont ils occupent les principaux sièges. Le pouvoir milicien rend certes ses armes mais, loin de disparaître, il se transforme en une nouvelle république. Le Parlement «se hâtera de voter une loi d'amnistie générale mettant à l'abri les chefs de guerre et les responsables des milices de tout recours contre leurs actes».

Notons que toute expression visant à dénoncer cette amnistie sera dès lors dénoncée comme une remise en question inacceptable des équilibres communautaires; toujours cet alibi qui avait servi à justifier les crimes contre l'humanité commis par ce «syndicat du crime».

Force est de constater que les dernières élections ont reconduit au pouvoir tous ces «vieux parrains» (désormais garants autoproclamés des aspirations démocratiques de la jeunesse libanaise), pouvoir qu'ils ont acquis pendant la guerre civile, que Taëf a institutionnalisé, et qu'ils n'ont jamais quitté.

2. Le clan des speculateurs des terrains et du béton

Il y a quelques mois, une connaissance libanaise m'avait stupéfié en m'expliquant que «s'il y a une guerre entre les sunnites et les chiites, nous autres chrétiens, on en profitera et on fera fortune en achetant les terrains». Depuis la fin de la guerre, en effet, une large partie de la bourgeoisie beyrouthine s'identifie à la réussite d'un seul homme: Rafic Hariri. Quitte à avoir intégré sa méthode pour faire fortune, sans trop se demander si, en d'autres temps ou d'autres contrées, on ne l'aurait pas tout bonnement qualifié de «profiteur de guerre». Heureusement, au Liban, la nationalisation des biens mal acquis n'est jamais évoquée. La propriété privée est le premier des monothéismes du pays, et l'expropriation ne touchera jamais le clan Hariri.

Georges Corm introduit ainsi sa présentation de Rafic Hariri:
Hariri lui-même, dès la fin des années 1970, avait pratiqué une politique active d'achat de parcelles foncières, pour son compte ou celui du futur roi d'Arabie saoudite, dont il est devenu l'homme d'affaires préféré. Ce futur Premier ministre, durant les années de guerre, se porte acquéreur de tout ce qui est à vendre à bon prix: banques, sociétés d'assurances, grands magasins, magnifiques parcelles que possède l'État français dans les beaux quartiers de Beyrouth. Toute personne qui a des problèmes de liquidité et de solvabilité trouve alors en lui un «sauveur» providentiel.
L'aspect «géopolitique» de l'origine de cette fortune est discrètement évoqué en note de bas de page:
Le but de cette opération [des milliers de bourses offertes à des étudiants] était de sortir les jeunes des communautés musulmanes de l'orbite des partis laïcs et révolutionnaires arabes en leur faisant connaître les bienfaits du développement capitaliste à l'occidentale et aussi de contribuer à rattraper leur retard vis-à-vis des jeunes des communautés chrétiennes, ouvertes depuis deux siècles sur l'Occident. Le financement de cette opération, aux dires des témoins les plus avertis, a été assuré par les deniers personnels du roi d'Arabie, Hariri n'étant qu'un paravent pour éviter au royaume saoudien, qui aime rester discret, de se montrer en première ligne. Hariri fait partie de ces nombreuses fortunes extravagantes réalisées dans la dernière étape de la guerre froide, telle celle de Georges Soros, et qui ont été employées à créer des fondations culturelles et éducatives dans le tiers monde ou les pays de l'Est, ayant pour vocation de lutter contre l'influence communiste.
Le Middle-East Intelligence Bulletin, organe de propagande néoconservateur, n'aimait pas Rafic Hariri en juillet 2001. Encore vivant, ce dernier ne pouvait pas être présenté comme un hérault de la liberté contre les Syriens. Attention, le MEIB est lourdement entâché de juxtapositions diffamatoires, mais il n'est pas inintéressant de relire ce que pensaient les Américains, alors, du futur martyr.

Je ne vais pas me lancer ici dans une description de l'origine et de la nature de la richesse des Hariri. Cela remplit déjà des livres, dont le fameux Rafic Hariri, un homme d'affaires premier ministre, de René Naba, publié en 1999. Je me contenterai, pour donner une vague idée de l'ampleur du personnage, de citer cette interview de Najah Wakim, l'un des rares symboles du refus de la corruption chez les hommes politiques libanais, publiée en 1997 par La Revue du Liban:
Si nous rassemblions les irrégularités et abus commis par le président Hariri, auxquels s’appliquent les dipositions du Code pénal, il serait passible de neuf mille ans de prison. Il n’y a aucun article qu’il n’a pas violé.
Puis suit une série d'exemples (insistons: la liste des détournements et infractions commis par le clan Hariri remplit déjà plusieurs livres; Najah Wakim ne fournit que quelques exemples):
Hariri s’est approprié une station de télévision et a accordé des licences pour d’autres stations à ses proches. Il déroge à la loi qui interdit la mise en location des biens de l’Etat au-delà de quatre ans et sur base d’une adjudication publique. Or, il signe un contrat avec une personne de la famille Zantout, en vertu duquel il lui cède 15000 mètres de la gare ferroviaire proche du palais de Justice pour dix ans, moyennant un loyer symbolique d’une livre. De même, il cède le bien-fonds attenant à la Cité sportive à un cousin, Amine Héjazi pour une période de quarante ans. Puis, il confie la zone franche de l’aéroport pour quinze ans à une société dont il est l’un des associés, de même que Mohamed Zeidane, partenaire du ministre d’État Sanioura. L’agrandissement de l’aéroport pour lequel ont été affectés des crédits de l’ordre de 475 millions de dollars, nécessite le débours de plusieurs dizaines de millions supplémentaires, le chiffre définitif pouvant atteindre un milliard... Ce sont autant d’infractions effroyables.
Outre son rôle d'intermédiaire dans la défense des intérêts saoudiens au Liban, Rafic Hariri était par ailleurs parfaitement associé à la «vieille garde» syrienne. Si la presse a largement glosé sur le refus d'accueillir les Libanais prosyriens (notamment le Président de la République) à l'enterrement de Rafic Hariri, il aura certainement échappé à mes concitoyens qu'en revanche, le vice-président syrien Abdel Halim Khaddam était invité et bien présent, assis aux premières loges avec la famille Hariri.

Abdel Halim Khaddam, artisan principal du maintien de la présence syrienne au Liban, symbole même de la corruption de ces «services», fossoyeur des tentatives de réformes démocratiques en Syrie (la «vieille garde» qui a enterré le «printemps de Damas»), ami d'affaires du clan dans diverses malversations (téléphonie par exemple), était l'un des principaux partenaires du clan Hariri.

Si l'homme fut présenté comme un témoin-clé dans l'enquête sur la mort de Rafic Hariri (il a témoigné contre Damas), voici ce qu'en disait le MEIB en février 2000 (organe de propagande néoconservateur – les mêmes considèrent maintenant Khaddam comme un homme-clé parfaitement crédible):
Khaddam's role within the Syrian regime has become largely ceremonial: paying condolences and carrying messages to the leaders of Sunni regimes in the Arab world. He is unlikely to contest this demotion, knowing that any overt signs of dissatisfaction will encourage the ostensibly reform-minded Bashar to expose details of the well-known indulgences of Khaddam and his sons in corrupt activities inside and outside Syria (e.g. Khaddam and his sons, along with the Shihabi family, used their political influence to involve themselves heavily in the cellular telephone business in Lebanon, which has earned them tens of millions of dollars in the last few years). Although officially Khaddam is still a vice-president, his political wings have been clipped and he will most likely slip graciously into a comfortable retirement.
Pour ceux des lecteurs qui l'ignoreraient, rappelons simplement que le clan Hariri gouverne le Liban, quasiment sans discontinuer, depuis 1992:
– 1992 à 1998, puis 2000 à 2004: Rafic Hariri premier ministre;
– depuis 2005, Fouad Siniora dirige le gouvernement.

L'actuel Premier ministre (Fouad Siniora) était le ministre des finances (anciennement «affaires financières») de Rafic Hariri, de 1992 à 1998 puis de 2000 à 2004. Le gouvernement qu'il dirige actuellement est issu de la «victoire» électorale de Saad Hariri.

Comme pour les «vieux parrains» présentés ci-devant, le clan Hariri dirige le pays, quasiment sans discontinuer, depuis la fin de la «guerre civile». C'est, comme pour les «parrains», l'un des artisans des accords de Taëf. On ne s'étonne donc pas que, depuis la fin de la tutelle syrienne et les élections qui ont suivi le «printemps de Beyrouth», c'est encore le même clan qui, avec ces «vieux parrains», est à nouveau au pouvoir, dans le but annoncé de soutenir la démocratie au Liban.

3. Une bourgeoisie affairiste et une presse aux ordres

L'association, au pouvoir, des anciens patrons de l'ordre milicien et du clan Hariri, est largement soutenue dans le pays par l'élite économique, qui profite des bienfaits d'un niveau d'imposition dérisoire, de la constitution d'une «dette odieuse» (nous y reviendrons) et du démantelement de l'État à son profit. Avec le renfort d'une intense propagande pro-Hariri, pro-occidentale et pro-néolibérale de la part d'une large partie de la presse. Le Ministère français des affaires étrangères vous recommande d'ailleurs chaudement le système fiscal libanais (plafond à 20% pour les impôts sur salaires – et encore le passage du taux maximum de 10% à 20% par le gouvernement Hoss est-il souvent présenté par la bourgeoisie libanaise comme une marque de «communisme»!).

Je ne m'étendrai pas sur la bourgeoisie libanaise, largement chrétienne et sunnite; le système de corruption et de prédation néo-libérale lui profite en premier lieu, pendant que la population s'enfonce dans un chômage énorme et souffre d'un système d'imposition injuste, d'un système social défaillant, d'infrastructures inadaptées...

Georges Corm décrit ainsi «le délabrement de l'État et de l'économie»:
La pollution, et plus particulièrement celle des eaux, les amoncellements d'ordures, le trafic routier constamment engorgé avec un taux très élevé d'accidents mortels, le déclin continu de l'agriculture et de l'industrie, le manque d'électricité dans de nombreuses régions du pays, la grande misère de l'Université libanaise qui compte la majeure partie des étudiants du pays, le délabrement toujours total du système de santé publique, le coût effarant de la vie, la condition précaire de milliers de déplacés dans leur propre pays: autant de facteurs ignorés des politiques de la reconstruction de la IIe République qui se sont enfoncées dans une routine désespérante de lenteur. Le paradoxe qui s'impose alors est celui du contraste entre l'image du Premier ministre, celle du «tycoon», d'homme d'affaires prospère, dynamique et résolu, grand inspirateur d'une politique de reconstruction ambitieuse, destinée à rendre au Liban une place économique et financière prééminente sur l'échiquier régional, et la dure réalité du terrain.
Pour ceux des lecteurs qui s'étonneraient du contraste entre cette description, caractéristique d'un pays du tiers-monde, et l'image d'un pays prospère que projettent les élites libanaises, je voudrais souligner que, si l'on aime mettre en avant cette élite économique et culturelle, une promenade du côté de Verdun ou d'Achrafieh ne manque jamais de me rappeler ce commentaire de Jean Ziegler (L'empire de la honte):
L'aliénation culturelle des élites de certains pays du tiers-monde n'en finit pas de surprendre par sa profondeur. [...] Les classes compradores, formellement au pouvoir dans leur pays, sont mentalement et économiquement totalement dépendantes des sociétés transcontinentales et des gouverments étrangers. Ce qui ne les empêche pas de tenir, à l'usage exclusif de leur peuple, des discours patriotiques enflammés.
Au Liban, cela se traduit par un discours omniprésent, particulièrement malsain en ce moment, bouillie qui sert d'analyse politique: d'un côté un Liban moderne et occidentalisé, de l'autre une populace qui résiste éhontément au charme de tout ce bon bizness, et que l'on va donc stigmatiser: chiite, arriérée, intégriste, réactionnaire, anti-femmes, etc.

De plus, la propension toute naturelle de la bourgeoisie libanaise à soutenir un système de prédation qui l'enrichit est complétée par une puissante propagande médiatique. Au-delà de la tout aussi naturelle propension des médias à soutenir ce type de positions, il faut souligner l'intense effort du clan Hariri pour contrôler et façonner ces outils de propagande.

Georges Corm explique:
Rafic Hariri a acquis un contrôle fort sur les médias, soit par des prises de participation importantes dans des entreprises de presse, comme le groupe prestigieux de Ghassan Tuéni qui publie le grand quotidien Al Nahar et lui sera dévoué corps et âme, soit par des paiements réguliers aux propriétaires d'autres journaux et aux principaux éditorialistes et journalistes, en particulier ceux en charge de l'économie, comme pour le Safir et le Diar. Rafic Hariri dispose d'ailleurs lui-même d'un empire médiatique au centre duquel se trouve Radio-Orient, qui émet sur toute la région à partir de Chypre et en Europe à partir de Paris; il a aussi créé sa propre télévision au Liban, Al Mustaqbal, qui dispose d'un canal satellite et d'un quotidien du même nom. Sa force de frappe médiatique, directe ou indirecte, est donc considérable. C'est pourquoi, hors du pouvoir, sa présence n'est pas moins hégémonique que lorsqu'il occupe les fonctions de Premier ministre.
Concernant les médias audiovisuels:
Un autre scandale sera celui de l'attribution de licence pour les radios et les télévisions; pour ces dernières, seuls M. Hariri et les dirigeants principaux auront droit à une télévision, écartant de la sorte toute voix dissonante.
Quant à ceux qui résisteraient encore:
Lors des gouvernements qu'il [Rafic Hariri] a dirigés, il n'a pas hésité à fermer les télévisions qui lui étaient hostiles, à poursuivre ou fermer provisoirement les journaux qui se permettaient de l'attaquer.
Après le départ syrien, Alain Gresh faisait ainsi remarquer (Le Monde diplomatique, «Les vieux parrains du nouveau Liban»):
Deux interdits toutefois demeuraient puissants [dans les médias]: le rôle des services secrets syriens et libanais; la place de Rafic Hariri, de sa fortune et sa responsabilité dans les problèmes économiques et sociaux, notamment l’insondable dette du pays. Seul le premier de ces tabous est désormais levé...
L'arme médiatique, au service quasi exclusif du clan Hariri, frappe tous ceux qui ne rentrent pas dans le système. Le gouvernement Hoss subira une campagne d'une violence extrême, le président Lahoud, dès sa (première) élection, subira le même feu, le retour du très populaire Michel Aoun sera rapidement tourné en «retour de l'autocrate autoritaire» tandis que la libération du pas franchement populaire Samir Geagea sera présentée comme un grand moment de liesse populaire; et tout le système tourne à plein en période de crise. Il faut noter que, comme par hasard, les correspondants et analystes des médias occidentaux sont toujours issus des médias pro-Hariri. L'image d'un consensus national absolu au Liban autour de la «majorité antisyrienne» repose beaucoup, ici, sur le fait que les éditoriaux du Diar, du Safir, du Hayat, sont tout bonnement ignorés.


III. LES OUTILS DE LA PRÉDATION


La prise du pouvoir par cette étonnante alliance entre anciens chefs miliciens, bétonneurs et spéculateurs fonciers, et bourgeoisie affairiste, n'a évidemment d'intérêt (au sens mafieux) que si elle permet l'institution et la protection de systèmes de prédation.

Concernant le Liban, un grand nombre d'ouvrages traite ce sujet. La plupart a cependant pour unique vocation, en exposant l'ampleur des malversations, à dédouaner intégralement «le Liban» face à l'activité des services syriens («le Liban» permettant de faire l'amalgame entre un peuple qui souffre de la prédation, et l'élite politique et économique libanaise qui en tire tous les profits et qui a entièrement collaboré avec le système de corruption libano-syrien).

Je me contenterai de rappeler trois axes de ce système de prédation.

1. Une corruption généralisée

La corruption n'est pas qu'un moyen d'échapper à la justice. Lorsque vous êtes déjà au pouvoir, la corruption poursuit un double rôle: la création d'un État parallèle à votre service exclusif, dans lequel seuls subsistent les services qui vous intéressent, les autres étant démembrés par une politique néolibérale totale, et le vol pur et simple des diverses caisses de la collectivité.

Sur la prédation que l'on nomme, habituellement, «taper dans la caisse», le système libanais dépasse de loin le simple vol de sac à main. Selon Georges Corm:
Ainsi, à titre d'exemple, le CDR et la Banque centrale sont le cœur de l'empire du Premier ministre; le Conseil du Sud (pour la reconstruction de cette partie du pays), la Caisse de sécurité sociale et l'Intra Investment Co seront le domaine réservé exclusif du président de la Chambre des députés; la Caisse des réfugiés chargée de l'indemnisation des déplacés est du domaine de M. Joumblatt, le puissant chef druze [...].
Comme on le voit, la répartition des postes-clés permet de contrôler tous les lieux stratégiques où aboutissent les flux d'argent.

L'autre aspect de la corruption est la constitution d'un État parallèle privé.
Il deviendra vite de notoriété publique, à partir de 1990, que les hauts dirigeants de l'État, certains hauts fonctionnaires administratifs ou financiers, reçoivent des salaires occultes en provenance des institutions de Rafic Hariri. (On découvrira ainsi un peu plus tard que des salaires ont été payés à des professeurs de l'Université américaine, ce qui entraînera la démission du recteur par intérim, qui avait laissé s'installer cette pratique.) La chute dramatique de la livre par rapport au dollar a en effet rongé le pouvoir d'achat des rémunérations du personnel administratif. La pratique avait été initiée durant les années de guerre où les chefs de milices avaient pris pour habitude de se faire rémunérer le respect de certains cessez-le-feu ou leur accord sur des projets de réglement politique. C'est à l'occasion des accords de Taëf que cette pratique a pris un caractère délibérément ouvert pour obtenir le consensus interne tant recherché. Elle devait se poursuivre après la conclusion des accords et avoir tendance à s'institutionnaliser. On n'a jamais su clairement si les paiements ainsi effectués le sont exclusivement au nom de l'Arabie saoudite, puissance régionale intervenante dans les affaires du Liban avec le consensus des pays occidentaux mais toujours d'une façon qui ne soit pas trop voyante politiquement; ou si Rafic Hariri agit davantage dans le cadre de sa propre dynamique de réussite personnelle.
Nous avons vu, plus haut, que ces largesses concernent aussi les médias.

2. L'idéologie de la reconstruction

Toute la politique de Rafic Hariri se base sur une mythologique «reconstruction». Le conflit d'intérêt monstrueux que cela représente semble ne choquer personne: le Premier ministre, chef du gouvernement passeur d'ordres pour la reconstruction, et en même temps le premier propriétaire foncier et, surtout, industriel du BTP, et donc le premier prestataire au service de cette reconstruction.

Les détournements et les spoliations seront, du côté de la reconstruction, pharaoniques...

Le premier aspect est, comme je viens de l'indiquer, le conflit d'intérêt entre un Hariri passeur d'ordres, et le même Hariri patron des entreprises qui répondent à ces appels d'offre. Les trucages de marchés publics sont permanents.

L'intégralité de l'activité politique va se focaliser sur un vaste plan de «reconstruction», totalement inadapté aux besoins réels, mais qui ont tous pour énorme avantage d'enrichir à chaque fois les entrepreneurs du BTP. Ou plutôt... l'omniprésent entrepreneur-premier ministre.

Le projet de reconstruction présenté en 1993 est totalement déséquilibré. Georges Corm le décrit ainsi:
Outre la remise en état et l'extension du réseau électrique très endommagé, il est essentiellement axé sur les communications internationales:
– un aéroport pour six millions de passagers/an, surdimensionné par rapport au trafic des meilleures années d'avant-guerre;
– un réseau téléphonique non moins surdimensionné avec un million de lignes électroniques ordinaires et 750000 lignes cellulaires; pour une population de 3 à 3,5 millions d'habitants, le pays deviendrait ainsi le plus avancé dans le monde en termes de lignes installées par habitant.
Dans sa composante intérieure, la plus importante rubrique de dépenses est relative à la construction d'un réseau autoroutier très extensif (plus de deux milliards de dollars, soit 15% de l'ensemble des enveloppes sectorielles s'élevant à treize milliards). Le reste des montants alloués concerne l'éducation (un milliard), les adductions d'eau et les égouts, et des montants mineurs pour le transport collectif, les affaires sociales et l'irrigation.
Mais le grand projet pharaonique reste Solidere, la reconstruction du centre ville de Beyrouth. La propagande est telle que tout Libanais vous assurera, aujourd'hui, que c'est une grande réussite. C'est largement un scandale architectural («mélange de style roumain à la Ceausescu et de celui du quartier de la Défense à Paris», selon Georges Corm) et urbanistique, au point que son principal artisan, Henry Eddé, démissionne et dénonce le projet dès 1993.

C'est, surtout, un interminable scandale politico-financier, dont le premier épisode aura été l'expropriation de 120000 personnes, devenues de façon forcée des actionnaires de Solidere. L'hôtel Saint-Georges devient le symbole de la résistance aux magouilles de Solidere. Et son emblématique victime.

La littérature consacrée à Solidere et à ses péripéties financières est abondante, et la place manquerait pour en faire le récit.

La propagande autour de la «reconstruction» au Liban est massive. Une des utilités, outre le profit immédiat pour le Premier ministre-Premier entrepreneurs du BTP, est d'occulter toute autre forme de débat politique, notamment en faveur du peuple paupérisé de l'après-guerre:
Ni le degré de pollution dans le pays alarmant pour la santé publique, en particulier celles des eaux, ni l'état d'abandon des systèmes d'enseignement et de santé publique, ni l'absence quasi totale des moyens de transports publics, ni la paupérisation de très larges couches de la population, n'ont polarisé l'attention gouvernementale.
Cette propagande de la reconstruction va même toucher les expatriés, qui vont à leur tour se mettre à investir, au pays, dans la construction de luxueux immeubles. Force est de constater qu'à l'étranger, la bourgeoisie expatriée va devenir à son tour le porte-parole de cet enthousiasme national, dans une des plus exemplaires formes d'auto-intoxication du Liban contemporain. En effet:
Il en résultera un excédent colossal d'un parc immobilier construit de façon anarchique et qui défigure considérablement la beauté des paysages de la côte ou de la montagne libanaise. Le stock d'appartements, pratiquement invendables, est estimé à 200000 unités, représentant le gel d'environ 7 à 8 milliards de dollars, soit la moitié du PIB en 1998.
3. La dette odieuse

La notion de «dette odieuse» (injuste, basée sur des activités illégales et/ou anti-démocratiques) est connue depuis peu du grand public. Au Liban, peu de gens ont conscience du caractère mafieux de la dette du pays.

Certes, au «printemps 2005», on a vu fleurir de nombreuses explications dénonçant la dette comme odieuse, sur le seul motif qu'elle était due à l'occupation syrienne. C'est oublier qu'elle s'est mise en place sous des gouvernements libanais très populaires, qui ont justement été reconduits au pouvoir suite au «printemps de Beyrouth», et que c'est aussi aux élites libanaises et saoudiennes qu'elle a profité.

D'autres dénoncent encore cette dette selon l'angle des détournements effectués dans la manière de dépenser l'argent de la dette: comme nous l'avons vu, la dette a financé la corruption et les détournements massifs dans les caisses de la reconstruction, ainsi que les projets pharaoniques qui ont fait travailler, sur la base de devis fantaisistes, les entreprises du groupe Hariri.

Cependant, il me semble important de comprendre que la dette a deux aspects: la façon de dépenser la dette (ce que nous avons décrit précédemment), mais aussi la façon d'emprunter cet argent et les remboursements que cela représente.

Le principe habituel de la dette d'un État est, selon le principe capitaliste, de permettre un investissement structurel qui rapportera finalement plus que le coût de l'emprunt. Dans le cas d'un dette odieuse, le but n'est pas d'investir, mais uniquement de créer... une dette, c'est-à-dire de créer un remboursement permanent de la part de l'État auprès de ses créanciers.

L'idée étant que, tous les ans, les propriétaires des titres de la dette vont toucher des intérêts sur ce qu'ils ont prêté. Il ne s'agit pas d'incompétence économique, il s'agit d'un vol caractérisé contre les populations qui, elles, devront toujours payer cette dette. C'est la mise en place d'une rétribution permanente, au profit d'une minorité de Libanais et d'intérêts étrangers qui ont «investi» dans la dette. Rappelons que, en remerciement de son «incompétence», le ministre des finances des gouvernements successifs qui ont creusé la dette est désormais le nouveau Premier ministre du pays, Fouad Siniora.

Selon Georges Corm (qui rappelle au passage qu'il n'y avait pas de dette à la fin de la guerre):
Il n'est pas inutile de rappeler que l'endettement interne du pays à la fin de l'année 1998 avait atteint plus de 14 milliards de dollars, auxquels il faut ajouter environ 4,2 milliards de dollars de dette externe, soit un total de 18 milliards d'endettement. Le coût du service de cette dette engloutissait environ 85% à 90% des recettes budgétaires et représentait presque 50% des dépenses. En outre, durant les «années reconstruction», l'État avait accumulé des retards de paiements vis-à-vis du secteur privé (700 millions de dollars), des municipalités (700 millions), de la sécurité sociale (300 millions) et de différents offices publics (200 millions). L'endettement total du pays, retards de paiement compris, l'élevait donc à plus de 20 milliards de dollars à la fin de l'année 1998 (contre 3 milliards en 1993).

La responsabilité de cet endettement est attribuable principalement au système monétaire mis en place par Rafic Hariri à partir de la fin de 1992, tel qu'il est géré par la Banque du Liban, à la tête de laquelle un homme nouveau a été placé, très proche du Premier ministre. Comme on l'a vu, ce système a été caractérisé par le très haut niveau des taux d'intérêts sur les bons du Trésor émis en livres libanaises, en dépit de la convertibilité totale de la livre et de la parité fixe qui la lie au dollar depuis la dévaluation de 1992. [...] [C'est] l'insuffisance des ressources fiscales, qui ne représentent que 13% ou 14% du PIB [...], ainsi que le niveau des taux d'intérêt qui a fluctué entre 20% et 42% durant cette période [qui est responsable du niveau d'endettement]. Le prélèvement opéré par le service de la dette publique sur l'économie atteint environ 14% à 15% du PIB, soit plus que le prélèvement fiscal lui-même.

En décembre 1998, avec une inflation proche de zéro, le taux nominal des bons du Trésor à deux ans atteint 16,6%, mais leur rendement réel est de 22,5%, grâce aux généreuses opérations de swap que pratique la Banque centrale au profit du système bancaire et des gros déposants libanais et arabes.
En gros: l'investissement le plus rentable au Liban, c'est d'acheter des bons du Trésor, c'est-à-dire que l'on s'enrichit énormément grâce au creusement de la dette. Plus le remboursement tarde, plus on s'enrichit. Et les conditions d'emprunt voulues par les gouvernements Hariri consistent, très exactement, à fabriquer de la dette, et cela de la manière la plus chère (donc la plus rémunératrice pour ses créanciers) possible.

En 2002, la situation devient désespérée:
Grâce à ses médias tout-puissants, Rafic Hariri apparaît à nouveau comme le sauveur du pays et fait oublier, non seulement que c'est lui le responsable de la situation catastrophique dans laquelle il se débat, mais qu'il n'a fait qu'augmenter l'endettement du pays, qui atteint désormais 40 milliards de dollars, si l'on prend en compte les dépôts des banques à la banque centrale.
Plus de 40 milliards. C'est le hold-up du siècle. Plus rentable que l'enrichissement mafieux pendant la guerre civile.

De fait, s'il est intéressant de s'intéresser aux «dépenses» de la dette, et de tenter de tracer cet argent dans les poches des propriétaires fonciers, des bétonneurs, des chefs de partis au pouvoir libanais, et dans les poches des dignitaires syriens qui travaillaient avec les gouvernements libanais successifs, il serait particulièrement éclairant de savoir qui est propriétaire des titres de la dette libanaise. Car, de ce côté, tant que la dette existe, ces créanciers libanais, saoudiens, français, américains... continuent de s'enrichir.

4. Prédation néo-libérale à la sauce confessionnelle

Pour ce qui est d'une prise de contrôle de l'État par les armes, puis le démembrement néo-libéral de ses structures et la création d'une «dette odieuse» destinée à enrichir les élites et les soutiens étrangers au régime, tout cela n'est pas sans évoquer les dictatures instaurées en Amérique du Sud dans les années 1980.

Si l'alibi confessionnel a permis de masquer la réalité mafieuse de la guerre (essentiellement aux yeux de l'opinion publique internationale), alors qu'ailleurs c'est un alibi de «lutte contre le communisme» qui était utilisé, je pense que cette comparaison est plus pertinente que les habituelles prétentions «antisyriennes» et «démocratiques» d'une caste politique qui se caractérise par sa permanence à la tête de l'État depuis Taëf (avec les Syriens puis sans eux) et l'immense enrichissement qu'ont tiré ses membres de ce pouvoir (avec et sans les Syriens).

Cette prédation néo-libérale à la sauce confessionnelle est qualifiée, par Georges Corm, de «néo-libanisme».
C'est évidemment la liberté individuelle qui doit être promue, mais celle-ci, pour s'imposer, a besoin d'une vision de l'État qui assume ses responsabilités sociales et économiques et permet au citoyen de se passer des services multiformes que peut assurer l'allégeance à des chefs communautaires puissants et corrompus. L'idéologie néo-libérale actuelle n'est évidemment pas favorable aux conceptions de l'État «providence» qui veille à ce que les citoyens aient une égalité véritable de chances dans la vie économique et sociale. C'est pourquoi, de notre point de vue, l'idéologie de la globalisation économique coexiste si bien avec les idéologies communautaires et ethniques prétendant faire le bonheur de l'individu en militant pour son «droit à la différence», comme substitut de son droit à l'égalité républicaine.
L'activité de démembrement de l'État et de racket mafieux des populations, instauré par l'ordre milicien, perdure sous les horipeaux du néolibéralisme économique. Georges Corm:
La guerre au Liban a changé de nature, mais non de fonction. On n'y tue plus les Libanais comme des moutons en fonction de leur affiliation communautaire, on les dépossède de leur pays au nom d'une impérative reconstruction présentée comme ayant un caractère d'avant-garde, anticipant les développements de la conjoncture régionale. Au lieu d'armes qui enlèvent la vie aux citoyens innocents, comme ce fut le cas entre 1975 et 1990, ce sont des chèques et des corruptions à tous les niveaux qui tuent les consciences.


IV. LA RÉSISTANCE À L'ORDRE NÉO-LIBANAIS



1. La population

Comme toujours, face à la prédation néo-libérale, c'est avant tout de la population que vient la résistance.

Rappelons, tout d'abord, que la population s'entête à ne pas voter comme on le voudrait. En début de ce texte, nous citions déjà Georges Corm décrivant les invraisemblables bidouilles électorales qui ont permis d'assurer l'arrivée au pouvoir du groupe politique dit du «14 Mars», alors même que l'hystérie médiatique était à son paroxysme.

Rien que pour les régions chrétiennes, le Courant patriotique libre de Michel Aoun totalise plus de députés que les Forces libanaises, les Phalanges et le Parti national libéral, pourtant soutenus par la propagande massive, et... leurs alliances électorales avec le Hezbollah (à l'époque). Les «démocrates antisyriens» autoproclamés auraient été, sans cela, laminés par le courant anti-confessionnel.

Côté chiite, s'il est de bon ton de s'inquiéter de la montée de leurs partis confessionnels (Hezbollah et Amal), il ne faut pas non plus occulter le fait qu'il s'agit dans le même temps d'une montée de la conscience politique de ces populations, et évidemment de leurs représentants démocratiques. Longtemps, il n'existait tout simplement pas de représentation des chiites (50% de la population). Que cette prise de conscience et cette volonté de représentation se fassent en priorité (mais pas uniquement!) au travers de partis ouvertement confessionnels est certes regrettable, mais face à la paupérisation extrême et au recours permanent à un alibi confessionnel (chrétien et sunnite) de la part d'un pouvoir politique oligarchique, cela n'a rien de bien étonnant.

On connaît bien la manifestation énorme du «14 Mars» (2005) qui a vu les «anti-syriens» défiler par centaines de milliers dans le centre de Beyrouth. On oublie ici que, la semaine précédente, le «8 Mars», c'étaient les partis «pro-syriens» qui avaient organisé une manifestation tout aussi énorme; manifestation parfaitement pacifique unanimement (dis-)qualifiée par la presse libanaise et internationale comme étant une «démonstration de force». Il n'y a pas, comme pourraient le laisser croire nos médias, une unanimité nationale soutenant le gouvernement; rien n'est moins vrai. Il n'y a pas, d'un côté, un peuple libanais soutenant unanimement son premier gouvernement parfaitement libre de toute ingérence étrangère, et de l'autre des puissances régionales manipulant des «partis de l'étranger» sans réelle légitimité démocratique tentant de miner ce processus démocratique. Le seul moyen d'affirmer cela, c'est tout bonnement de stigmatiser la moitié de la population et de criminaliser ses représentants légaux.

Par ailleurs, le «mouvement social» est loin d'être mort au Liban. Il est seulement condamné par la presse proche du pouvoir, et réprimé par le gouvernement. Rien que de très classique. Avec peut-être un peu plus de violence:
C'est sous son règne [Rafic Hariri] que la liberté de manifester sera suspendue, que le mouvement syndical, traditionnellement puissant au Liban, sera divisé et mis sur la touche, qu'une manifestation pacifique du Hezbollah sera réprimée dans le sang en 1993 (faisant sept tués et trente-quatre blessés), que les manifestations et rassemblements seront interdits.
À l'hiver dernier, les revendications sociales furent à nouveau balayées par le gouvernement et la presse aux ordres, au simple motif que ces revendications cherchaient à «destabiliser» le gouvernement et qu'on ne devait y voir que des ingérences syriennes...

On peut aussi supposer (ne serait-ce qu'en lisant la presse pro-gouvernementale) que les manifestants du 14 Mars revendiquent sincèrement les valeurs de démocraties, d'unité nationale, d'«occidentalisation», que leur promettent le gouvernement. Valeurs qui, appliquées au Liban, mèneraient à la déconfessionnalisation de la politique, à la lutte contre la corruption, au refus des ingérences étrangères (pas seulement syrienne, mais aussi américaine, saoudienne, française), à la fin du népotisme et du féodalisme. C'est-à-dire, justement, la fin du régime que je viens de décrire dans cet article, c'est-à-dire la fin du pouvoir qui se revendique du «14 Mars».

2. Les ingérences étrangères

Paradoxalement, on peut considérer que le jeu des ingérences étrangères, qui sont bien entendu rarement destinées à profiter aux Libanais, jouent parfois, de part leurs propres contradictions, un rôle de «résistance» à l'ordre corrompu.

On peut ainsi citer la tendance, assez lourde, des Américains à instrumentaliser la lutte contre la corruption comme arme politique. Les associations financées par les services américains, en ce domaine, sont nombreuses au Moyen-Orient. Mais ce faisant, les amis (ou ceux qui le deviendront) des États-Unis peuvent devenir des «dégâts collatéraux» de ces enquêtes.

Transparency International, rapport sur le Liban:
Reconstruction in post-war Lebanon gave birth to a new wave of efforts in rehabilitating the war-torn country. Mismanagement and shortsightedness were omnipresent in the newly formed para-governmental reconstruction organizations. Once these institutions were up and running, it was impossible to stop them, and even harder to control them. These organizations were also out of the reach of the formal control agencies due to the fact that many were financed from outside of the budget through international loans or grants, making financial auditing impossible. The reconstruction process has thus been riddled with corruption scandals that have not only discouraged foreign investors but have also had a pervasive effect on the national economy.
Ainsi trouve-t-on toujours sur le Web les articles du MEIB qui exposent l'invraisemblable corruption de la mafiocratie libanaise. Si vous croyez que seul Georges Corm («pro-syrien») a dénoncé cette mafia à la tête du pouvoir, sachez que l'organe de propagande du département d'État («anti-syrien») pour le Liban ne disait pas autre chose en 2001 (en étant même beaucoup moins regardant sur ses sources que Georges Corm):
Hariri and his protégés were not the only beneficiaries of this spending spree. In order to secure support from the motley strata of militia chieftains and pro-Syrian ideologues that Damascus had installed in the government, Hariri allowed kickbacks from public spending to enrich all major government figures.
Apparaissent également les largesses passées envers... l'un des principaux initiateurs de la résolution 1559:
Hariri is reported to have channeled an estimated 3.2 billion francs to the political campaigns of French President Jacques Chirac and his allies.
Les courants concurrents du régime syrien (qui est tout sauf monolithique) provoqueront aussi, même si là aussi cela paraîtra paradoxal, des résistances à la mafiocratie. À partir de 1998, la montée progressive de Bashar Assad se fait contre la «vieille garde» qui, notamment, profite du système libanais. Nous avons déjà évoqué ici le cas du vice-président Abdel Halim Khaddam. Si le «printemps de Damas» n'a pas débouché sur une grande démocratie libérale à l'occidentale (de toute façon, la politique américaine n'a en rien tenté de soutenir l'ouverture du régime), le Liban semble avoir participé à cette évolution. L'élection d'Émile Lahoud porte au pouvoir un homme respecté qui annonce immédiatement un plan de lutte contre la corruption; il se choisit Salim Hoss pour premier ministre; pendant quelques temps, ce gouvernement tentera de juguler l'explosion de la dette. Soumis au feu roulant de la presse Hariri, le gouvernement finit par tomber, et le blocage des institutions permet au même clan de reprendre le contrôle des affaires. Cette époque marque un durcissement de la vie politique libanaise; Al-Ahram décrit l'extrême tension (alors qu'à l'époque tout le monde est de facto «pro-syrien») lors des élections de 2000:
State television accused the billionaire former premier of financing militias during the civil war so as to be able to make a personal fortune out of reconstruction. FTV ridiculed that charge. Al-Hoss also slammed Al-Hariri — without mentioning him by name — for what he characterised as “relentless distortion” of his government's performance during its nine months in office. Added to this, Al-Hoss claims that Al-Hariri is using “vast amounts of money to achieve political ends, thereby marring the democratic process.”
Le scandale des réseaux de téléphonie mobile devient le symbole de ce blocage «politique», alors qu'il peut tout aussi bien se résumer à un énorme bras de fer dans le cadre de la corruption et du vol pur et simple du peuple libanais.

La reconduite d'Émile Lahoud à la présidence de la République devient un enjeu dans lequel il n'est pas certain que les positions syriennes aient été les plus néfastes, ni celles des népotes «démocrates» libanais les moins crapuleuses. (Au passage, mes compatriotes ignorent sans doute que le prédécesseur d'Émile Lahoud à la Présidence de la République, Elias Hraoui, avait lui-même bénéficié d'une «faveur constitutionnelle» lui autorisant un second mandat; aucune protestation à l'époque, la seule différence étant que Hraoui était un soutien inconditionnel du clan Hariri.)

Les Français auront droit par exemple aux «révélations» d'Abdel Hamil Khaddam, telles que distillées dans le Nouvel Observateur et expliquées par L'Orient-Le Jour, mais les lecteurs français, eux, ne sauront pas que même L'Orient-Le Jour est très méfiant envers ces «révélations»:
«Dans l’entourage présidentiel, les sommes volées au Liban et en Syrie dépassent les 20 milliards de dollars», a déclaré M. Khaddam, sans autre précision, à l’hebdomadaire français. Le président Émile Lahoud avait «dit à Bachar qu’un autre président (que lui) ouvrirait forcément les dossiers de la banque al-Madina ou celui du transfert de l’argent de Saddam Hussein au Liban», a en outre déclaré M. Khaddam. L’ancien dignitaire syrien, qui distille ses confidences dans le cadre d’une campagne médiatique, a évoqué «l’implication de Lahoud et des services de sécurité» libanais et syriens «dans la corruption au Liban».
Le fait que toutes ces explications paraissent farfelues à n'importe quel Libanais qui connait le passé d'incorruptible démocrate de M. Khaddam, évidemment, n'est pas expliqué aux lecteurs occidentaux.

3. Le monde politique libanais

Je ne voudrais pas ici tomber dans le jeu politicien libanais. Une telle attitude semblerait d'ailleurs assez indécente alors que les enfants meurent sous les bombes.

Il ne faudrait pas non plus sembler «donner des points» sur la base de l'absence de corruption de certains, ou leur non participation aux gouvernements qui ont participé à la situation sociale et économique du pays. Du côté de la corruption, il n'y a pas une ligne de séparation complète sur la base de ce critère; dès lors que le système est hérité de la guerre, et que l'après-guerre l'a institutionnalisé à tous les échelons de l'économie politique libanaise, tout parti soit «en a croqué», soit s'est allié avec ceux qui «en ont croqué». Il y a cependant de lourdes différences d'échelle et d'implication dans le système.

Je me contenterai d'exposer le rapport des forces récent, pour indiquer que le système décrit dans le présent article rencontre une opposition politique désormais plus forte, plus structurée, et ayant toutes les chances de parvenir au pouvoir à moyen terme.

Bien qu'ayant toujours participé aux gouvernements qui se sont succédé dans le IIe République, le Hezbollah est une force politique «à part». Sa légitimité sociale est réelle et profonde. Le parti impose un «minimum social» aux gouvernements successifs. Sur la reconstruction de Beyrouth, Georges Corm écrit:
La seule opposition politique active, en dehors de celle de personnalités individuelles n'appartenant pas à des partis constitués, est celle du Hezbollah, qui dénonce dès le début le mécanisme de société foncière.
Le Hezbollah est aussi très présent dans les instances de la CGTL, avec son allié laïc le PSNS, et mène le front des revendications sociales. Souvent le Hezbollah joue le rôle de «parti des déshérités», de parti des populations paupérisées par la politique de prédation de l'État.

L'autre grand mouvement qui a émergé récemment, c'est le mouvement aouniste, reconstitué et légalisé par le retour de Michel Aoun. Présenté en Europe sous l'angle exclusif de son opposition à la présence syrienne, il disparaît immédiatement des médias occidentaux à partir de son arrivée à l'aéroport de Beyrouth, puisqu'il y annonce clairement son programme: lutte contre la corruption et commission d'enquête pour déterminer les conditions de la constitution de la dette. Il tient un discours orienté vers une déconfessionnalisation et la lutte le féodalisme. Présenté en occident comme l'un des grands symboles de l'opposition anti-syrienne, il est tout simplement exclu de tout accord électoral avec le clan «anti-syrien» et, comme le raconte Georges Corm, Saad Hariri intervient lourdement pour limiter ses résultats électoraux.

Au moment de l'élection, bien qu'organisateur du «8 Mars» (pro-syrien), donc théoriquement opposé au mouvement du «14 Mars» (anti-syrien), le Hezbollah est allié de groupe Hariri pour contrer le camp aouniste. Les médias français cachent ce fait: le principal parti pro-syrien est allié du camp anti-syrien pour battre l'un des rares symboles incontestés de la résistance anti-syrienne; sinon il n'aurait plus été possible en France de laisser Antoine Basbous et Antoine Sfeir gloser ad nauseam sur une politique libanaise entièrement polarisée autour de cette question.

Mais, moins d'un an plus tard, le Hezbollah menace de quitter le gouvernement, Hassan Nasrallah entame des discussions avec Michel Aoun, et en mars 2006, c'est un énorme coup politique: le Hezbollah et le parti de Michel Aoun signent un document d'entente qui scelle, notamment, leur union électorale. Toute l'opposition, des partis chiites confessionnels (Amal et Hezbollah) aux chrétiens laïcs proches de Aoun, en passant par les partis laïcs pro-syriens (PSNS), sont alliés. La destitution annoncée d'Émile Lahoud est bloquée, la constitution d'un tribunal pour juger rapidement les responsables du meurtre de Rafic Hariri (alors que la «piste syrienne» a été l'unique piste suivie, cependant que, dans l'opinion libanaise, nombreux sont ceux qui trouvent cela scandaleux) est également repoussée.

Plus sûrement, l'utilisation du terme de «majorité» pour désigner le gouvernement et sa «majorité» au Parlement, ne se fait plus qu'entre guillemets. Tout suggère que, si le processus démocratique libanais se poursuit, aux prochaines élections, la mafiocratie actuelle n'obtiendra pas la majorité et que Michel Aoun succédera à Émile Lahoud. Une réelle politique de lutte contre la corruption et une réforme du système électoral rendraient encore plus difficile leur retour aux affaires.


CONCLUSION


L'annonce américaine selon laquelle, dans le grand remodelage du Moyen-Orient, on fait la guerre à un pays dans le but de maintenir au pouvoir son «gouvernement démocratique», est rigoureusement incompréhensible tant que l'on accepte cette notion de «gouvernement démocratique» pour désigner une minorité d'affairistes et de féodaux entièrement occupés, depuis la guerre civile, à transformer la République libanaise en système complet de prédation contre le peuple.

Le refus du Hezbollah et de ses alliés d'un désarmement de la Résistance ne peut se comprendre que si l'on expose la défiance que cette oligarchie inspire à une large partie de la population. Prétendre que, tout simplement, l'État libanais n'est pas «assez fort» pour désarmer le Hezbollah, c'est occulter le fait, beaucoup plus grave, qu'une très large partie de la population se méfie fondamentalement de son «gouvernement». Les raisons de cette défiance, exposées ci-dessus, ne sont pas totalement illégitimes.

Quant au moment choisi pour l'agression, alors même que le gouvernement ne s'activait qu'à une chose, l'application de 1559, il peut être mis en parallèle avec l'union soudaine de l'ensemble de l'opposition, et avec les récents événements régionaux (Gaza, arrestation d'une cellule terroriste du Mossad au Liban le mois dernier...) qui font plus que jamais monter la défiance envers un gouvernement ouvertement pro-américain.

Ces éléments, totalement occultés dans la presse occidentale, tout comme les commentaires acerbes de la presse arabophone libanaise contre le gouvernement, sont les seuls permettant de comprendre le soutien énorme, en cette période de guerre, au Hezbollah et au sayyed Nasrallah (autrement que par l'indigence mentale de populations arabes arriérées, explication qui a certes l'avantage de la simplicité et de la concision...).

La guerre civile a instauré un système de prédation orienté contre la population, au moyen de la violence et de la terreur physique permanente. La IIe République libanaise, intégrant presque uniquement les profiteurs de cette guerre civile, a transformé la forme de la prédation, sous la forme plus pacifique d'un «néo-libanisme» (néo-libéralisme, corruption, dette odieuse, alibi confessionnel), mais n'a pas épargné ses victimes.

L'agression actuelle bénéficie de ce mélange, ô combien fertile, de confessionnalisme et de corruption. Il faut espérer que tout ce petit monde n'a pas ainsi enclenché une machine de destruction qui deviendra totalement incontrôlable. Évidemment, la logique reste la même: nous assistons une fois encore à une guerre menée contre la société libanaise elle-même.

Washington annonce qu'il suspend l'agression contre le Liban

C'est une remarque très pertinente du blog From Beirut to the Beltway: «Whose State Department is it anyway?». L'annonce de la suspension, pour 48 heures, de l'agression aérienne contre le Liban a été faite, non par le gouvernement israélien, non par l'armée israélienne, mais par le porte-parole du Département d'État américain Adam Ereli.

Ce blog cite le New York Times:

Late today, Israel agreed to suspend its airstrikes for 48 hours while it investigates the bombing of Qana, a State Department spokesman said. The spokesman, Adam Ereli, told reporters in Jerusalem that Israel would coordinate with the United Nations to provide a 24-hour period during which residents of southern Lebanon could leave the area safely.
Le Jerusalem Post:
In Jerusalem, the IDF spokesman's office said it knew nothing of an agreement to halt airstrikes in Lebanon for 48 hours. Government officials were not immediately available for comment.
Confirmation dans le Figaro:
Avant l’annonce officielle de l’armée israélienne, cette suspension a été évoquée par le porte-parole du Département d'Etat américain Adam Ereli, qui a annoncé, à l'issue de discussions à Jérusalem entre la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice et de hauts responsables israéliens, une «suspension par Jérusalem de ses frappes aériennes au Liban sud pour se donner le temps de mener une enquête» sur le bombardement de Cana. Il a ajouté qu’Israël coordonnera avec les Nations unies 24 heures de «passage sûr» pour les civils qui souhaitent quitter le secteur.
C'est donc le département d'État américain qui annonce au monde l'interruption des actions israéliennes. Les États-Unis annoncent une décision de guerre et paix à la place d'un autre pays. Comme le souligne From Beirut to the Beltway:
Le peuple des États-Unis mérite de savoir pourquoi leur pays parle pour Israël avant qu'Israël ne s'exprime pour son propre compte. Je pense que le Département d'État doit une explication aux Américains, sinon nous pourrions tout aussi bien supposer que c'était l'US Air Force qui bombardait le Liban.

30 juillet 2006

La propagande israélienne de plus en plus ouvertement raciste

J'avais déjà signalé qu'un des textes qui circulait complaisamment sur les sites de propagande israélienne, texte présenté comme «anonyme», était en réalité l'œuvre de Meir Kahane, extrêmiste dont le parti Kash est officiellement considéré en Israël comme raciste, et classé par les Américains sur la liste des organisations terroristes.

Dans le genre abject, Arouts Sheva publie un texte d'un racisme extraordinaire. Pour justifier devant l'opinion publique la défaite de Tsahal à Bint Jbeil et le massacre de civils libanais, le rabbin Eliahou Rahamim Zini regrette que l'armée israélienne fasse trop d'effort pour protéger la vie des civils. L'article est intitulé «La morale et la bravoure des soldats».

Vous y découvrirez les notions de «pseudos innocents» («terme absurde inventé par des esprits tordus»), de «pseudos civils», Tsahal victime de son «code pseudo éthique» et soumise à une «pseudo morale stupide d'origine chrétienne», le regret que, «par hypocrisie», «la différence entre un Juif et un non Juif est devenue une faute de racisme!» (la dénonciation de ce racisme «n'a rien de commun avec l'esprit du judaïsme», et n'est l'œuvre que de «pseudo savants porteurs d'une kippa et faiseurs d'une fausse morale»):

Rabbi Akiva disait que «ta vie prime sur celle de ton frère» et c'est ce que confirme la Halakha. Si tel est le cas entre Juifs, à plus forte raison, nous devons préférer la vie de nos frères à celle de tout autre individu au monde, hommes femmes ou enfants. Ceci dit, toute personne sensée et à plus forte raison, tout Juif fidèle à la tradition, doit établir que dans un dilemme entre la vie d'un soldat et celle d'un étranger, il ne faut pas hésiter et l'armée doit prendre toutes les mesures qui s'imposent pour préserver la vie de nos soldats. Et peu importe ce que cela coûte à l'autre bord. Nos forces doivent écraser nos ennemis par tous les moyens, si cela s'impose, et sans mauvaise conscience.
Certes, «Le rav Zini tient à préciser que ses propos n'engagent que lui.». On peut quand même s'inquiéter de voir Arouts Sheva (qui n'est pas le site d'une petit groupuscule d'extrême-droite ultra-minoritaire) publier un article aussi explicitement raciste justifiant encore plus de massacres de civils, «peu importe ce que cela coûte à l'autre bord» et cela «sans mauvaise conscience».

Hommage aux victimes de Cana, dimanche 18 heure, place du Trocadéro

Suite au massacre de Cana, ce matin, appel à rejoindre ce soir la manifestation de la place du Trocadéro, Paris, dimanche à 18 heures. Vêtements noirs et bougies.

La presse aux ordres change de... maître

C'est pas joli de cafter ses petits camarades, mais ça me fait tellement rire que je préfère dénoncer l'AFP à mes (pas du tout) copains de chez Guysen Israël News: ça y est, l'AFP est désormais passée sous les ordres de Hassan Nasrallah!

J'en veux pour preuve cette dépêche de l'AFP: «Le chef du Hezbollah menace de frapper des villes du centre d'Israël». Voici les deux extraits qui prouvent que l'AFP est désormais dirigée depuis Téhéran:

Intervenant au 18e jour de l'offensive israélienne au Liban, seyyed Nasrallah a menacé de prendre pour cibles les villes du centre d'Israël si l'Etat hébreu «poursuit son agression contre notre peuple».
Et là:
«Nous tenons à ce que le gouvernement libanais soit fort pour assumer ses responsabilités», a poursuivi seyyed Nasrallah.
Oui, vous avez remarqué: «seyyed Nasrallah». Seyyed, c'est une marque de respect: «seigneur» ou «prince», on l'attribue soit à ceux qui se prétendent descendant de Mahomet, soit de manière non littérale à des musulmans importants que l'on souhaite ainsi honorer (c'est, à ma connaissance, le cas pour Hassan Nasrallah, qui descend non du prophète mais d'un épicier membre du PSNS).

Pour d'autres politiciens, de lignée plus féodale, on utilisera souvent le titre de noblesse, par exemple «Walid bek» pour Walid Joublatt, ou «Cheikh Pierre» pour Pierre Gemayel.

Mais évidemment, si vous n'aimez pas Walid, nous ne l'appelez pas «bek», et si vous n'aimez pas Pierre, vous évitez le «cheikh».

Logiquement, si l'AFP donne du «sayyed» à Hassan Nasrallah... ça cache quelque chose.

29 juillet 2006

Le mot du jour: «nettoyer»

Depuis qu'Amir Peretz, le ministre de la Défense israélienne, a annoncé vouloir «nettoyer» le Sud-Liban des combattants du Hezbollah, ce nouveau mot de la propagande est allègrement repris.

Le Liban n'est pas soumis à des bombardements intensifs sur ses infrastructures, sa population n'est pas massacrée, rien de tout cela. Le Liban est simplement «nettoyé», ce qui est beaucoup plus noble.

Et puisqu'on ne peut nettoyer que ce qui est sale, le terme permet d'intégrer sans recul, dans nos propres médias, le jugement de valeur que la propagande israélienne souhaite associer au Hezbollah.

À la frontière Sud du Liban, il faudrait accrocher un petit panneau à l'attention de Tsahal: «Merci de laisser cet endroit aussi propre que vous auriez aimé le trouver en entrant».

28 juillet 2006

Grandes manifestations Liban-Palestine ce week-end

D'importantes manifestations sont organisées dans de nombreuses villes de France à l'occasion d'une journée internationale de soutien aux peuples palestiniens et libanais. Tous les points de rendez-vous sont indiqués par Protection-Palestine.

À Paris, la manifestation de samedi partira de République à 15 heures.

Venez nombreux! La présence de Français amis du Liban et/ou de la Palestine dans ces rassemblements est toujours très appréciée.

Et Al Qaïda, maintenant!

Les plus grosses ficelles sont toujours les meilleures. Depuis hier, les médias occidentaux reprennent cette formidable information: Al Qaïda entre dans le conflit pour soutenir le Hezbollah!

Hassan Nasrallah, excellent client pour les médias, regard direct, ton calme, discours clair, etc., est supplanté par un abruti hirsute, aux yeux hagards et fuyants, à l'intonation bredouillante, se présentant comme «Ayman al-Zawahiri», «numéro 2 d'Al-Qaïda» (difficile de suivre la valse des numéros deux d'Al-Qaïda, ces derniers temps, je dois avouer que j'avais un peu décroché).

Il y a tout de même une grosse difficulté.

Pour un arabe très anti-sioniste (tel que, au hasard, un membre du Hezbollah), Al-Qaïda est systématiquement considéré comme une création de la propagande américaine. À tort ou à raison, mais c'est ainsi: pour les Palestiniens, les Irakiens ou les Libanais proches de la Résistance, Al-Qaïda est une création américaine.

Donc, si quelqu'un se pointe au Liban Sud en proposant au Hezbollah de venir soutenir le combat, il y a toutes les chances qu'il soit, tout bonnement, livré à la police libanaise pour espionnage et collusion avec l'ennemi.

Confirmation apportée par RIA Novosti: «Le Hezbollah nie toute collusion avec Al-Qaïda». Selon la logique ci-dessus:

En attendant, un dirigeant du Hezbollah a déclaré à RIA Novosti que «l'enregistrement des déclarations d'Ayman al-Zawahiri diffusé par la chaîne de télévision Al-Jazeera était un faux fabriqué par les services de renseignement américains et israéliens».

Il a souligné que le Hezbollah n'a jamais entretenu et n'entretiendra jamais de liens avec Al-Qaïda étant donné que sur tous les plans, surtout religieux et idéologique, il se distingue de cette organisation.

«Le Hezbollah défend les intérêts du Liban et du monde arabe tout entier alors qu'Al-Qaïda fait le jeu de l'administration américaine et que ses actions ne font que porter préjudice à l'islam et à tous les musulmans», a ajouté l'interlocuteur de l'agence.

La guerre est déjà terminée

Sept jours. La durée de vie d'un événement médiatique est habituellement de sept jours. L'agression israélienne contre Gaza est oubliée depuis belle lurette et, ces derniers jours, celle contre le Liban est en passe de disparaître des médias audiovisuels.

La guerre contre le Liban s'intensifie, la situation des déplacés prend des proportions insoutenables, les destructions se poursuivent, des zones entières du Sud sont purement et simplement rasées, les combats au sol sont d'une violence extrême, mais les médias audiovisuels sont désormais revenus à leurs marrionniers habituels, plus simples à traiter, moins traumatisants pour le citoyen en vacances, moins chers à monter.

Il y aura eu, pour le Liban, une fenêtre d'une semaine. Le premier jour de l'agression ne compte pas vraiment, puisque la soirée fut consacrée à passer, en boucle, les «confessions» exclusives de Zidane.

Désormais, c'est canicule, pollution, manœuvres politiciennes à gauche, à droite, au centre, cyclisme. L'angle quasiment unique de traitement des événéments du Liban, ce sont les déclarations des dirigeants occidentaux qui aimeraient bien, s'il vous plaît, un cessez le feu.

Sur le site de Libération, la liste des articles les plus commentés donne:

et les articles les plus «envoyés» (par email):
Je propose donc à nos valeureux journalistes les thèmes suivants, qui leur permettraient de renouveler leur stock de clichés, tout en se donnant un alibi informationnel.
  • La canicule au Liban: pannes d'électricité, les climatiseurs en panne.
  • Conseil aux personnages âgées coincées à Tyr, à Saïda, dans les villages du Sud: buvez même si vous ne ressentez pas la soif. Mise en place d'équipes de bénévoles pour téléphoner aux populations les plus menacées par la canicule.
  • Pollution des plages libanaises, sur la base de témoignages de touristes occidentaux dont les vacances sont gâchées.
  • Le scandale du dopage dans l'infanterie de Tsahal.
  • Interrogations sur la nouvelle saison de la Star Academy au Liban.
  • Embouteillages: Bison futé annonce une forte mortalité sur les routes libanaises ce week-end.
  • Les Rolling-Stones reviennent en grande forme: participeront-ils au festival de Baalbeck?
  • L'entarteur de Ségolène: «Je voulais qu'elle se prononce sur la situation au Liban». Ségolène refuse: «Je ne me laisserai pas forcer la main par un terroriste. Je ne dirai donc rien sur le Liban.»
  • Damas et Beyrouth se disputent sur la nationalité de l'Ours de Cheeba.
Comme vous le constatez, ce ne sont pas les sujets ni les pitchs qui permettraient de sortir nos médias de leur silence complice.

27 juillet 2006

«Dix immeubles»

Au temps pour les «dommages collatéraux»: la destruction de cibles civiles correspond à un ordre de l'État-major. Dépêche AFP ce lundi:

«Le chef d'état major Dan Haloutz a donné pour consigne à l'aviation de détruire dix immeubles de plusieurs étages de la banlieue sud en réponse à chaque tir de roquette sur Haïfa», a déclaré à la radio militaire un officier supérieur de l'armée de l'air.

26 juillet 2006

Le CRIF suggère-t-il un bombardement nucléaire?

Le CRIF, Conseil représentatif des institutions juives de France, annonce fièrement sur son site avoir lancé une campagne de presse anti-libanaise («Sous l’égide du CRIF et du CJE : Grande campagne de soutien à Israël dans la presse nationale»). Voici le communiqué complet tel que diffusé sur le site du CRIF:

Le Monde, Le Figaro et Libération datés du 20 juillet 2006 publient un encart sous le titre : «Le Hezbollah est une menace pour la paix». Sous l’égide du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France et du Congrès Juif Européen, le FSJU, l’ABSI Keren Or, l’Alliance israélite universelle, le B’nai Brith, le Cercle Bernard Lazare, les CCJ, la Coopération féminine, l’Hachomer Hatsair, les Fils et Filles de déportés juifs de France, le KKL, le MJLF, SIONA, l’UEJF, l’ULIF, la WIZO et les autres organisations membres du CRIF, rappellent qu’«Israël exerce son droit de légitime défense et mène une action militaire proportionnée à cette menace». Les signataires de ce texte posent la question: «Si Marseille, ville jumelée à Haïfa, dont plusieurs habitants ont été tués, était bombardée par des terroristes, la France resterait-elle passive?» Ils rappellent les propos de Jacques Chirac qui avait déclaré le 19 janvier 2006 : «L’intégrité de notre territoire, la protection de notre population, le libre exercice de notre souveraineté constitueront toujours le cœur de nos intérêts vitaux… Les dirigeants d’Etats qui auraient recours à des moyens terroristes contre nous doivent comprendre qu’ils s’exposent à une réponse ferme et adaptée de notre part.»
Sur l’initiative du Congrès juif européen, des encarts identiques doivent être publiés jeudi 20 juillet dans d’autres médias européens, parmi lesquels les journaux allemands Frankfurter Allgemeine, Die Welt et Suddeutsche Zeitung, et néerlandais Telegraph et NRC.
La citation de l'intervention de Jacques Chirac du 19 janvier 2006, qui suit l'évocation de bombardements sur Marseille, donne dans la franche subtilité. Car, en matière d'«action militaire proportionnée», la déclaration de Jacques Chirac est unanimement considérée comme une réorientation de la politique française en matière d'utilisation de l'arme nucléaire. C'est le texte dit «de Landivisiau» portant sur la dissuasion nucléaire française. Citons un extrait légèrement plus complet que celui du CRIF:
L'intégrité de notre territoire, la protection de notre population, le libre exercice de notre souveraineté constitueront toujours le cœur de nos intérêts vitaux. Mais ils ne s'y limitent pas. La perception de ces intérêts évolue au rythme du monde, un monde marqué par l'interdépendance croissante des pays européens et aussi par les effets de la mondialisation. Par exemple, la garantie de nos approvisionnements stratégiques ou la défense de pays alliés, sont, parmi d'autres, des intérêts qu'il convient de protéger. Il appartiendrait au Président de la République d'apprécier l'ampleur et les conséquences potentielles d'une agression, d'une menace ou d'un chantage insupportables à l'encontre de ces intérêts. Cette analyse pourrait, le cas échéant, conduire à considérer qu'ils entrent dans le champ de nos intérêts vitaux.

La dissuasion nucléaire, je l'avais souligné au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, n'est pas destinée à dissuader des terroristes fanatiques. Pour autant, les dirigeants d'États qui auraient recours à des moyens terroristes contre nous, tout comme ceux qui envisageraient d'utiliser, d'une manière ou d'une autre, des armes de destruction massive, doivent comprendre qu'ils s'exposent à une réponse ferme et adaptée de notre part. Et cette réponse peut être conventionnelle. Elle peut aussi être d'une autre nature.
En fait d'«action militaire proportionnée», le CRIF cite l'unique texte français contemporain qui suggère l'utilisation de l'arme nucléaire contre les «États qui auraient recours à des moyens terroristes contre nous». Ce qui est, partant de deux soldats capturés, la marque d'une colossale finesse.

L'ONU, merci mais... non merci

C'est donc sans témoins que doit se dérouler le massacre des civils libanais.

La FINUL avait déjà été bombarbée le 19 juillet, à deux reprises. Le bombardement d'une seule base de l'ONU aurait pu passer pour un «dommage collatéral». Mais le bombardement de deux bases distinctes le même jour, ça ne pouvait être qu'un «message».

Message que, le lendemain, les Israëliens faisaient expliciter par le très complaisant quotidien libanais L'Orient-Le Jour dans un article qui ne cite que des sources israéliennes (ce qui, pour un quotidien arabe d'un pays bombardé par Israël, est tout de même assez exemplaire): les Israéliens ne veulent pas de l'ONU sur le terrain, contre laquelle ils auraient une «méfiance tenace».

Hier, ce sont quatre observateurs de la FINUL qui ont été tués par un bombardement israélien, dans ce qui est, pour Kofi Annan, un raid qui a – «apparemment délibérément» – visé la position de Khiam. Dans le Figaro:

Mercredi, sur la foi d’informations recueillies auprès de sources diplomatiques onusiennes, la BBC a présenté une chronologie différente du drame. Selon le groupe audiovisuel britannique, Israël aurait bombardé les alentours du poste de l’ONU pendant six heures. Durant ce tir de barrage, les occupants du bâtiment auraient contacté les officiers israéliens, leur demandant de cesser les bombardements. L’armée israélienne leur aurait alors assuré alors que les tirs allaient cesser. Las, le déluge de feu perdure. A dix reprises, les observateurs de l’Onu auraient renouvelé leur demande aux Israéliens, qui auraient, à chaque fois, promis pour bientôt la fin des tirs. Le dernier, un missile guidé de haute précision qui touche de plein fouet le poste de la Finul, a coûté la vie à quatre observateurs.

Immédiatement après les faits, des hommes de la Finul, Indiens pour la plupart, auraient alors accouru autour des décombres, entreprenant d’en extraire les corps, parfois avec de simples pelles, ou à même à main nues. Mais, selon Milos Struger, porte-parole de la FINUL, les Israéliens auraient continué de tirer sur la zone «pendant l'opération de secours ».
Peu après, le ministère des Affaires étrangères irlandais est venu préciser la version de la BBC, en rapportant les paroles du lieutenant-colonel John Molloy, l'officier irlandais chargé de la liaison entre la force multinationale et Israël. Il affirme avoir, par six fois, prévenu les Israéliens que leurs bombardements « mettaient en danger la vie des personnels de l’Onu ». Il leur aurait déclaré : « Vous devez régler le problème, ou des vies pourraient être perdues », selon le porte-parole de la diplomatie irlandaise.
On est passé, nettement, au-delà de l'expression d'une «méfiance tenace»...

Je ne vois guère que deux explications à ces attaques répétées contre la FINUL et à l'assassinat de ses observateurs.

– Éloigner les observateurs internationaux de la zone des combats. Ne pas avoir de témoins «officiels» directs des méthodes de meurtre utilisées par Tsahal. Encore hier:
Par ailleurs, des ONG dénoncent l’emploi par les forces israéliennes d’armes prohibées contre les populations civiles. Un responsable de la mission de Médecins du monde en Palestine, Régis Garrigues, a constaté la gravité inhabituelle des blessures infligées lors des dernières attaques israéliennes à Gaza. Sur 180 victimes rapporte-t-il, 35 présentaient des amputations, des membres inférieurs surtout. Toutes les parties découvertes du corps de certains blessés sont brûlées. D'autres présentent des membres très délabrés comme s’ils avaient été déchiquetés par des mines.

Tout cela ressemble à des effets de bombes à fragmentation tirées par des drones avec des sous-munitions à retardement, des armes sophistiquées. De son côté, Handicap International, une ONG française, alerte aussi la communauté internationale sur la possible utilisation de ce type d’arme ces derniers jours, en particulier dans la banlieue sud de Beyrouth. Les sous-munitions sont des mini-bombes regroupées par dizaines ou centaines dans des conteneurs. Dispersées au moment de leur largage, elles bafouent les règles du droit international qui, rappelle Handicap international, impose aux belligérants de faire la distinction entre cibles militaires et zones civiles.
Or, cette question des bombes interdites devient un sujet gênant pour la propagande israélienne. Depuis quelques jours, les propagandistes les plus hystériques de la violence anti-libanaise se concentrent sur ce point.

Menahem Macina, spécialistes des textes négationnistes (Sabra et Chatilla: «Aucun Chrétien libanais ne fera des excuses pour avoir tué des assassins et des meurtriers», «Israël n'a eu aucune responsabilité directe dans le massacre des Palestiniens qui a été perpétré par la principale milice chrétienne du Liban, les Forces Libanaises», etc.) se charge de cette tache peu glorieuse.

D'abord: dénoncer le «syndrome du massacre de Jénine» (traduction d'un texte de Sever Plocker). Menahem Macina ajoute à la traduction cet élégant commentaire personnel:
Mais, d'ores et déjà, un chiffre devrait mettre la puce à l'oreille : 360 morts, c'est une tragédie certes, mais à l'échelle de l'ampleur des bombardements effectués, cela tient du miracle.
Surtout, désamorcer le scandale des bombes interdites. M. Macina tente l'impossible dans «Nouvelle calomnie mortelle: Israël utiliserait des bombes au phosphore». L'article dénonce avant tout les commentaires du «site altermondialiste “Le Grand Soir”», cible qui, évidemment, ne risque pas d'emporter la sympathie des lecteurs de ce site de la droite de la droite patronale (Union des patrons juifs de France). Les autres sources, crédibles, sont évidemment ignorées. Explication (tenez-vous bien):
Il n’est pas venu à l’idée de ces «journalistes» diabolisateurs d’Israël, que les victimes, apparemment brûlées au phosphore (pour peu que la chose soit avérée), puissent l’avoir été suite à des explosions, provoquées par des bombes israéliennes, de caches d’armes du Hezbollah, qui elles, à n'en pas douter, contiennent de telles armes prohibées!
Donc: c'est le Hezbollah qui stocke des armes prohibées, les bombardements israéliens sur les dépôts d'armes du Hezbollah les font exploser, d'où les dégâts constatés. Voilà qui n'a rigoureusement aucun sens, et on aimerait connaître les conditions d'emploi pour que de telles armes ravagent des zones civiles. Certainement pas stockées au fond d'un bunker. D'autant que, outre les bombes au phosphore, les rapports parlent de bombes avec des sous-munitions à retardement; armes qui ne peuvent être utilisées que dans des conditions de largage précises.

On comprend tout de même qu'il devient vital d'éloigner tout observateur impartial (et crédible – donc occidental) des zones où Tsahal utilise ces armes .

– L'autre possibilité est de vouloir interdire une présence future de l'ONU, et ainsi de forcer une occupation, comme cela a déjà été évoqué, par l'OTAN. Ce qui concluerait de superbe façon l'agression israélienne, avec une occupation du Liban chapeautée par les États-Unis.

25 juillet 2006

Rassemblements à Paris

Ce soir (mardi 25), un rassemblement est annoncé au Mur pour la Paix, sur le Champ de Mars, vers 19 heures.

Par ailleurs, des rassemblements ont lieu tous les soirs, de 18 heures à 21 heures, place du Trocadéro.

Secours Liban

Le Rassemblement pour le Liban lance, hors des habituelles structures confessionnelles d'entraide, un appel d'urgence: appel à donation, appel pour des produits de première nécessité, pour des médicaments, et création d'une cellule d'aide aux Libanais bloqués en France.

Toutes informations sur leur site français.

24 juillet 2006

Soutien médico-psychologique

Voici le document remis par la cellule d'urgence médico-psychologique du SAMU 93. Je le reproduis au cas où il vous serait d'une quelconque utilité. Encore une fois, bon courage à tous.

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Vous venez de traverser une expérience très difficile. De tels événements provoquent des bouleversements importants et parfois un choc émotionnel.

Chez certaines personnes, cela peut entraîner des conséquences immédiates (angoisse, peur panique, agitation, état de stupeur, impression d'être comme dans un rêve, etc.), mais ces phénomènes peuvent survenir plus tard (une fois revenu à la maison, le lendemain...). Dans certains cas, même si on n'a ressenti aucune réaction émotionnelle, c'est dans les jours, les semaines, et même les mois qui suivent que des troubles peuvent apparaître. Des images de l'événement peuvent resurgir. Ces images sont pénibles, elles s'imposent à l'esprit le jour ou la nuit dans des cauchemars. Elles peuvent entraîner des troubles du sommeil, de la dépression, des angoisses, un sentiment de malaise ou d'insécurité, une irritabilité. Elles peuvent rendre difficile votre vie familiale ou professionnelle.

Cela concerne les adultes, mais aussi les adolescents et les enfants, même les très jeunes. On peut ainsi voir parfois chez l'enfant des modifications de comportement, des peurs, des difficultés à dormir ou à se concentrer à l'école, etc.

Dans ces situations, il est nécessaire de consulter un médecin ou un psychologue connaissant ces problèmes. Vous pouvez vous adresser dans les structures suivantes pour un conseil, une orientation, un rendez-vous:

1. Consultations du psychotraumatisme en Île de France

  • Hôpital Avicenne – Dr Baudet, Pr. Moro – Bobigny 93 – 01 48 95 54 74 (dans la journée)
  • Hôtel Dieu – Dr Dantchev – 75004 Paris – 01 42 34 82 10
  • Hôpital Saint Antoine – Dr Mihoubi, Mme Demesse – 75012 Paris – 01 49 28 26 35 ou 45
  • Hôpital Cochin – Dr Bigot – 75014 Paris – 01 58 41 24 16
  • Hôpital Necker – Dr Cremniter (adultes), M. Cocq (enfants) – 75015 Paris – 01 45 75 47 02
  • Hôpital Bichat – Dr Zilhardt, Mme Saliou – 75018 – 01 40 25 82 63
  • Hôpital Tenon – Dr Jehel – 75020 Paris – 01 56 01 71 82
  • Hôpital Corentin Celton – Dr Louville – 92 Issy les Moulineaux – 01 58 00 40 88
  • Hôpital Louis Mourier – Pr Lejoyeux – 92 Colombes – 01 47 60 64 13
  • Hôpital Bicêtre – Dr Andraud, Mme Clancy – 94 Le Kremlin Bicêtre – 01 45 21 22 78
  • Hôpital Henri Mondor – Dr Roy, Mme Romano – 94 Créteil – 01 45 17 95 00
  • Hôpital Ste Anne – Mme Obegi – 75013 Paris – 01 45 65 83 67
  • Hôpital de Lagny – Dr Selman – 77 Lagny – 01 64 30 73 21
  • Hôpital GHEM – Dr Dupuy – 95 Eaubonne – 01 34 06 61 16 ou 64 20
Trois hôpitaux reçoivent également les enfants: Avicenne, Necker et Armand Trousseau:
  • Hôpital Armand Trousseau – Dr Messerschmitt – 75012 Paris – 01 44 73 64 10

2. Dans chaque commune, il existe un centre de soins médico-psychologique (CMP) où les soins sont gratuits: votre généraliste pourra vous en donner les coordonnées.

3. En cas d'urgence, vous pouvez vous rendre dans les services des urgences des grands hôpitaux où un psychiatre ou un psychologue pourront vous recevoir en urgence.

4. L'INAVEM peut vous renseigner sur les possibilités de soutien de proximité (psychologique, juridique, social...) partout en France: 08 10 09 86 09 du lundi au samedi de 10h à 22h (prix d'un appel local).

5. Où que vous soyez en France, vous pouvez également vous adresser au SAMU (15) et demander la Cellule d'urgence médico-psychologique de votre département, dont l'équipe pourra vous orienter vers des soins adaptés.

«Nous avons irrité les terroristes»

Un texte, intitulé «Chers habitants de la planète Terre», est en train de faire le tour de la planète plusieurs fois par jour, grâce à la magie du bouton «Forward» des logiciels de mail. Il m'était arrivé il y a quelques jours par mes «réseaux libanais» (non, je plaisante: pas de «réseau», seulement des amis qui ont l'internet), il vient de me revenir par un réseau de français.

Les libanais et les pro-libanais le font circuler, en vue de démontrer l'incroyable cynisme des Israéliens, des anti-palestiniens et des anti-libanais. Toute manipulation étant possible, il faut vérifier que le texte n'est pas, tout bonnement, un faux.

Il ne s'agit pas d'un faux: le texte circule activement sur les sites de propagande anti-palestinienne et anti-libanaise, il vient notamment d'être remis à l'honneur par le site desinfos.com (un des principaux sites, avec Guisen.com, de propagande anti-palestinienne), complété de la mention «Pour rafraîchir la mémoire des détracteurs d’Israël» et «Remis en course, ce lundi 17 juillet 2006, en pleine opération de Tsahal contre le Hezbollah au Liban».

On trouve le texte reproduit dans une tripotée de forums anti-libanais, que ce soit dans sa version française ou sa version anglaise.

Tous ces sites prétendent que le texte est dû à un «anonyme».

Pourtant il n'y a pas à chercher bien loin. Le site de l'UPJF (Union des patrons et des professionnels juifs de France) reproduit le texte, et indique que la version anglaise se trouve sur le site de Benyamin Netanyahu, qui lui-même l'attribue au rabbin Meir Kahane. Les sites officiels des mouvements kahanistes confirment cette parternité: Kahane.org, Ligue de défense juive.

Difficile d'y voir une position «officielle» du gouvernement israélien: le parti Kach, fondé par Meir Kahane, a été déclaré raciste et chassé de la Knesset en 1988.

En revanche, il faut bien voir que ceux qui citent ce texte sont en train de reprendre à leur compte les élucubrations d'une extrêmiste de droite. Natanyahu reprenant Meir Kahane, cela n'a rien d'innoncent. Non plus que de la part de l'UPJF et de desinfos.com.

Alors rappelons que l'auteur de ce texte, repris complaisamment dans de nombreux forums et sites pro-israéliens pour «justifier» l'agression contre le Liban, parfois complétés de mentions d'auto-encouragement («ça décrit drôlement bien ce que je ressens»), est un extrêmiste de droite notoire. Meir Kahane a été exclu du parlement israélien au motif que son parti était raciste.

Mais, tentez-vous bien, il y a mieux: le parti de Meir Kahane, Kahane Chai (ou Kach), figure sur la très officielle liste des organisations terroristes étrangères du gouvernement américain! Oui, avec le Hamas et le Hezbollah.

23 juillet 2006

L'ethno-politique au Moyen-Orient

Lors des discussions avec mes amis français, j’entends régulièrement exprimée cette croyance en une «cocotte-minute» au Moyen-Orient. L’idée selon laquelle, à l’instar de l’Europe centrale, il y aurait là un mélange de populations aux traditions et religions incompatibles qui ne demandent, grosso modo, qu’à s'entre-tuer. Vous savez, le genre «après la dictature communiste en Yougoslavie, la première aspiration de ces peuples était de se séparer en nations fondées sur une forte identité ethnique».

La même chose pour le Moyen-Orient. Cela revient systématiquement. «L’occupation ottomane sur quatre siècles a bridé les volontés séparatistes et limité les risques de génocides. Les mandats français et britanniques sur la région ont eu pour rôle de protéger, mais de façon artificielle, les minorités ethno-religieuses. L’erreur du découpage Sykes-Picot a été de créer de “grands” États multi-ethniques et multi-religieux, tels que la Syrie et l’Irak, alors que les volontés séparatistes intrinsèques rendent ces structures nationales non viables (logique similaire à la critique du traité de Versailles concernant l'Europe centrale). Seules les dictatures ont permis de maintenir l’illusion de ces unités nationales; voyez l’Irak, dès qu’on fait sauter la chape de plomb totalitaire, les extrémistes religieux de tous poils ressurgissent et provoquent la guerre civile. Nous allons être “obligés” de diviser l’Irak en (au moins) trois grandes zones ethno-religieuses pour limiter les souffrances d’une interminable guerre civile.» Et pour certains archaïques, «la création d’un Grand-Liban au-delà des zones chrétiennes limite la suprématie chrétienne sur cet État, qui devient alors instable». Etc.

Pour «l’homme de la rue», occidental, tout cela est intégré sans méchanceté, par simple ignorance, et revient systématiquement le credo selon lequel «dès qu’on veut apporter la démocratie dans la région, c’est islamistes et compagnie, qui veulent détruire la démocratie et mettre en place des États islamiques; ça c’est vraiment compliqué, parce qu’il faut réussir à surmonter ce paradoxe; peut-on apporter la démocratie à des gens qui n’en veulent pas?» Tout cela ne semble-t-il pas relever du simple bon sens?

Chaque jour, l’analyse médiatique des événements tente de substituer à la réalité politique de la région des analyses purement religieuses. Ainsi, hier, le Figaro titrait un article de Georges Malbrunot: «Les pays arabes sunnites réprouvent le Hezbollah»; la personne chargée des titres simplifie dans le sens qu’elle pense acceptable par l’opinion occidentale: une opposition religieuse entre États sunnites et Hezbollah chiite. Pourtant, l’article lui-même propose une analyse fort différente, et purement politique:

En réalité, les dirigeants des pays arabes sunnites ne décolèrent pas contre le «coup de force» anti-israélien du Hezbollah, qui place ces États alliés des États-Unis dans une posture délicate face à leurs opinions publiques.
On aurait tout aussi bien pu titrer l'article: «Les autocraties alliées des États-Unis défient leurs opinions publiques».

On n'entend déjà plus que le bruit nauséabond des analyses politico-religieuses. Ainsi de cette «étonnante» alliance «contre nature» entre Hezbollah chiite et Palestiniens (majoritairement) sunnites. Le quotidien de la droite chrétienne libanaise s'autorise ainsi à penser que:
Ce n’est pas en mettant à l’épreuve le culte du sacrifice inhérent à la communauté chiite que l’on peut, l’espace d’une campagne militaire, dresser celle-ci contre le Hezbollah.
Le Hezbollah chiite (arabe) prendrait ses ordres auprès du régime chiite (perse) de Téhéran. La Syrie au régime laïc là-dedans? On voit fleurir une tripotée de tentatives d'analyses selon un axe religieux. L'intoxication permet d'affirmer sans rire (et sans être contredit dans ses forums, comme quoi l'opinion française a déjà bien avalé cette couleuvre):
Alors oui, osons dire que la situation est due à 90 % à l’islam fanatique qui gouverne la Syrie et l’Iran.
«L'islam fanatique qui gouverne la Syrie», ça laisse rêveur.

Bref, l'analyse politico-religieuse monopolise désormais les médias, et l'opinion publique n'a d'autre choix que d'y adhérer. Même ceux qui condamnent la disproportion de l'agression israélienne ne disposent plus que d'une telle grille d'analyse.

Cette lecture ethno-religieuse de la région est déjà présente dans les plans israéliens des années 50, tels qu'ils apparaissent dans les extraits du journal de Moshe Sharett que nous avons publiés ici. Ben Gourion écrit:
La minorité chrétienne [en Égypte] ne peut réellement y remettre en cause l'entité politique et la nation. Cela n'est pas le cas des chrétiens au Liban. Ils représentent la majorité dans le Liban historique, et cette majorité a une tradition et une culture radicalement différentes de celles des autres populations de la Ligue. Même dans ses frontières élargies (et c'est bien la plus grave des fautes qu'ait commises la France que d'avoir élargi les frontières du Liban), les musulmans ne sont pas libres de leurs mouvements par peur des chrétiens, bien qu'étant peut-être majoritaires (et je ne sais pas s'ils le sont). La constitution d'un Etat chrétien est dans ces conditions quelque chose de naturel.
Plan que Moshe Sharett ne dénonce pas sur des bases morales (selon lesquelles démembrer des États et y pratiquer des coups d'État serait... mal), mais simplement parce qu'il pense que c'est irréalisable. Yaacov Sharett expose subtilement l'illusion d'une opposition entre «colombes» et «faucons», et y substitue une confrontation entre «réalistes» et «visionnaires», qui poursuivent les mêmes buts, mais pas par les mêmes moyens. Il me semble légitime de penser que, depuis quelques années, ce sont les «visionnaires», adeptes du coup de force contre l'histoire, que l'on peut tout aussi bien qualifier de «révolutionnaires», qui sont au pouvoir à la fois à Tel-Aviv et à Washington.

Dans cette optique «visionnaire-révolutionnaire», un article d'une revue publiée en 1982 par l'Organisation sioniste internationale à Jérusalem, dont nous reproduisons un large extrait ici, propose:
La partition du Liban en cinq provinces (…) préfigure ce qui se passera dans l’ensemble du monde arabe. L’éclatement de la Syrie et de l’Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux, doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces États. es structures ethniques de la Syrie l’exposent à un démantèlement qui pourrait aboutir à la création d’un État chiite le long de la côte, d’un État sunnite dans la région d’Alep, d’un autre à Damas, et d’une entité druze qui pourrait souhaiter constituer son propre État — peut-être sur notre Golan — en tout cas avec l’Houran et le Nord de la Jordanie. (...) Riche en pétrole, et en proie à des luttes intestines, l’Irak est dans la ligne de mire israélienne. Sa dissolution serait, pour nous, plus importante que celle de la Syrie (...)
Dans le billet où nous citons ce document, nous soulignons aussi la propension des Américains à envisager désormais la partition de l'Irak comme un «moindre mal»:
Alors que les militaires américains font face à une violence religieuse persistente en Irak, des officiers militaires et des experts en sécurité se trouvent dans un débat vigoureux autour d'une idée qui, il y a seulement quelques mois, aurait été largement rejetée comme une pensée extrémiste: celle selon laquelle la façon la plus sûre — et peut-être désormais la seule – d'apporter la stabilité en Irak est de diviser le pays en trois régions.
Nous citons également un article de la Metula News Agency se félicitant du soutien, depuis des années, des Israéliens aux volontés séparatistes kurdes en Irak et en Syrie.

Il n'y a jamais à aller bien loin pour lire, un peu partout, ce genre d'analyses.

Fondamentalement, c'est la vision qu'exprime quotidiennement un Daniel Pipes, «théoricien» avec d'autres des néoconservateurs. La lecture de ses éructations hebdomadaires, généreusement traduites en français, donnera une bonne idée de ce qu'est, aujourd'hui, un «intellectuel». Le remplacement des motifs politiques par des approximations religieuses ressort dans tous ses écrits; on admirera en particulier son analyse des «racines de la rébellion irakienne», où il expose sa vaste culture historique. Il résume lui-même sa pensée:
Ensuite, les Irakiens, un peuple constitué essentiellement de Musulmans, partagent la répugnance marquée de leurs coreligionnaires à être gouvernés par des non-Musulmans. Ce rejet est inhérent à la nature même de l'Islam – la plus civique, la plus politique des religions.
Revisitant l'«histoire» de la région en quelques paragraphes, il souligne que, si les Européens ont toujours eu le plus grand mal à prendre le contrôle du monde arabe, c'est uniquement à cause de la «répugnance» des musulmans à être gouvernés par des non-musulmans. Il parvient même à analyser la décolonisation de l'Afrique du Nord selon cet unique critère, oublieux de la nature réelle des mouvements de libération nationale de l'époque. Expliquer les mouvements de libération des années 50-60 par la répugnance des musulmans à être dominés par des non-musulmans, il fallait oser. Il occultera évidemment la grande époque du nationalisme arabe (avant 1918), orientée contre un empire ottoman pourtant lui-même musulman, mouvement basé sur des théories politiques pronant toutes la laïcité.

Tout la politique américaine récente repose sur ce genre d'assertions, qui fondent le projet unilatéral du Grand Moyen-Orient, dans lequel les réminicences ethno-religieuses transpirent à chaque ligne. La «démocratisation» des masses de l'Islam, religion fondamentalement anti-démocratique et farouchement opposée aux valeurs occidentales du «vivre ensemble» («républicain», pour faire l'analogie avec les délires anti-musulmans qui sévissent actuellement en Europe) repose sur ces thèses révisionnistes.

Les valeurs fondamentales que s'attribue l'Occident – disons: démocratie, tolérance et libéralisme politique – seraient ainsi rejetées par les masses arabes (et leur Islam toujours présenté comme anti-démocratique, intolérant et autoritaire), ce qui provoquerait ainsi un «choc des civilisations». Daniel Pipes, Paul Wolfowitz, Bernard Lewis, Samuel Huntington et toute la clique.

On n'imagine pas ici à quel point ces théories provoquent, chez ces «masses arabes», le mépris pur et simple. Non seulement parce que cette déclaration unilatérale d'une «guerre des civilisations» les vise directement, non seulement parce qu'elle leur attribue l'entière responsabilité de la situation politique au Moyen-Orient, non seulement parce qu'elle repose sur une analyse raciste de leur essence (et de l'Islam), mais aussi parce qu'elle est tout bonnement fausse. S'il s'agissait simplement d'une théorie unilatéralement raciste, elle ne provoquerait que l'indignation; si elle provoque surtout le mépris, c'est parce qu'elle se fonde sur une lecture révisionniste et frauduleuse de l'histoire.

Cette falsification n'est pas qu'une erreur involontaire due à quelques occidentaux mal informés. C'est, évidemment, une imposition au Moyen-Orient des théories ethno-nationalistes qui ont fleuri partout en Europe à la fin du XIXe siècle (avec, par exemple, l'invention à cette époque de «nos ancêtres les Gaulois» dans une France — nation pourtant parfaitement politique – qui se cherche alors une unité ethnique sur les bases d'une histoire falsifiée); époque où chaque pays européen se met à vanter son propre «sang» et sa propre «race». C'est, surtout, une théorie indispensable pour justifier une activité colonialiste et la prédation des ressources.

Je ne remonterai pas à la préhistoire et aux origines des civilisations, quelque part entre le Tigre et l'Euphrate, puis aux millénaires de l'histoire du Moyen-Orient, tâche dont je serais bien incapable. Je me contenterai de la fin de l'empire ottoman, réalisée pendant la première guerre mondiale. C'est en effet vers cette époque que l'on voit arriver ces théories et propagandes en tant que produits d'importation européens.

Le lecteur de la récente traduction en français de recueil de Gibran Khalil Gibran, Orages (que je vous conseille vivement), aura peut-être été surpris par un passage de la courte biographie de la vie de Khalil Gibran qui précède la reproduction de ses textes. Ce passage, en effet, va à l'encontre des stéréotypes d'une «révolution» orientale livrée au sectarisme:
À l'approche de la première guerre mondiale, le Liban, comme tout le Moyen-Orient, aspire à sortir de quatre cents ans d'occupation ottomane. L'idée des frontières du futur État s'appuie sur une conception nationale englobant la Syrie. Les mouvements de libération prennent conscience que l'Orient multiconfessionnel doit être laïc, sinon il n'existera pas. Les partis et autres formes d'organisations politiques se multiplient, s'inspirant plus ou moins du modèle occidental. Même en Turquie, des mouvements similaires voient le jour. Tous aspirent à un État souverain et moderne. Dans l'espoir de trouver du soutien pour leur cause nationale, des dignitaires du Moyen-Orient s'impliquent auprès des alliés. Ces derniers deviennent la nouvelle force d'occupation: la désillusion est totale. La carte de l'Orient est re-dessinée par les accords de Sykes-Picot, et la France obtient un mandat de la Société des Nations (SDN) sur le Liban et la Syrie. Gibran, comme les éclairés de son temps, souffre de cette nouvelle donne. Il voit dans le Liban dessiné par les alliés la mutilation du pays qu'il chérissait.
Où l'on découvre que les aspirations des mouvements de libération (qui ont largement réalisé cette libération en 1918 par leur action propre), sont nationaux, laïques et «modernes». Il faut ici noter que la référence fréquente de la part des arabes aux accords de Sykes-Picot ne repose pas, comme on le prétend souvent, sur la dénonciation de la reconnaissance d'un foyer juif en Palestine, mais bien plus profondément sur le fait que ces accords découpent de manière unilatérale la région en zones ethno-politiques, à l'opposé des revendications des mouvements de libération. Nous verrons cela dans d'autres extraits.

On voit ainsi naître une Société réformiste de Beyrouth en 1913. Réunie en assemblée, elle se dote d'un comité restreint ainsi composé: 13 musulmans, 12 chrétiens et 1 juif (Samir Kassir, Histoire de Beyrouth).

Vladimir Jabotinsky, fondateur du sionisme révisionniste dont l'influence sur la politique stratégique israélienne est infiniment supérieure à celle d'un Theodor Herzl, reconnaissait lui-même cette identité du nationalisme arabe, dans un texte fameux de 1923, Le mur de fer, Nous et les arabes:
Le nationalisme arabe s'est forgé les mêmes aspirations que celles du nationalisme italien avant 1870 et que le nationalisme polonais avant 1918: réaliser l'unité et l'indépendance.
Rien à voir, on le voit, avec le mythe d'une cocotte-minute portée à ébullition sous le couvercle de l'occupation ottomane qui, l'empire s'étant effondré, mènerait à la dislocation en micro-États à vocation ethnique.

Jabotinsky s'oppose alors à ceux qui, dans le mouvement sioniste, proposeraient de soutenir ces mouvements d'indépendance (ce qui, disons, aurait préparé des relations pacifiques et de coopération entre Israël et les États «modernes» qui émergeraient de ces mouvements nationaux). Jugeant irréaliste cette collaboration, il propose alors (d'où la célébrité de ce texte) la mise en place d'un «mur de fer» entre les juifs et les arabes:
Cette colonisation peut continuer et se développer à condition de se faire sous couvert et la protection de forces indépendantes de la population locale – un mur de fer que la population native ne pourra abattre. Tel est le résumé de notre politique envers les Arabes.
Il me semble important de remarquer que, dans ce texte, il n'y a trace ni de propagande (Jabotinsky dénonce ceux qui voudraient tenter de manipuler les arabes par des mensonges ou des fausses promesses), ni de racisme anti-arabe (le foyer juif doit s'approprier des terres en Palestine, car tel est l'objectif du mouvement sioniste, sur lesquelles se trouvent les arabes, mais à aucun moment il ne disqualifie la légitimité arabe sur ces terres, ni sur des critères historiques ni sur des comparaisons de «valeur» intrinsèque des peuples). Rien à voir avec des slogans tels que «une terre sans peuple pour un peuple sans terre», qui nient l'existence des Palestiniens; il décrit simplement deux intérêts antagonistes, chacun légitime, sur la même terre et se propose d'y répondre par la force. C'est, simplement, cynique.

La décision prise, la propagande se met en marche (a posteriori): les Palestiniens disparaissent de l'histoire de cette terre, et de toute façon leur diabolisation rend leurs droits inférieurs à ceux du foyer juif. Sans cette propagande, il est impossible pour des nations ou des peuples se prétendant démocratiques et se reconnaissant des aspirations élevées, de mener des actions violentes de prédation. Intéressons-nous rapidement à l'auto-alimentation de cette propagande.

Au départ, il y a la décision pure et simple de coloniser une terre. Par exemple la France du XIXe siècle se lance dans la conquête de l'Afrique du Nord; un large éventail d'intérêts objectifs justifient cette conquête soutenue par un parti colonial souvent explicite. Mais rapidement, il est impossible pour la France-pays-de-la-Révolution (ou de-la-charité-chrétienne) de se percevoir, elle-même, comme un prédateur. Se développe donc un vigoureux travail de propagande, et au bout d'un siècle, bien rares sont ceux, intellectuels, politiques, citoyens, de droite comme de gauche, qui n'adhèrent pas, au moins un peu, à l'idée de la «mission civilisatrice de la France» au Maghreb. Lorsque l'armée française torture en Algérie, ils sont bien peu nombreux en Métropole à ne pas croire que la France défend sincèrement les intérêts des Algériens. Jusqu'à croire qu'il est encore indispensable aujourd'hui de présenter «les aspects positifs de la présence française» à nos chères têtes blondes.

Partant d'un simple constat objectif et cynique («nous voulons cette terre, nous voulons ces ressources...»), il faut immédiatement développer une intense propagande permettant de justifier la prédation de la part de peuples qui s'identifient eux-mêmes comme ayant des valeurs morales élevées. Au fur et à mesure du temps, cette propagande dépasse le statut de propagande: elle n'est plus seulement un mensonge cynique masquant la réalité de l'occupation, surcouche ajoutée à une politique à laquelle il est encore possible de s'opposer; elle devient par auto-intoxication l'unique cadre de pensée duquel il n'est plus possible de sortir; l'occupation signant alors la déchéance morale complète de la puissance occupante.

La théorie de la «cocotte-minute», cadre de pensée offert aux citoyens occidentaux, ressort de cette logique. Chacun peut encore critiquer les aspects les plus extrêmes des agressions occidentales en terre du Levant, mais personne n'imagine plus que la région puisse être et avoir été autre chose qu'une «bombe à retardement» ethno-religieuse.

Bien avant les propagandes actuelles néoconservatrice et israélienne, il faut remonter aux mandats français et anglais pour voir apparaître la propagande basée sur la «défense des minorités». Comprendre: sans intervention étrangère, la région serait tout bonnement livrée au génocide.

Les «martyrs» (ceux de la Place des Martyrs du centre de Beyrouth) exécutés le 6 mai 1918 par les Turcs, sont célébrés chaque année au Liban et en Syrie: ils étaient à la fois des nationalistes arabes et des nationalistes libanais.

En octobre 1918, il a existé une (incroyablement brève) indépendance arabe. L'espoir est phénoménal. Faysal prend Damas le 3 octobre. Un gouvernement arabe se met en place. Le 6 octobre, à Beyrouth, lever des couleurs arabes au Sérail. Samir Kassir, Histoire de Beyrouth:
Trois jours plus tard, sur l'ordre du ministère français de la Marine, la division navale de Syrie prit possession du port de Beyrouth et, le lendemain, un premier détachement britannique arriva avec l'état-major d'Allenby; le colonel de Piépape, représentant l'armée française, l'accompagnait. Le 10 octobre, les chasseurs d'Afrique, flanqués d'une «compagnie syrienne» sous commandement français et transportés par mer depuis Haïfa, défilaient dans les rues de Beyrouth, drapeau tricolore au vent, acclamés par une foule de chrétiens. Immédiatement après leur entrée à Beyrouth, les Français sommèrent le représentant de Faysal de se retirer. Ils firent amener le drapeau arabe et prirent en main la direction de l'administration.
En 1918, la libération de la domination ottomane débouche donc, par l'action des arabes eux-mêmes, sur la création d'une nation arabe mutli-confessionnelle, unifiée et inspirée des théoriciens de la laïcité. Immédiatement les Français et les Anglais interviennent pour renverser ce jeune pouvoir.

Notez bien: le mandat français est clairement contraire à l'esprit de la charte de la nouvelle Société des nations. Les peuples du Levant relèvent alors d'une «catégorie A» quant à leur stade de développement, c'est-à-dire que la puissance mandataire est simplement chargée de l'accompagner vers l'indépendance. Indépendance qui est déjà réalisée à l'arrivée des Français.

En 1919, la mission américaine King-Crane, chargée d'évaluer l'utilité d'un mandat, et à laquelle les Britanniques et les Français ont refusé de participer, «avait obtenu un résultat sans ambiguïté»:
Leur sondage des différentes élites au Levant avait montré qu'une écrasante majorité, sauf dans le Mont-Liban, refusait tout mandat; si cela était malgré tout indispensable, alors un mandat américain paraissait préférable à tout autre. Mais le témoignage de la commision n'aura de valeur que devant l'Histoire. [...] La SDN qu'il avait voulue se ferait sans lui [Wilson]. Les deux partenaires de l'Entente cordiale, qui s'étaient soutenus l'un l'autre pour faire échec au principe d'autodétermination, avaient les coudées franches pour imposer leur partage.
Les Français et les Britanniques, menés par leurs partis coloniaux respectifs, mettent en avant la «logique des minorités». Cela revient, en pratique, au dépeçage de la nation arabe en États ethniques. La défense des minorités est l'alibi premier du parti colonial, et bien évidemment se développera grâce à une propagande bien orchestrée.

Ainsi de la naissance d'une identité chrétienne-libanaise (encore Samir Kassir):
Maintenant que la France était militairement en contrôle, rien n'était plus en mesure de freiner la production d'une identité chrétienne-libanaise spécifique qui, tout en se cherchant des repères autochtones, intégrait le paradigme de la «civilisation» française.
La suite explicite cette «création» identitaire parfaitement datée, et qui fleurit jusqu'à nos jours:
Le particularisme n'était revendiqué que par opposition à l'environnement arabo-musulman, qu'il s'agît de la spécificité de la Montagne, fondatrice de l'affirmation nationale libanaise mais assumée pleinement par une partie de la population qui se trouvait concernée par cette nouvelle construction étatique, ou de l'invention datable du phénicianisme, mis en avant en 1919 par un groupe de publicistes chrétiens qui, autour de Charles Corm et Michel Chiha, cherchaient précisément à légitimer par l'Histoire l'incorporation des villes côtières. Le phénicianisme s'écrivait en français, et l'idéologie séparée de la Montagne prenait notamment racine dans une relation privilégiée avec une «doulce mère» prétendûment toujours présente depuis la lettre apocryphe de Saint Louis aux maronites.
Au temps pour la «cocotte-minute des sectarismes». Samir Kassir (peu suspect de grand-syrianisme) explicite une courte indépendance arabe multiconfessionnelle et «moderne» immédiatement réoccupée par les Français; il décrit l'utilisation de l'alibi de la défense des «minorités» pour justifier l'imposition d'un mandat sur une nation qui a déjà réalisé son indépendance, puis la création d'une identité nationale séparée grâce au travail des «publicistes».

La question syrienne n'est cependant pas encore réglée. Faysal, à Damas, tente la conciliation et va jusqu'à approuver l'idée d'un mandat français à condition que la Syrie ne fût pas divisée. Kassir:
La France choisit la manière forte pour se débarasser de l'obstacle, elle le montra en nommant à la place du diplomate Georges-Picot un haut commissaire militaire. [...] Appartenant à la frange la plus conservatrice de l'armée, le général Henri Gouraud était clairement imbu de sa mission; il n'eut de cesse [...] de bouter Faysal hors de Syrie. Le 24 juillet 1920, son armée battait à Mayssaloun [...] les maigres troupes de Youssef al-‘Azmeh [...]. La route de Damas était ouverte.
Puis ce geste français, que Samir Kassir qualifie d'«esprit de croisade»:
Le premier geste de Gouraud, en entrant [à Damas], fut d'aller sur la tombe de Saladin pour le narguer post mortem.
Où l'on voit que les théories ethniques ont vocation de propagande au dépeçage de la région, mais aussi que c'est le parti colonial occidental lui-même qui est pétri de haine religieuse.

La suite est très importante pour notre démonstration.

Tout d'abord, la proclamation de l'État du Grand-Liban n'a pas été faite sans difficulté.
Le 1er septembre 1920 [...], [Gouraud] proclama solennellement l'État du Grand-Liban qui réunissait à l'ancienne Mutasarrifiyya du Mont-Liban les villes de la côte et quatre provinces périphériques à dominante musulmane, contre les vœux des populations ainsi annexées. Cette mesure, prévue par la SDN, pouvait certes se prévaloir du soutien d'une fraction de la population autochtone, en particulier le clergé et la plupart des notables maronites. Par tous cependant: plusieurs personnalités chrétiennes, parmi lesquelles le propre frère du patriarche maronite [...], furent déportées pour faire taire toute opposition.
Épisode oublié... Une large partie de la population refuse, purement et simplement, d'être «libanaise». À l'indépendance (réelle) du Liban, nombreux sont ceux qui devront aller en justice pour obtenir des papiers qu'ils avaient jusque là refusés.

Il est important, me semble-t-il, de voir que le découpage ethno-religieux se fait sur la base d'une identité séparée largement créée, à cette date, par la propagande (un groupe de «publicites»), et surtout que l'imposition d'une volonté minotaire sur la majorité de la population annexée repose sur la promotion des revendications des groupes les plus sectaires. La France ne s'appuie pas sur les chrétiens partisans de la Nation arabe, moderne et laïque, qu'elle déporte, mais promeut les religieux séparatistes anti-laïcs et anti-libéraux.

La suite est encore riche d'enseignements, elle concerne la Syrie.
La politique française poussa la logique des minorités à son extrême en partageant ensuite le reste du territoire syrien en quatre entités: l'État de Damas, l'État d'Alep, l'État des Alaouites et l'État druze.
Vous ne rêvez pas. La «cocotte-minute sectaire» n'est rien d'autre qu'un découpage que souhaitait imposer la puissance coloniale. Découpage refusé par les populations et les acteurs de l'indépendance arabe. Cela n'a jamais existé auparavant et n'était réclamé que par des minorités promues par les puissances mandataires. La France ne parvint pas à imposer au Syriens ce découpage.

De fait, l'imposition de ce découpage se fait par la violence. Les dix années qui suivent 1920 furent marquées par une répression française entièrement militaire. La lecture de ce passage de Samir Kassir démontre que les foyers de résistance sont multiples et populaires; tout l'opposé de ce qui ressemblerait, de près ou de loin, à un «groupuscule islamo-terroriste» agissant contre sa propre population. Malgré la répression française, les Syriens parviennent à réunifier leur État.
Ce fut seulement en 1932 que la France accepta la réunion des États de Damas et d'Alep. Et alors que la Grande-Bretagne avait transigé dès 1930 en Irak [...], il fallut attendre 1936 pour voir réviser la politique française. [...] Si l'unité de la “Petite Syrie” resta acquise et si l'intégration des États alaouites et druze à l'ensemble syrien ne fut pas remise en cause, la France ne tarda pas à reprendre sa politique répressive contre le mouvement national.
Je vais arrêter là, il n'est pas utile de recopier ici les 700 pages du livre de Samir Kassir (Histoire de Beyrouth, Fayard, 2003).

Dans Le Liban contemporain (La Découverte, édition 2005) Georges Corm conclut ainsi un passage consacré à cette question:
Ainsi, la déstabilisation de la région du Proche et du Moyen-Orient sur des bases ethniques et religieuses à l'époque contemporaine trouve bien son origine dans les ambitions des puissances extérieures. Toutefois, il faut attendre la création de l'État d'Israël et l'éviction de la population palestinienne de son territoire en 1948 pour assister à la création du premier État à base confessionnelle exclusive. Toutes les autres avaient lamentablement échoué, y compris celle du XIXe siècle (qui dura quinze ans, de 1945 à 1860) de couper le Mont-Liban en deux cantons (caïmacamats), l'un druze et l'autre maronite, ou celle du XXe siècle de créer en Syrie un État druze et un État alaouite, ou la tentative anglaise en Égypte de couper la minorité copte du mouvement national incarné par le parti Wafd. C'est donc l'émergence de l'État juif qui a constitué le véritable précédent. Dans une région aussi sensible que le Moyen-Orient et aussi riche en communautés diverses, ce précédent devait, par la force des choses, relancer les germes d'une désintégration à base ethnique et religieuse de la région; désintégration sans laquelle la survie isolée d'un État, dont le critère exclusif d'existence et le fonctionnement reposent sur une identité religieuse, peut en effet être difficilement envisageable à long terme.
Sur la «montée» de mouvements islamistes dans la région, d'autres développements seraient sans doute intéressants, et une présentation sous l'angle du soutien historique des occidentaux à ces mouvements n'est pas le moins légitime. Évoquons un point de vue un peu plus original sur cette question. Georges Corm, dans son ouvrage de référence, Le Proche-Orient éclaté, 1956-2003, propose:
[...] ce renouveau islamique s'appuie beaucoup sur la vigueur de la vie religieuse communautaire aux États-Unis et la montée du fondamentalisme dans certaines Églises issues du protestantisme. Comme le montre fort bien Sadek Al-Azem, un universitaire syrien très connu pour ses travaux critiques sur la pensée religieuse arabe, c'est aux États-Unis qu'est née au début du siècle la notion de fondamentalisme religieux. «Il devrait être aujourd'hui évident, écrit Al-Azem, que le paradigme de référence implicite et explicite de la littérature produite en Occident sur le phénomène fondamentaliste – islamique ou autre – se touve dans le mouvement religieux américain qui commence avec le pamphlet Les fondamentaux: un témoignage sur la vérité et se prolonge avec la mobilisation d'une majorité de type moraliste (The Moral Majority) de la présidence de Ronald Reagan et sa décennie.» Al-Azem cite de nombreux écrits islamistes arabes prenant pour modèle le fondamentalisme religieux protestant ou juif et décrit en détail, dans une optique de comparaison des trois monothéismes, certaines expériences de fondamentalisme chrétien, protestant aux États-Unis ou catholiques en Europe. [...] Il montre ainsi la vanité des efforts de tous ceux qui veulent voir dans le «fondamentalisme islamique» un phénomène enfermé sur lui-même, dans une spécificité irréductible, sans communication avec le mouvement des idées et des cultures, y compris dans leurs composantes antimodernistes qui caractérisent certains aspects du fondamentalisme et du renouveau (revivalism) chrétien.
Il me semble que ces extraits démontrent que l'histoire de la «cocotte-minute» communautaire, qui ne demanderait qu'à exploser sur des bases ethno-religieuses dès qu'on libére la pression, est une pure invention de la propagande occidentale, que les néoconservateurs et les israéliens n'avaient plus qu'à reprendre.

Au contraire, l'histoire du Liban et de la Syrie (on pourrait certainement s'intéresser aux pays du mandat britannique) montre que la France est intervenue pour annihiler une indépendance arabe déjà réalisée sur la base de thèses nationalistes, laïques et «modernes», que la nation arabe ouvertement multiconfessionnelle préexistait et a été sciemment démantelée selon l'alibi d'une protection des «minorités» justifiée uniquement par le travail de propagandistes («publicites»), que cela s'est imposé par la répression des partisans d'un nationaliste laïque et progressite, et par la promotion des religieux séparatistes anti-laïcs et anti-libéraux.

Et, par dessus tout, c'est la volonté des seules forces internes qui a permis de revenir sur le découpage ethnique imposé par les Français et de créer un «vivre ensemble» arabe et multiconfessionnel!

L'ethno-politique est un virus introduit dans la culture du Moyen-Orient par les occidentaux; elle n'existait pas auparavant, et tous les mouvements qui refusaient ce découpage ethno-religieux ont été combattus à toute force par les occidentaux. C'est, très exactement, le contraire de ce que la propagande occidentale nous raconte chaque jour.

Terminons sur ce beau mot de Samir Kassir:
La révolution des transports avait élargi l'horizon. Voici que celui-ci se rétrécissait avec la découverte d'une démarcation inédite: la frontière. Pour une région qui, depuis des siècles, avait été intégrée dans l'un ou l'autre des immenses empires qui s'étaient succédé à l'est de la Méditerranée, le modèle de l'État westphalien signifiait l'interruption du sens de la continuité, territoriale, économique, culturelle, qui façonnait l'espace.

Sit-in devant l'ambassade d'Israël à Paris, lundi 24 à 18 heures 30

Un sit-in est organisé, ce lundi à 18 heures 30, devant l'ambassade d'Israël à Paris:

Lundi 24 juillet 2006 à 18h30
2 bis avenue Franklin D Roosevelt
Paris, 8e arrondissement
Métro Franklin Roosevelt

D'autres manifestations sont prévues:
Saint-Étienne: Lundi 24 juillet à 19h, devant le Cèdre du Liban au Parc de l’Europe et lancement de l’opération «Solidarité Liban»,
Toulouse: Sit-in ouvert tous les jours de 19h30 à 21h Place du Capitole.

Les organisateurs demandent aux personnes présentes d'afficher uniquement des drapeaux libanais.

22 juillet 2006

La propagande, ça n'est pas toujours facile

Pendant qu'Israël se prépare à tenter une occupation du Liban, la propagande pour la justifier reste encore balbutiante. Pour exemple, dans cette dépêche de l'AP, on peut lire:

L'objectif de l'État hébreu n'est pas de recréer une zone de sécurité, comme celle mise en place de 1982 à 2000. Il s'agit d'affaiblir la milice chiite libanaise afin de faciliter le déploiement de l'armée libanaise dans le sud du Liban, avec l'aide éventuelle d'une force internationale de stabilisation, a ajouté un responsable militaire sous couvert d'anonymat.
Qualifier l'occupation israélienne du Sud Liban de «zone de sécurité» pourrait faire rire, si ce n'était aussi grave, les populations occupées pendant cette période.

On pourrait encore rire de la volonté israélienne du déploiement de l'armée libanaise dans le sud du Liban, alors même que cette armée est quotidiennement visée, depuis le début de l'agression, par les bombes israéliennes.

Quant à une force internationale, rappelons que la FINUL a été bombardée et que les israéliens ont déjà officiellement dénoncé l'action de l'ONU.

Et pour le mythe d'un «affaiblissement» du Hezbollah par le seul moyen des bombes, il y a belle lurette que plus personne n'y croit.

21 juillet 2006

Les anti-libanais

Je découvre que mon petit blog est référencé dans un forum, où il est qualifié de «clairement anti-israélien».

Je voudrais préciser que non, je ne suis pas anti-israélien. Le pays que j'aime et qui est en train d'être systématiquement détruit, c'est le Liban. Être anti-quiconque en ce moment est la dernière de mes préoccupations. S'il faut un qualificatif, ce sera simplement pro-libanais.

Évidemment, c'est la même construction que pour les Palestiniens. Ce qui m'amène à cette remarque. Il y a deux groupes («palestiniens», «israéliens»), et il y a pour chaque les «anti-» et les «pro-». Cela fait quatre combinaisons possibles. Avez-vous remarqué que, pourtant, seules trois combinaisons sont utilisées: «pro-israélien», «pro-palestinien», «anti-israélien»?

Pourquoi n'existe-t-il pas d'«anti-palestinien»? Faut-il croire qu'il n'y a pas une politique et une propagande «contre» les Palestiniens? Cette propagande est, au pire, qualifiée de «pro-israélienne». Critiquez la politique israélienne, et vous avez deux qualificatifs: «pro-palestinien» (qualificatif positif, vous êtes «pour» un peuple) et «anti-israélien» (qualificatif négatif). Le choix de l'un ou l'autre terme définit donc à la fois le qualifié et celui qui qualifie. Mais ceux qui véhiculent la propagande «contre» les Palestiniens ne sont jamais qualifiés que de «pro-israéliens». Il me semble que «anti-palestinien» serait tout aussi pertinent que «anti-israélien», puisqu'il contribue au jugement négatif de ce qu'on qualifie.

Si les deux termes désignent le même objet, le jugement moral qui est transmis est très différent selon que l'on dit «pro-israélien» ou «anti-palestinien».

Aussi je vous propose cette nouvelle contruction: «anti-libanais». Ne dites pas «les Américains sont pro-israéliens», dites «les Américains sont anti-libanais». Ne dites pas de vos médias qu'ils sont «pro-israéliens»; dites «c'est un média anti-libanais».

Quand vous tombez sur ce genre de propagande abjecte qui justifie la destruction du Liban et l'assassinat de sa population, ne dites pas «ah oui, ce type a un parti-pris pro-israélien», dites «ah oui, ce type a un parti-pris anti-libanais».

Sondage raciste en Israël, les médias reprennent

Comme dans toute guerre, la propagande a pour but premier de provoquer l'adhésion des populations au conflit. Un des points importants de la propagande va donc être de forcer le consensus, en soulignant à quel point la population soutient déjà le conflit.

Nous voyons donc passer quotidiennement des «sondages», prouvant un soutien quasi unanime des civils israéliens à l'agression menée par leur gouvernement. Et les médias occidentaux reprennent sans trop se poser de questions.

Le dernier en date est le sondage de Maariv:

Une majorité écrasante d'Israéliens justifie l'offensive militaire au Liban, selon un sondage publié aujourd'hui par le quotidien Maariv au dixième jour du conflit. Près de 95% estiment que la «réaction d'Israël aux attaques du Hezbollah est justifiée», seuls 4% sont de l'avis contraire et 1% sans opinion. 90% des personnes interrogées sont pour la poursuite de l'offensive contre seulement 8% pour un cessez-le-feu immédiat.
L'aspect scientifique minimal est garanti par la mention suivante:
Le sondage a été réalisé par l'Institut Teleseker sur un échantillon de 500 personnes représentatives de la population adulte d'Israël, avec une marge d'erreur de plus de 4%.
Guisen (principal site de la propagande israélienne) publie un sondage d'«avant la guerre du Nord». L'aspect orienté et raciste du sondage apparaît dans la présentation du fameux échantillon statistique:
Ce sondage a été effectué par Midgam, les 9 et 10 juillet, auprès de 504 Juifs vivant à Netanya, Afula, Hadera, Kfar Saba, Hod Hasharon et Meitar. Ces villes ont été choisies car elles seraient à portée des misiles Qassam, comme Sdérot ou Ashkelon après l'application d'un éventuel plan de retrait.
La mention est explicite: l'échantillon est consitué de «504 juifs» (et leur situation géographique est bien choisie).

Rappelons à nos médias que presque 20% de la population israélienne est... arabe. Ce sont pour la plupart les descendants des 160000 Palestiniens restés dans les frontières d'Israël en 1948. [Pour les mal-comprenants: il ne s'agit pas de Palestiniens des territoires occupés: il s'agit bel et bien de citoyens de l'État démocratique israélien.]

À la lecture d'un point publié par le Monde diplomatique en octobre 2005, «Le traumatisme persistant des Arabes israéliens», il semble raisonnable de douter que ces citoyens israéliens soutiennent l'agression israélienne au Liban, surtout quelques semaines après l'agression contre Gaza.

Le seul moyen d'obtenir les résultats de Maariv (plus de 90% de soutien, alors que 20% des citoyens israéliens sont arabes), c'est de réaliser le sondage sur des bases racistes. Selon une logique identique au sondage publié par Guisen, il faut comprendre que «personnes représentatives de la population adulte d'Israël» signifie «citoyens israéliens non arabes».

L'article du Diplo concluait son paragraphe d'introduction par ces mots: «Jusque dans la mort, les Palestiniens d’Israël demeurent des citoyens de seconde zone...» On admettra que disparaître de sondages repris sans recul par les médias occidentaux est un moindre mal.

20 juillet 2006

Y a-t-il des limites à l'obscénité de Tsahal?


«From Israel with love», écrit cette gamine.

Israël ne veut ni FINUL ni force d'interposition

Je titrais un billet précédent «La FINUL est un ennemi comme tous les autres», citant une dépêche de l'AFP. On pouvait croire que j'exagérais un peu, et que les bombardements contre le quartier général de la FINUL et une autre de ses positions n'étaient que des dégâts collatéraux. Cela, évidemment, à condition que les tirs israëliens deviennent soudainement imprécis le même jour.

Un court article («La méfiance tenace d'Israël envers la FINUL») de ce jour dans L'Orient-Le Jour va, me semble-t-il, dans ce sens: Israël veut avoir les mains totalement libres au Liban et ne pas être enquiquiné par des «soldats de la paix»:

Un officier israélien en poste à la frontière avec le Liban se souvient avoir vu à travers ses jumelles des Casques bleus prendre le thé avec des combattants du Hezbollah, il y a quelques mois.

L’anecdote conforte la méfiance tenace de l’État hébreu envers les forces onusiennes au Liban. «Je veux être prudent sur ce sujet», a d’ailleurs déclaré Ehud Olmert, le Premier ministre israélien, au sujet d’une présence internationale renforcée au Liban-Sud pour mettre un terme au conflit. «Il me semble qu’il est trop tôt pour en parler.»

Créée en 1978, la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) a souvent provoqué des tensions entre Israël et l’ONU. «Israël a une longue expérience avec les forces multinationales. Et elle n’a pas été bonne», estime Efraïm Halevy, ancien directeur du Mossad, les services secrets israéliens.

La Finul est perçue par les Israéliens comme une force légitimant la présence du Hezbollah dans la région, allant jusqu’à autoriser l’augmentation des stocks d’armes du mouvement chiite sous ses yeux, selon l’AFP. Les Nations unies ont fermé les yeux, se plaignent également les Israéliens, sur des enlèvements de soldats à la frontière en 2000. «En 2006, la force internationale en place n’est pas parvenue à empêcher le déclenchement de la crise actuelle, assure Dore Gold, ancien ambassadeur d’Israël à l’ONU. Assurer la sécurité au Liban-Sud exige d’aller plus loin que le simple réflexe visant à déployer des forces internationales sur le terrain.»

Rapatriement «élargi»

J'espère que ces informations pourront vous être utiles.

– Les Français rapatrient non seulement les ressortissants français, mais aussi les résidents (les gens qui vivent en France avec une carte de séjour). Les ressortissants sont annoncés comme prioritaires, mais les résidents seront bien rapatriés.

– Les Britanniques rapatrient leurs ressortissants, quel que soit leur «niveau» de citoyenneté. Il existe en effet (sauf erreur) quatre niveaux de passeports britanniques, hérités des anciennes colonies. Même si votre passeport ne vous permet pas de résider de manière permanente en Grande-Bretagne en temps normal, les dernières informations dont je dispose m'indiquent que vous serez quand même rapatriés.

– Si vous êtes bloqués au Liban, ne faites pas l'erreur de penser que, parce que les Européens ne font politiquement rien pour le Liban, ils n'aideront pas leurs résidents. J'ai constaté que cet amalgame émergeait quelque fois: dégoûtés par la situation et le silence criminel des Européens (voire le soutien entier aux assassinats israéliens), certains se mettaient en tête qu'ils seraient abandonnés sur place. Ça n'est pas le cas. Dans tous les cas, préférez attendre un rapatriement sécurisé plutôt que vous lancer sur les routes vers la Syrie. Ces routes sont excessivement dangereuses.

– Évitez les déplacements inutiles, le rythme des rapatriements s'accélère d'heure en heure. À ma connaissance, il n'est pas prévu d'instaurer des «couloirs» sécurisés ni des «extractions» sous protection militaire pour aller «chercher» les rapatriés. En revanche, j'apprends que les rapatriements ne s'effectuent pas uniquement depuis Beyrouth. Il y aurait eu, par exemple, un bateau français à Tyr (extrême Sud).

Correction: d'après cette dépêche AFP,

L'ambassade de France a pu mettre en place un «convoi sécurisé» pour le transfert de Nabatiyeh (sud du Liban) vers Beyrouth de 120 personnes, dont 70 Français, qui se trouvaient dans une «situation difficile».
– Aidez la cellule de crise du quai d'Orsay. Si vos proches parviennent à quitter le pays autrement que par les services de l'Ambassade de France (par la route, ce qui est vivement déconseillé, encore une fois; ou rapatriés par un autre pays), passez un petit coup de fil à la cellule de crise pour qu'ils les retirent de leurs propres listes; ce geste est très apprécié. Lors de vos contacts avec la cellule, n'hésitez pas à glisser toute information de première main dont vous disposez (bombardements, zones isolées, routes impraticables, routes praticables...); ne leur répétez pas vos lectures de dépêches AFP, contentez-vous des informations de première main tenues de vos proches.

– Je ne vous apprends rien, mais il est toujours bon de le rappeler: lors de vos contacts avec vos proches bloqués là-bas, évitez à tout prix de leur communiquer votre propre inquiétude. Rassurez-les et informez-les sur l'évolution des rapatriements, sur l'accélération du rythme des rotations et du nombre de bateaux, sur le fait que le rapatriement concerne bien «tout le monde» (ci-dessus). Restez calme et faites sentir que vous vous activez de manière organisée et responsable. C'est de cela qu'ils ont le plus besoin. À l'inverse, transmettre votre propre angoisse ne fera qu'ajouter à la leur, et risque de leur faire prendre des risques inconsidérés.

– Les communications sont difficiles, et lorsqu'on parvient à téléphoner, on risque toujours d'être rapidement coupés. Encore une fois, votre tâche à l'étranger est d'informer et de rassurer. Informez-vous de la situation rapidement, encore une fois sans transmettre votre inquiétude (ça va? que font les enfants?); annoncez clairement l'évolution des rapatriements; expliquez clairement vos démarches (j'ai appelé le Quai d'Orsay, ils disent que...; j'ai contacté monsieur Untel à l'Ambassade...; madame Truc va s'occuper de ton dossier...); transmettez les pensées de vos amis (ne dites pas «mes parents ont appelé, ils s'inquiètent pour vous», mais préférez «mes parents ont téléphoné, ils pensent à vous et vous embrassent»). Ensuite seulement les petits mots doux et autres douceurs.

Je suppose que nous l'avons tous fait au moins une fois, il faut cependant prendre garde à éviter à tout prix les conversations paniquées de ce genre: «Ça va, ça va? Je suis mort d'inquiétude, ici, j'ai pas de nouvelles de vous depuis hier... Ils sont fous, ils tapent tout, ils tapent Chtaura, ils brûlent le Sud, ils ont tapé un camion de médicaments, c'est des sauvages...». Effet catastrophique assuré.

Calme, sentiment de responsabilité. Informer. Rassurer. Vous gérez la situation.

Bon courage à tous.

L'État juif et l'intégrité du Liban

En complément à l'article «Coup d'État au Liban», voici un second document (lire aussi «Un vieux rêve israélien», article du Monde diplomatique de septembre 1982): il s'agit d'un article signé Yaacov Sharett (écrivain et journaliste israélien, fils de l'ancien premier ministre.), publié en décembre 1983 par Le Monde diplomatique. Il est constitué d'extraits du journal de son père, l'ancien premier ministre Moshe Sharett, complétés de commentaires de Yaacov Sharett (marqués ici en rouge). Il est titré «L'État juif et l'intégrité du Liban».

La polémique interne va grandissant en Israël entre, d'une part, les partisans de la guerre du Liban et du maintien de l'occupation de la région sud du pays et, d'autre part, ceux qui récusent cette politique, qui voient une différence de principe entre une guerre comme celle de 1948-1949, où il n'y avait «pas d'autre choix», puisque le pays était attaqué par des pays arabes qui cherchaient à empêcher son existence, et la guerre de 1982-1983, qu'Israël a consciemment entreprise dans le but d'«effacer» le problème palestinien. De jeunes Israéliens découvrent brusquement la problématique compliquée et inquiétante de la politique extérieure de leur pays voulant que la loi du plus fort soit le plus simple moyen de résoudre un difficile conflit entre deux peuples : en réalité, hormis leur ignorance, il n'y a là rien de nouveau. De nombreux jeunes, remettant en question l'«éthique» d'Israël, refusent d'effectuer leur service militaire au Liban, dans un pays déchiré par les conflits internes, où, de surcroît, ils découvrent à leur tour ce que Moshe Sharett, qui fut le deuxième chef du gouvernement et le premier ministre des affaires étrangères d'Israël, avait dès la première conquête de la bande de Gaza en 1956 appelé le «gouffre de l'occupation». Pour certains, l'origine de l'attitude israélienne envers le Liban remonte au lendemain de la première guerre mondiale, lorsque Français et Britanniques établirent artificiellement les frontières des États reçus en «mandat» de la Société des nations. À l'époque, les dirigeants du mouvement sioniste rêvaient déjà aux frontières d'un hypothétique «foyer national»; et, dans le projet qu'ils présentèrent à la conférence de la paix de Paris, en 1919, la frontière nord de ce «foyer» était marquée par le fleuve Litani. En fait, cette frontière ne devait pas voir le jour, et les dirigeants sionistes ne lui accorderaient par la suite aucune attention particulière; pas plus, en tout cas, qu'à ces vieilles cartes du mouvement révisionniste de Jabotinsky représentant un État d'Israël s'étendant loin au-delà du Jourdain. Cependant, moins de six ans après la fondation de l'État d'Israël en 1948, et comme pour confirmer les griefs arabes dénonçant un «expansionnisme congénital» du jeune État, apparut parmi les dirigeants israéliens une volonté farouche d'envahir le Liban pour y faire régner un «ordre nouveau» et s'approprier les territoires situés au sud du Litani. Trois hommes symbolisèrent alors cette volonté : David Ben Gourion, qui venait de démissionner de la présidence du conseil; Pinhas Lavon, une ancienne «colombe» qui se transforma en «faucon» dès l'instant où il fut désigné ministre de la défense, et le jeune chef d'état-major Moshe Dayan. Ils représentaient en cela toute une tendance politique envahie par un nouveau sentiment de puissance qu'illustraient les «actions punitives» menées par un tout jeune officier nommé Ariel Sharon. Les faits sont établis dans un document unique en son genre dont l'authenticité est prouvée: le Journal personnel de mon père, Moshe Sharett. Devenu chef du gouvernement, celui-ci réussit à deux reprises, en 1954 et 1955, à empêcher le gouvernement de prendre la décision d'envahir le Liban. Le Journal de Moshe Sharett a été publié en hébreu en 1978 (éditions Maariv, Tel-Aviv), et n'a jusqu'à présent été traduit dans aucune langue. Nous en donnons ci-dessous les principaux extraits concernant la politique israélienne à l'égard du voisin libanais.

Jeudi 25 février 1954

(...) On vient de m'annoncer par téléphone que le général Neguib (président de l'Egypte depuis le coup d'Etat des officiers en juillet 1952) a été renversé, et que Gamal Nasser s'est désigné chef du gouvernement (...). Malgré les bruits qui couraient depuis des semaines, c'est une énorme surprise.

Après une brève visite au ministère des affaires étrangères et une courte discussion sur les dernières nouvelles en provenance d'Egypte, je pars à Rehovot pour un déjeuner chez Mme Weizmann (veuve du premier président de l'Etat d'Israël). Parmi les invités, il y a Pinhas Lavon (ministre de la défense) et sa femme Lucie. Au milieu du repas, je suis informé par téléphone qu'une révolte a éclaté contre le président syrien, le colonel Adib Chichakli. La révolte semblerait être organisée par Bagdad.

Après le repas, Pinhas Lavon m'a pris à part. Selon lui, c'est le moment ou jamais de prendre possession des positions sur la frontière syrienne situées de l'autre côté de la zone démi-litarisée (instaurée à l'issue des accords de cessez-le-feu israélo-syriens de 1949). La Syrie se désagrège (...). C'est une occasion historique qu'il ne faut pas manquer !

Je me suis rendu compte que nous étions au seuil d'une aventure catastrophique. Je me suis demandé si Lavon proposait d'entrer immédiatement en action, et j'ai été stupéfait de voir que telle était son intention (...). Je lui ai dit que, pour l'instant, l'entrée des troupes irakiennes en Syrie n'était pas un fait établi mais seulement une menace, qu'on ne savait même pas encore si Chichakli avait été réellement renversé. Nous devons donc attendre et voir avant de prendre une décision. Lavon a répété que le temps nous était compté et que l'on ne savait pas si une telle occasion reviendrait jamais. A mon tour, j'ai rappelé que, dans les conditions actuelles, il n'était pas envisageable que je donne mon accord à une action de ce type. Finalement, j'ai proposé que l'on en discute avec Ben Gourion, chez lui, à Sdé-Boker samedi matin.

Vendredi 26 février 1954

Chichakli est tombé. La "une" des journaux annonce sa reddition et sa fuite de Damas (...). Ben Gourion vient à Tel-Aviv.

Samedi 27 février 1954

Chez Ben Gourion, à deux pas de mon appartement de la rue Hayarkon (...). On s'y retrouve avec Lavon et Dayan (...). Ceux-ci ont décrit les événements de Syrie comme une action purement irakienne. Mais Lavon a un peu rabaissé ses prétentions. Il ne parle plus d'entrer en Syrie mais seulement de prendre position dans la zone démilitarisée. Ben Gourion était tout à fait d'accord et galvanisé. Lorsque j'ai fait remarquer (...) qu'il y avait peu de chances pour que les Syriens restent sans réaction (...), Ben Gourion a dit alors que, bien entendu, si nous étions attaqués, nous tirerions (...). Mais alors, c'est la guerre que vous proposez ? A cette question, je n'ai eu pour toute réponse que des haussements d'épaules. J'ai annoncé que je m'élevais contre tout projet qui risquait de se terminer lamentablement. De plus, ce serait une véritable provocation contre le Conseil de sécurité (...).

Ben Gourion a commencé à parler d'autre chose. A son avis, le moment est venu de réveiller le Liban, c'est-à-dire les maronites, et de proclamer un Etat chrétien. Je lui dis que c'est là un vain rêve. Un Liban chrétien signifierait l'abandon de la région de Tyr, de Tripoli, de la Bekaa. Aucune force ne pourra ramener le Liban à ses dimensions d'avant la première guerre mondiale, d'autant qu'un tel Etat perdrait toute viabilité du point de vue économique. Ben Gourion réagit avec fureur (...). Si le fait est accompli, dit-il, les puissances chrétiennes n'oseront pas le remettre en question (...). Il faut donc envoyer là-bas des gens à nous et de l'argent. Mais il n'y a pas d'argent, ai-je fait remarquer. Il m'a répondu que c'était une imbécillité, que l'argent, ça se trouve, sinon aux finances alors à l'Agence juive, que, pour un tel objectif, on pouvait risquer 100000 dollars, un demi-million, un million même, pourvu seulement qu'il soit atteint. Un tel fait accompli provoquerait un bouleversement fondamental dans la configuration du Proche-Orient, ce serait le début d'une nouvelle période. J'étais las de lutter avec cette tornade (...). Je me suis dit : en fin de compte, c'est moi le chef du gouvernement, ce n'est plus lui, et cette fois je maintiendrai ma position en usant de mon autorité.

Lundi 28 février 1954

(...) En Syrie, la situation se stabilise (...). Avant le conseil des ministres, Lavon entre dans mon bureau, le visage tendu. "Tu m'accuses certainement d'avoir loupé le coche", lui ai-je demandé, et il m'a répondu : "Oui". Je lui ai alors expliqué qu'au contraire nous nous étions tenus à l'écart de gros ennuis (...).

Le conseil des ministres a été entièrement consacré aux événements de Syrie et d'Egypte (...). Lavon a défendu l'opinion que nous venions de manquer une occasion unique de nous renforcer. J'ai rétorqué que nous avions évité des complications. Lavon a expliqué que, justement, parce que les perspectives étaient sombres, que les États-Unis étaient sur le point de nous trahir et de conclure une alliance avec le monde arabe, alliance qui de toute façon serait dirigée contre nous, il nous fallait prendre les devants, manifester notre force pour montrer aux Etats-Unis qu'ils ne pouvaient pas se le permettre. J'ai répondu que ces calculs étaient trop compliqués pour les gens de Washington (...) et que, si nous avions envahi la zone démilitarisée, ils auraient plus simplement considéré notre action comme une tentative d'utiliser en notre faveur une situation anarchique au Proche-Orient à des fins de conquête et d'expansion. Les suspicions et les accusations qui ont cours dans de larges cercles politiques à notre encontre auraient reçu là une éclatante confirmation (...).

Les deux lettres suivantes, celle du citoyen Ben Gourion au chef du gouvernement Moshe Sharett et la réponse de ce dernier, figurent dans le Journal de Moshe Sharett. Deux conceptions s'y opposent nettement : d'un côté, celle du «visionnaire» qui cherche à changer le cours de l'histoire; de l'autre, celle du «réaliste» qui craint les conséquences du «viol» de l'histoire. Au-delà de la contribution qu'apportent ces documents pour aider à comprendre le «complexe libanais» d'Israël, ils nous renseignent sur les options politiques des deux hommes qui ont fondé l'Etat d'Israël, avant de s'éloigner l'un de l'autre après sa création. En fin de compte, le plus fort, David Ben Gourion, a vaincu son vieux compagnon et adversaire jusqu'à l'évincer du gouvernement. La conséquence de cette victoire de Ben Gourion fut, peu après son retour au pouvoir, la campagne de Suez, en octobre 1956, qui serait suivie des guerres de 1967 et de 1973.

Sdé-Boker, le 27 février 1954

Moshe,

En quittant le gouvernement, j'avais décidé de ne pas interférer dans les affaires politiques courantes. Et si vous ne m'aviez pas appelé, toi, Lavon et Moshe Dayan, je ne vous aurais pas donné mon opinion. Mais, à partir du moment où vous avez fait appel à moi, j'ai considéré qu'il était de mon devoir de faire ce que vous me demandiez, en particulier vis-à-vis de toi qui es chef du gouvernement. C'est pourquoi je me permets de revenir sur une affaire où tu ne partages pas mon opinion. Il s'agit de l'affaire du Liban.

Sans aucun rapport avec les événements courants (entre-temps Neguib a été de nouveau désigné président de l'Etat, c'est là une disposition très habile de Nasser et de sa bande), il est clair que le Liban est le maillon le plus faible dans la chaîne de la Ligue arabe. Hormis les coptes, toutes les autres minorités du monde arabe sont musulmanes. Mais l'Egypte est le pays le plus compact et le plus solidement établi de tous les Etats arabes, la très large majorité y constitue un bloc très solide, véritablement de même race, de même religion et de même langue. La minorité chrétienne ne peut réellement y remettre en cause l'entité politique et la nation. Cela n'est pas le cas des chrétiens au Liban. Ils représentent la majorité dans le Liban historique, et cette majorité a une tradition et une culture radicalement différentes de celles des autres populations de la Ligue. Même dans ses frontières élargies (et c'est bien la plus grave des fautes qu'ait commises la France que d'avoir élargi les frontières du Liban), les musulmans ne sont pas libres de leurs mouvements par peur des chrétiens, bien qu'étant peut-être majoritaires (et je ne sais pas s'ils le sont). La constitution d'un Etat chrétien est dans ces conditions quelque chose de naturel. Il aurait des racines historiques, et serait soutenu par des forces importantes dans le monde chrétien, aussi bien catholiques que protestantes. En temps normal, c'est quelque chose de presque impossible à réaliser, avant tout à cause de l'absence d'initiative et de courage des chrétiens. Mais, dans des situations de confusion, de troubles, de révolution ou de guerre civile, les choses changent, et le faible peut se prendre pour un héros. Il est possible (en politique il n'y a jamais de certitude) que maintenant le moment soit favorable pour provoquer la création d'un Etat chrétien à nos côtés. Sans notre initiative et notre aide, la chose n'aura pas lieu. Je pense qu'actuellement c'est notre tâche essentielle (c'est Ben Gourion qui souligne) ou tout du moins l' une (idem) des tâches essentielles de notre politique extérieure, et il faut investir des moyens, du temps, de l'énergie, et agir par tous les moyens de nature à entraîner un changement fondamental au Liban.

Il faut mobiliser Eliahou Sasson et tous nos arabisants. S'il y a besoin d'argent, il ne faut pas compter les dollars, même s'il se révèle que l'argent aura été dépense à fonds perdus. Il faut se concentrer de toutes nos forces sur cet objectif. Pour cela, peut-être faut-il faire immédiatement venir Reouven Shiloah. Manquer cette occasion historique ne serait pas pardonnable. Il n'y a de notre part aucune provocation à l'égard des Grands de ce monde. De toute manière, nous ne devons jamais agir "au nom" de quiconque. Mais il faut, selon moi, agir rapidement, à toute vapeur.

Sans un rétrécissement des frontières du Liban, cela n'est bien entendu pas réalisable. Mais, si l'on trouve des gens et des éléments au Liban qui se mobilisent pour la création d'un Etat maronite, ils n'ont pas besoin de larges frontières ni d'une population musulmane importante, et ce n'est pas cela qui sera gênant.

Je ne sais pas si nous avons des gens au Liban, mais il y a toutes sortes de moyens pour réaliser la tentative que je propose.

Bien à toi,

David Ben Gourion.

Le 18 mars 1954

À l'attention de Monsieur David Ben Gourion, Sdé-Boker.

Mille excuses pour le retard que j'ai mis à répondre à ta lettre concernant le Liban. Ma réponse négative à l'idée que tu émettais, je te l'avais déjà donnée sur place lors de notre rencontre à Tel-Aviv. Mais, après notre conversation, je me suis dit qu'il fallait vérifier cette affaire, et j'ai demandé à notre service de recherche de rédiger un rapport général sur les tentatives faites dans le passé afin de donner au Liban le caractère d'une communauté chrétienne, et sur les chances de pouvoir aujourd'hui susciter un mouvement politique pour atteindre cet objectif. Malheureusement, les gens de la recherche ont pris du retard (...). Je vais donc m'expliquer en usant de mes propres connaissances (...).

Je dois tout d'abord fixer un axiome fondamental que j'ai toujours respecté, à savoir que, si un facteur extérieur peut parfois fournir de bonnes raisons d'intervenir dans les affaires internes d'un pays pour y soutenir un mouvement politique qui vise un objectif précis, cela ne peut avoir lieu que si ce même mouvement manifeste une activité indépendante. Il n'y a par contre aucun sens ni aucun intérêt à essayer d'éveiller de l'extérieur un mouvement qui n'existe pas à l'intérieur. On ne peut aider à vivre que quelque chose qui existe déjà, mais on ne peut pas ressusciter les morts. Or, dans l'état actuel de mes connaissances, il n'existe aucun mouvement au Liban visant à le transformer en Etat chrétien, où le pouvoir serait concentré dans les mains de la communauté maronite. (...).

Je m'oppose à ceux qui veulent une «initiative forcée» parce que, justement, je n'écarte pas la possibilité que ce qu'ils proposent soit réalisable à la suite de bouleversements qui ébranleraient tout le Proche-Orient et provoqueraient de nouveaux regroupements en son sein (...). Mais, dans le Liban d'aujourd'hui, dans le cadre de son territoire, avec la composition de sa population et ses relations internationales, aucune initiative sérieuse ne peut émerger en ce sens (...).

[D'autre part, si nous intervenions pour susciter la création d'un Etat chrétien au Liban], quelles garanties avons-nous que la Ligue arabe abandonne le statut qu'elle possède aujourd'hui, grâce à la participation du Liban, sur la côte orientale de la Méditerranée, alors qu'elle a perdu les territoires qui, au Nord, ont été annexés à la Turquie et, au Sud, sont revenus à l'Etat d'Israël ? Quelles garanties avons-nous que la guerre civile qu'une telle intervention de notre part ne manquerait pas de déclencher nécessairement resterait circonscrite au seul Liban et n'entraînerait pas la Syrie dans l'affaire ? Et pourquoi les puissances occidentales resteraient-elles de côté en simples observatrices, sans intervenir, jusqu'à ce que notre entreprise réussisse, et diraient-elles ensuite «amen» à la «constitution» d'un Liban chrétien ? (...). Enfin, je ne peux imaginer qu'un organe politique quelque peu sérieux puisse soutenir un projet qui menace littéralement le Liban de suicide économique (...).

Je dois en dernier ressort ajouter que, si ce projet ne restait pas secret et était dévoilé - ce qui, au Proche-Orient, reste toujours possible, - je n'ose imaginer les dommages que cela nous causerait, tant à l'égard des Etats arabes que des puissances occidentales ; dommages que même la réussite de notre entreprise ne pourrait compenser.

M. S.

Là s'arrêtent les passages concernant le Liban dans le Journal de Moshe Sharett. Un peu plus d'un an plus tard, alors que Ben Gourion était revenu au pouvoir et cumulait les titres de chef du gouvernement et de ministre de la défense, Moshe Sharett ayant été remplacé comme ministre des affaires étrangères par Golda Meïr, la question d'un «ordre nouveau» pour le Liban revint sur le tapis. On en trouve confirmation dans les Mémoires de Moshe Dayan, lorsqu'il évoque les négociations menées à Sèvres entre Britanniques, Israéliens et Français pour mettre au point l'opération de Suez.

[Y.S.]

Le thème central fut abordé par Ben Gourion qui avertit d'emblée les Français qu'il allait leur soumettre une proposition qui pouvait paraître à première vue fantastique, ou au moins naïve. Il s'agissait d'un règlement complet des problèmes du Moyen-Orient. Selon lui, la Jordanie n'était pas viable en tant qu'État indépendant et devrait être partagée, la région à l'est du Jourdain allant à l'Iraq en échange de l'engagement d'accueillir et d'installer les réfugiés arabes sur son sol ; l'ouest de la Jordanie ferait partie d'Israël comme région autonome. Le Liban devrait également abandonner certains de ses secteurs musulmans pour garantir sa stabilité, désormais fondée sur les régions chrétiennes du pays... (1).

L'étape de la réalisation de ces ambitions se situe en juin 1982 (et non en 1978 lors de la «campagne du Litani», limitée dès le départ – tant du point de vue territorial que dans ses objectifs). L'Etat d'Israël est alors dominé par une troïka «visionnaire» par excellence – Begin-Sharon-Eytan – convaincue de la nécessité politique de la «poigne de fer» et qu'aucun obstacle ne peut retenir. M. Begin n'a-t-il pas déclaré au début de cette guerre que celle-ci apporterait «quarante années de paix» au pays? Mais, alors que Ben Gourion s'était heurté en 1956 au refus de Guy Mollet, Christian Pineau et Bourgès-Maunoury d'avaliser ses projets, en 1982 les dirigeants israéliens parviendront à obtenir le soutien des Etats-Unis, en la personne du secrétaire d'Etat Alexander Haig.

(1) Cf. Moshe Dayan, Histoire de ma vie, Fayard, Paris, 1976, p. 209. Voir aussi, dans le Monde diplomatique de septembre 1982, «Un vieux rêve israélien»: en 1954, Moshe Dayan proposait de «trouver» ou d'«acheter» un officier libanais qui accepte de jouer le rôle de «sauveur des maronites».

Un vieux rêve israélien : «Fût-ce un simple major...»

En complément de l'article «Coup d'État au Liban», voici l'article publié par Le Monde diplomatique en septembre 1982. Lire aussi l'article de Yaacov Sharett, de décembre 1983: «L'État juif et l'intégrité du Liban».

Le gouvernement israélien proclame qu'il n'a pas de visées territoriales sur le Liban et que son but est d'installer un «État fort» à Beyrouth. Mais, à en croire le journal de Moshe Sharett(1), ancien ministre des affaires étrangères, des projets israéliens de démembrement du Liban existent depuis longtemps, au moins depuis 1954. Sharett proclame d'ailleurs dans ses Mémoires sa violente opposition à ce qu'il appelle «une folle aventure».

Le 27 février 1954, Sharett rendait compte d'une réunion avec Ben Gourion, Dayan et Lavon :

«C'est le moment pour les maronites dans ce pays, dit Ben Gourion, de proclamer un État chrétien. Je répondis que c'était insensé. Car un Liban chrétien devrait abandonner Tyr, Tripoli, la Békaa et il n'y a pas de force au monde qui puisse ramener le Liban à ses dimensions d'avant la première guerre mondiale, surtout parce qu'il perdrait alors sa raison d'être économique.»
Le même jour, Ben Gourion précisait dans une lettre à Sharett que «le Liban était le maillon le plus faible de la Ligue arabe» et que «les chrétiens formaient la majorité de la population dans le Liban historique, une majorité ayant une tradition et une culture différentes de celles des autres membres de la Ligue». Il ajoutait :
«Dans ses frontières élargies (la France a commis la plus grave erreur en étendant les frontières du Liban), les musulmans ne sont pas libres d'agir comme ils le veulent, même s'ils avaient la majorité, par peur des chrétiens. La création d'un État chrétien est par conséquent un acte naturel ; elle a des racines historiques (...) En temps normal, ce serait pratiquement impossible (...) Mais dans les moments de confusion, de révolution ou de guerre civile, la situation change et même les faibles se proclament héros. C'est peut-être le moment de créer un État chrétien dans notre voisinage. Cela signifie que, cette fois, toute l'énergie et tous les moyens doivent être employés dans ce but et que nous devons agir dans toutes les directions pour provoquer un changement radical au Liban.»

«Notre but ne sera pas atteint sans une redéfinition des frontières du Liban. Mais si nous pouvions trouver au Liban des hommes ou des émigrés libanais qui puissent mobiliser (la population) pour la création d'un État maronite, des frontières élargies et une importante population musulmane ne leur seraient plus utiles.»
Le 16 mai 1954, à la suite d'une réunion des responsables de la défense et des affaires étrangères, Sharett écrivait, parlant du chef d'état-major, Moshe Dayan :
«Selon lui, il serait seulement nécessaire de trouver un officier, fût-ce un simple major. Nous pourrions gagner sa sympathie ou l'acheter pour l'inciter à se proclamer sauveur des maronites. Alors, l'armée israélienne entrerait au Liban, occuperait le territoire nécessaire et installerait un régime chrétien qui s'allierait à Israël. Les territoires au sud du Litani seraient totalement annexés par Israël et tout irait pour le mieux.»
Le 28 mai 1954, Sharett écrivait :
«Le chef d'état-major a soutenu un plan visant à soudoyer un officier (libanais) qui accepterait de servir de marionnette afin que l'armée israélienne paraisse répondre à un appel pour la libération du Liban de ses oppresseurs musulmans.»
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(1) Moshe Sharett, Journal (huit tomes), éditions Maariv, Tel-Aviv 1978 ; extraits cités par Livia Rikach dans Israel's Sacred Terrorism, préface de Noam Chomsky

Libanismes

Les Libanais sont connus pour leurs... libanismes. Ce sont des tournures et expressions orales mélangeant le français et l'arabe. Elles marquent, le plus souvent, un parler populaire et sont parfois utilisées y compris par les non francophones. Les libanismes les plus connus sont «Madametak» (ta femme) et «Merci ktir» (merci beaucoup). Un autre marqueur de libanisme est l'usage de tournures typiquement arabes en français: facilité pour le tutoiement (il n'y a pas de vouvoiement dans l'arabe courant), oubli parfois de l'article («Alors ça, c'est Chich-taouk»; attention: considéré comme très impropre – on est plus proche du baragouinage que du libanisme). Une autre caractéristique consiste à utiliser des expressions françaises légèrement détournées de leur sens habituel. Enfin, le recours systématique à des exclamations arabes au milieu d'une conversation en français.

Ces libanismes sont proscrits dans la langue soignée; à Achrafieh (quartier chrétien bourgeois de Beyrouth) ou rue Monot (rue des bars branchés), on ne les utilise pas (un Libanais «french educated» se doit de parler un français un peu précieux, dépourvu d'expressions parlées, de tournures argotiques et évidemment de libanismes). Dit autrement: un libanisme, ça fait un peu plouc. Certains plus que d'autres (l'oubli de l'article est rare, et marque vraiment une mauvaise maîtrise du français; comprendre: une mauvaise éducation).

À l'inverse, utilisés par un Libanais, puisque cela témoigne d'un usage populaire de la langue, c'est aussi le choix d'un niveau de langage ayant une signification particulière: parler de façon populaire, en français, a évidemment un intérêt.

Et pour un Français (tel que moi), c'est une des meilleures façons de s'imprégner de la vie libanaise, de créer une proximité sans (encore) maîtriser l'arabe. Et, pourquoi pas, d'éviter l'image élitiste associée à la présence française au Liban.

Et je ne saurais trop conseiller de toujours utiliser un petit «bonjour» ou «merci», compris par tous les libanais; outre le fait de s'identifier immédiatement (ce qui permet éventuellement de commencer une discussion en français avec un commerçant francophone), il y a là une marque discrète de respect. Les francophones seront flattés d'avoir été ainsi identifiés comme francophones; les non-francophones aussi puisqu'on aura présupposé qu'ils comprennent le français (marque d'un certain niveau d'éducation).

En tout cas, en ce moment, utiliser des libanismes, penser par libanismes, c'est encore ce que j'ai trouvé de mieux pour m'imprégner de cette proximité et de cette solidarité dont les Libanais ont tant besoin aujourd'hui. Une manière personnelle de dépasser l'impuissance.

– Je l'ai déjà écrit ici, commencez vos phrases par «ils». Même si vous pensez que le «ils» est parfaitement identifié, ça n'est pas le cas. «Ils tapent n'importe où» désigne certes l'armée Israëlienne, mais «Ils ont décidé de détruire le pays» n'a pas forcément le même sujet. Tournure relevant de la même logique: «ces gens-là» (ne présupposez jamais que votre interlocuteur et vous identifient les mêmes «gens»).

– Voici deux exclamations arabes qui marquent une compassion extrême. «Haraam!», je n'en connais pas la traduction littérale (peut-être une banalisation de haraam, l'interdit religieux musulman, opposés au halal, ce qui signifierait quelque chose comme l'indignation contre ce qui ne devrait pas être; mais rien n'est moins sûr), mais c'est utilisé dans le sens de «quelle pitié», «j'ai pitié pour...»; exemple: «haraam, les pauvres gens!». «Ya allah!», littéralement «ô mon Dieu», totalement banalisé (ayant perdu son caractère religieux, donc; par ailleurs, notez bien: allah n'est pas le nom du dieu musulman, c'est le mot arabe pour «dieu»; allah est donc aussi bien le dieu des chrétiens arabophones) marque la compassion avec une pointe de révolte; «ya allah! ils ont détruit la maison de mon oncle» marque donc à la fois la compassion pour les victimes de l'événement, mais aussi l'aspect révoltant de l'événement. Attention, en temps normal, selon l'intonation et le contexte, «ya allah» marquera carrément l'énervement («je ne trouve plus mon passeport» – «ya allah! tu es idiot ou quoi?»); les deux mots (ya, allah) sont bien séparés (sinon: «yallah», signifiant «allez, on y va») et l'intonation est un peu traînante.

– Ne dites pas «bombarder», dites «taper»: «ils ont tapé la route entre Tarchich et Zahle». Notez bien: ça n'est pas «taper sur», mais «taper» tout court, et parfois «taper à» («ils ont tapé à Chtaura»). C'est un libanisme: personne n'aurait jamais dit «Les Américains ont tapé Bagdad».

– En ce moment, les jugements moraux s'expriment principalement par les expressions suivantes: «sauvages» (c'est une marqueur important: les arabes de la région allant de la Palestine à l'Irak, en passant par le Liban, ont une immense et légitime fierté pour leur culture et leur histoire; «sauvages» a donc une signification particulièrement forte, similaire je suppose aux «barbares» de l'Antiquité), «racistes» («ces gens-là sont des racistes»; là aussi, cela ressort de la fierté de l'histoire commune d'une région où les religions vivent ensemble depuis des millénaires et, par opposition, le mépris absolu pour les théories basées sur l'éthno-religieux et le «choc des civilisations»). Concernant les politiques (israéliens, américains, communauté internationale complice, parfois libanais): «sales» (le soin permanent pour l'hygiène crée, par opposition, le jugement absolument négatif de la «saleté» morale).

– Ne dites jamais «Inch Allah» (si Dieu le veut). C'est certes utilisé quotidiennement par les Libanais de toutes confessions, mais pas en ce moment, et pas au sujet de l'agression israélienne. «Inch Allah», c'est s'en remettre à Dieu. Or, c'est la volonté et l'unité du peuple libanais qui permettront au pays de survir et de se reconstruire.


– «Il faut arrêter avec ça.» Certes pas un libanisme pur jus mais, ces derniers jours, je crois bien l'avoir entendu prononcer, exactement de cette façon, par tous les expatriés que j'ai recontré, lorsqu'ils discutent avec des Français. La conversation-type, c'est:
– Français: Ah, vous êtes Libanais?
– Libanais: Oui.
– Français: Et vous, vous êtes quoi?
– Libanais: Je viens de vous le dire, je suis Libanais.
– Français: Mais je veux dire, euh, quoi, comme religion?
– Libanais: Non mais il faut arrêter avec ça, hein. Je suis Libanais, on est tous Libanais, et puis c'est tout.

19 juillet 2006

La FINUL est un ennemi comme tous les autres

Dépêche AFP:

TYR (Liban) - Le quartier général de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) à Naqoura, à la frontière avec Israël, et une autre de ses positions au Liban sud ont été touchés mercredi par des tirs israéliens, sans faire de victime, selon le porte-parole de la force.

«Notre quartier général à Naqoura a été touché par un obus d'artillerie et un autre poste de la Finul, à Maroun al-Ras, a été touché par deux obus», a déclaré à l'AFP Milos Strugar.

Il a précisé que le bombardement est intervenu «après des tirs de roquettes du Hezbollah en direction d'Israël à partir de secteurs proches de ces deux postes».

(©AFP / 19 juillet 2006 16h31)

Coup d'État au Liban

Le piège des discussions politiques libanaises est, depuis longtemps, de croire et d'affirmer sans relâche que le Liban n'est qu'un intermédiaire livré aux enjeux régionaux. Certes, ces enjeux existent, mais ils ne sont pas, loin s'en faut, les seuls. Déjà, chaque jour, la propagande nous parle de la Syrie et de l'Iran. Quasiment tous les Libanais, sans adhérer évidemment à la propagande américaine et israélienne, se sont tout de même persuadés qu'ils ne sont qu'un pion dans une confrontation plus large, entre Israël-États Unis et Syrie-Iran.

Explication totalement insuffisante, puisqu'elle ne permet pas de comprendre l'ampleur des frappes israéliennes, qui ne touchent de toute façon pas le Hezbollah (à peine quelques membres du Hezbollah tués), mais prioritairement toutes les infrastructures du pays. Jusqu'à l'armée libanaise, dont les Israéliens réclament par ailleurs le déploiement au Sud (est-ce de l'humour ou du sadisme?). Les Libanais sont ainsi plongés dans un état de sidération absolue, tous se demandant quel est le réel objectif de guerre. Et le rappel permanent d'une prétendue implication syrienne ou iranienne (cela change de jour en jour) brouille encore les possibilités de comprendre ce qui se passe au Liban. Combien de fois ai-je entendu: «S'ils pensent que c'est l'Iran, pourquoi ils ne tapent pas l'Iran?» (et une version très similaire avec «Syrie»)?

Il faut, au minimum, comprendre que le Liban n'est pas attaqué en tant que moyen de toucher des intérêts syriens ou iraniens; le Liban est attaqué en tant que Liban.

Ce à quoi nous assistons est, en termes non diplomatiques, un coup d'État.

Uri Avnery, dirigeant du mouvement anticolonialiste israélien Gush Shalom, a publié dès le 15 juillet l'article qui résume le mieux la situation: «L'objectif réel» (le retitrage malheureux en «Vers un nouveau Sabra et Chatila», par le site Europalestine, introduit à mon avis un contresens). C'est l'article le plus important publié dans la période actuelle. Son premier paragraphe est simple et explicite:
«L'objectif réel est de changer le régime au Liban et d’y installer un gouvernement fantoche.»
Je me propose de reprendre cette explication en y ajoutant quelques éléments.

Commençons par indiquer que, même en se contentant des buts de guerre officiels, on peut déjà affirmer être en situation de coup d'État. La cible officielle est le Hezbollah, parti politique libanais représentant une large partie de la population (pour simplifier à l'extrême, la moitié des chiites). Ce parti est membre du gouvernement. Il est aussi membre d'une «opposition» très importante: dès juin 2005, le «Bloc de la résistance et du développement» regroupant les deux grands partis chiites Amal et Hezbollah, ainsi que le parti laïc PSNS et autres partis qualifiés de pro-syriens; depuis février 2006, le Hezbollah s'est allié autour d'un «document d'entente mutuelle» avec le Courant patriotique libre de Michel Aoun (lui-même principale composante d'un groupe parlementaire réunissant les blocs Skaff et Murr).

Annoncer la liquidation de Hezbollah, cela revient à annoncer la liquidation de l'opposition parlementaire au Liban et la rupture de l'équilibre de la démocratie consensuelle qui caractérise le Liban. Déjà, on peut qualifier cela de coup d'État: l'alternance politique qui pouvait se produire ne se produira plus; le consensus national issu de Taëf est rompu.

Mais, évidemment, l'article d'Uri Avnery va plus loin.

Uri Avnery, pour exposer les fondements historiques de son analyse, cite David Ben Gourion et Moshe Sharett:
«L’idée d’installer un Quisling au Liban n’est pas nouvelle. En 1955, David Ben Gourion avait proposé de prendre un “officier chrétien” et de l’installer comme dictateur. Moshe Sharet avait montré que cette idée était basée sur une totale ignorance des affaires libanaises et l’avait torpillée.»
Le premier document historique sur lequel se base cette assertion est, d'abord, la lettre de David Ben Gourion à Moshe Sharett, datée du 27 février 1954. Ce document est également cité par Alain Ménargues dans Les Secrets de la guerre du Liban, qui pour source indique que cet extrait du Journal de Moshe Sharett a été publié dans Le Monde Diplomatique en décembre 1983. (Depuis la publication du présent billet, j'ai pu me procurer l'article du Monde Diplomatique, reproduit ici.) La recommandation de David Ben Gourion est la suivante:
«La création d'un État chrétien [au Liban] est quelque chose de naturel. Il aurait des racines historiques et serait soutenu par une force importante dans le monde chrétien, aussi bien catholique que protestante. [...] En temps normal, c'est quelque chose de presque impossible à réaliser, avant tout à cause de l'absence d'initiative et de courage des chrétiens. Mais dans des situations de confusion, de troubles, de révolution ou de guerre civile, les choses changent et le faible peut se prendre pour un héros. [...] Sans notre initiative et notre aide, la chose n’aura pas lieu. Je pense qu'actuellement c'est notre tâche essentielle, ou du moins l'une des tâches essentielles de notre politique extérieure. [...] Sans un rétrécissement des frontières du Liban, cela n’est bien entendu pas réalisable. Mais, si l’on trouve des gens et des éléments au Liban qui se mobilisent pour la création d’un État maronite, ils n’ont pas besoin de larges frontières ni d’une population musulmane importante, et ce n’est pas cela qui sera gênant. Je ne sais pas si nous avons des gens au Liban, mais il y a toutes sortes de moyens pour réaliser la tentative que je propose.»
Alain Ménargues décrit ensuite une réunion, le 16 mai 1954, entre les responsables de la Défense et des Affaires étrangères et Moshé Dayan, le chef d'état-major (il cite la même source du Monde diplomatique). C'est, si je ne me trompe, ce à quoi se réfère principalement Uri Avnery (malgré la différence des dates). Ce dernier déclare:
«il serait nécessaire de trouver un officier, fût-ce un simple major. Nous pourrions gagner sa sympathie ou l'acheter pour l'inciter à se proclamer sauveur des maronites. Alors l'armée israélienne entrerait au Liban, occuperait le territoire nécessaire et installerait un régime chrétien qui s'allierait à Israël.»
Alain Ménargues poursuit:
«En 1956, quelques semaines avant l'opération sur Suez, David Ben Gourion lança à son homologue français: “Nous démembrerons le Liban, nous le réduirons et nous le laisserons chrétien. Ce sera un État avec lequel nous pourrons signer des traités.”»
Ces échanges décrivent non seulement un coup de force permettant de nommer un chrétien à la solde d'Israël au Liban, mais aussi un démembrement du Liban. À cette époque, le Liban n'est pas en guerre avec Israël, les accords du Caire («installant» l'OLP au Liban, 1969) n'ont pas encore été signés et le Liban est un pays se développant «tranquillement» après son indépendance.

Le premier «accrochage» important au Liban viendra en 1958, lorsque les troupes américaines débarquent à Beyrouth pour maintenir au pouvoir le président Camille Chamoun (suspecté de vouloir modifier la constitution afin de briguer un nouveau mandat, ce qui provoque une courte guerre civile, Camille Chamoun obtient le soutien des américains; pour ce qui est de l'intérêt des Américains à défendre la légitimité constitutionnelle d'un président libanais, cet épisode est très éclairant). Alain Ménargue:
«Camille Chamoun demanda et obtint d'un certain général Yitzhak Rabin qui commandait le front nord d'Israël, un chargement de 500 fusils d'assaut.»
Ensuite, Ménargue ne rapporte plus de relations entre Israël et des politiques chrétiens au Liban. Notons tout de même qu'en 1967, le Liban est le seul des quatre États voisins d'Israël à ne pas prendre part à la guerre. Pourtant, comme le rappelle Samir Kassir (Histoire de Beyrouth):
«Trois jours avant l'an neuf, le 28 décembre 1968, ce fut le coup de tonnerre. Un commando israélien débarqua à l'aéroport de Beyrouth et détruisit au sol treize avions de ligne de la Middle East Airlines [la compagnie libanaise]. La fête [du nouvel an] n'en fut pas partout gâchée. Mais c'était la fin de l'innocence.»
Ménargue poursuit ensuite son récit, datant la reprise des contacts entre politiques chrétiens du Liban et Israël en 1975, dès les débuts de la guerre.

Des avertissements sur les risques d'éclatement des entités nationales au Moyen-Orient apparaissent alors. Georges Corm, dans Le Liban contemporain (La Découverte, édition 2005), le souligne:
Il faut ici rappeler les cris d'alarme de Raymond Eddé, chef du parti politique le Bloc national, qui n'a cessé de dénoncer un «complt américano-sioniste», dont Henry Kissinger serait l'inspirateur, qui aurait commencé avec l'invasion de Chypre par la Turquie en 1974 et la division de facto de l'île entre une zone grecque et une zone turque. Chyprianisation du Liban entre chrétiens et musulmans, balkanisation de l'ensemble de la région: c'est ce qu'a dénoncé avec la plus grande constance depuis 1974 cet homme politique resté au-dessus de la mêlée. «Je continue à soutenir, déclarait-il au journal Le Monde le 16 décembre 1975, que nous sommes en présence d'un plan américain visant à la partition du Liban, laquelle conduirait, à plus ou moins brève échéance, à l'éclatement de la Syrie. L'objectif est la création, aux côtés d'Israël, de plusieurs État à caractère confessionnel, des États tampons, qui contribueraient à la sécurité de l'État juif. Bref, le plan est de balkaniser la région.

De son côté, l'ex-président de la République libanaise durant les années de troubles 1975-1976, Soleiman Frangié, a affirmé dans plusieurs déclarations à la presse, après avoir quitté le pouvoir, que les États-Unis ont cherché à implanter les Palestiniens au Sud du Liban et à évacuer les chrétiens du Liban vers le Canada; puis, devant les obstacles s'opposant à ce dessein, ils ont cherché à créer un État chrétien au Liban à partir de 1978 [Voir, par exemple, ses déclarations à la revue Al Jamhour le 3 mai 1978, et au journal Al Anouar le 27 août 1979, tous deux paraissant à Beyrouth.]. Il n'a d'ailleurs pas été le seul à le dire dans la région. Ainsi, le prince Hassan, frère du roi Hussein de Jordanie, homme lui aussi de réflexion sereine, écrivait le 3 septembre 1982 dans le Times de Londres: «La perspective d'un éclatement de la Grande Syrie entre druzes, maronites et fondamentalismes chiites et sunnites coïncide avec le développement du Grand Israël. Tout cela implique une aggravation de la souffrance des Palestiniens dépossédés dont le respect des droits est inaliénable et crucial pour la paix durable.»
En 1982, l'intervention israélienne permet, «enfin», de nommer le président chrétien issu de la milice (Forces libanaises) directement armée et soutenue par les Israéliens, Bachir Gémayel. C'est, en gros, toute la démonstration historique des Secrets de la guerre du Liban. C'est aussi ce que rappelle Uri Avnery:
«Ariel Sharon a essayé néanmoins de la réaliser [en 1982]. Bashir Gemayel a donc été installé comme Président, pour être assassiné peu après. Son frère, Amin, lui a succédé et a signé un accord de paix avec Israël, mais il a été chassé du pouvoir.»
(Au passage, l'assassinat de Bashir par un membre du PSNS sur ordre des Syriens est une explication certes fréquente, mais est très loin de faire l'unanimité parmi les Libanais. Si vous ne savez pas à qui vous vous adressez, préférez dire: «ils» ont fait assassiner Bashir Gemayel.)

Reproduit en annexe de l'ouvrage d'Alain Ménargues: le «Plan M Militaire», plan militaire des Forces libanaises, prévu pour être appliqué dans l'éventualité d'une opération militaire israélienne et présenté le 5 mars 1982. Les auteurs de ce plan ne s'embarassent pas de longues phrases, et décrivent ainsi les buts de guerre de leurs alliés israéliens:
«Opération israélienne de grande envergure dont les objectifs sont:
1. Détruire les potentiels militaire et politique des Palestiniens (OLP).
2. Évacuation de l'armée syrienne.
3. Mise sur place au Liban d'un pouvoir fort, ami d'Israël, avec Bachir Gémayel comme président.»
Le mois précédent, le revue Kivounim (Orientation) publiée par l'Organisation sioniste internationale à Jérusalem, publie un article en février 1982. Certes, ce document n'émane pas du commandement militaire israélien, mais l'importance de l'organisme qui l'a publié, et sa cohérence avec les documents précédents le rendent à mon avis plus qu'intéressant. Et notez bien que, comme la lettre de David Ben Gourion, il ne s'agit pas d'une «explication du monde» écrite par quelque «paranoïaque» anti-israélien, mais bien de documents écrits par des idéologues du sionisme. La Revue d'études palestiniennes reproduit le texte à l'automne 1982 sous le titre «Stratégie pour Israël dans les années 1980» (j'ignore si c'est le titre d'origine dans Kivounim), et l'attribue à Odel Yinon, «journaliste et ancien fonctionnaire des Affaires étrangères».
«La partition du Liban en cinq provinces (…) préfigure ce qui se passera dans l’ensemble du monde arabe. L’éclatement de la Syrie et de l’Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux, doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces États.

Les structures ethniques de la Syrie l’exposent à un démantèlement qui pourrait aboutir à la création d’un État chiite le long de la côte, d’un État sunnite dans la région d’Alep, d’un autre à Damas, et d’une entité druze qui pourrait souhaiter constituer son propre État — peut-être sur notre Golan — en tout cas avec l’Houran et le Nord de la Jordanie. (…) Un tel État serait, à long terme, une garantie de paix et de sécurité pour la région. C’est un objectif qui est déjà à notre portée.

Riche en pétrole, et en proie à des luttes intestines, l’Irak est dans la ligne de mire israélienne. Sa dissolution serait, pour nous, plus importante que celle de la Syrie, car c’est lui qui représente, à court terme, la plus sérieuse menace pour Israël. Une guerre syro-irakienne favoriserait son effondrement de l’intérieur, avant qu’il ne soit en mesure de se lancer dans un conflit d’envergure contre nous. Toute forme de confrontations inter-arabe nous sera utile et hâtera l’heure de cet éclatement. (…) Il est possible que la guerre actuelle contre l’Iran précipite ce phénomène de polarisation.»

Georges Corm présente deux positions qui ont suivi la publication de ce document:
S'agit-il d'un «fantasme aberrant, irrationnel, analphabète, qui remplit la tête des dirigeants israéliens»? C'est ce que pense un bon connaisseur de la réalité israélienne [Ilan Halevi, dans une table ronde sur le Liban dont le texte est publié dans le revue Peuples méditerranéens, n°20, juillet-septembre 1982, p. 5 – numéro sur le thème: «Liban, remises en cause»], qui affirme par ailleurs: «Cet orientalisme israélien officiel, militaire, pense avoir découvert la réalité de la société moyen-orientale; un ordre de paix au Moyen-Orient doit être fondé sur la nature profonde de cette société et non pas sur des formes artificielles, importées de l'Occcident comme le sont les États-nations modernes à bases territoriale; l'idéal de ce nouvel ordre régional dans lequel l'État sioniste d'Israël s'intégrerait comme un poisson dans une colonie de poissons, c'est le démantèlement des États dans leurs frontières actuelles et leur remplacement dans une multitude de mini-États confessionnels.»

De son côté, Israël Shahak, président de la Ligue israélienne des droits de l'homme (non reconnue par le gouvernement israélien), commente le texte «Stratégie pour Israël dans les années 1980», cité ci-dessus, en ces termes [Revue d'études palestiniennes, n°5, automne 1982.]: «Il ne faudrait pas pour autant regarder ce projet comme dénué de toute portée pratique ou irréalisable, au moins à court terme. Le projet reproduit fidèlement les théories “géopolitiques” qui avaient cours en Allemagne dans les années 1890-1933, qui furent adoptées telles quelles par Hitler et le nazisme, et qui guidèrent leur politique en Europe de l'Est. Les objectifs fixés par ces théories, en particulier le démantèlement des États existants, reçurent un début de réalisation de 1939 à 1941, et seule une coalition à l'échelle mondiale en empêcha l'application à long terme.»
Concernant le Liban, le coup d'État destiné à démanteler le pays et à mettre en place un président chrétien allié d'Israël a été tenté en 1982. Il a échoué. Entre 1980 et 2000, il prend la forme d'un Bantoustan confié à l'Armée du Sud Liban de Saad Haddad, puis Antoine Lahad à partir de 1984.

Petit détour par l'Irak (est-il besoin de développer?). Citons Noam Chomsky (parmi tant d'autres), La doctrine des bonnes intentions, livre d'entretiens, 2005, expliquant, plein d'ironie:
«Dans un sondage occidental, par exemple, on a demandé aux Irakiens: “Pourquoi, selon vous, les États-Unis sont-ils entrés en Irak?” On n'a pas employé le mot envahir. Certains Irakiens ont été d'accord avec le président Bush et 100% des commentateurs occidentaux: 1% des Irakiens ont répondu que l'objectif de l'invasion était d'instaurer la démocratie. Et 70% ont dit que c'était de faire main basse sur les ressources de l'Irak et de réorganiser le Moyen-Orient – ceux-là étaient d'accord avec Richard Perle et Paul Wolfowitz. C'était la position dominante, à une majorité dominante. De l'avis d'à peu près 50% des Irakiens interrogés, les États-Unis veulent établir une démocratie en Irak mais ne permettront pas au gouvernement irakien de mener une politique autonome, sans influence américaine. Autrement dit, on a compris en Irak que les États-Unis veulent la démocratie s'ils peuvent la contrôler.»
Pour la partition du pays, cela aussi est annoncé. Le Washington Post faisait semblant de croire, en avril 2006, que les Américains risquaient d'être «forcés par les événements» à diviser le pays en trois parts, et cela pour des raisons humanitaires: «Merits of Partitioning Iraq or Allowing Civil War Weighed». En voici le premier paragraphe (l'article est très intéressant, c'est l'un des premiers que j'ai pu lire reconnaissant l'éventualité d'une partition); notez que, alors que ce document suggère une partition pour limiter les souffrances d'une guerre civile, c'est exactement à cette époque que les médias ont commencé à systématiquement parler du développement de cette «guerre civile» en Irak;
«As the U.S. military struggles against persistent sectarian violence in Iraq, military officers and security experts find themselves in a vigorous debate over an idea that just months ago was largely dismissed as a fringe thought: that the surest — and perhaps now the only — way to bring stability to Iraq is to divide the country into three pieces.» («Alors que les militaires américains font face à une violence religieuse persistente en Irak, des officiers militaires et des experts en sécurité se trouvent dans un débat vigoureux sur une idée qui, il y a seulement quelques mois, aurait été largement rejetée comme une pensée extrémiste: celle selon laquelle la façon la plus sûre — et peut-être désormais la seule – d'apporter la stabilité en Irak est de diviser le pays en trois régions.»)
Cette question devient la mode aux États-Unis. Par exemple dans cet article de Slate: «Should we partition Iraq?». Notez que la question se pose à «nous» (et non aux Irakiens).

Quant au rôle des Israéliens (oui, au fait: y a-t-il une activité israélienne en Iraq?), on peut lire cet article de la Metula News Agency, publié par Guysen Israel News, faux-nez de la propagande israélienne. Extraits (mais lisez l'article complet, je vous assure qu'il est sidérant):
«[...] l’action des Israéliens est stratégiquement prépondérante dans l’Est iraquien, autant pour les généraux de Tsahal, d’ailleurs, que pour ceux du Pentagone. [...] Il faut dire qu’à la Ména on connaît les Kurdes et le Kurdistan presque comme notre poche et des reporters à nous s’y baladaient indolemment, avant même la chute du régime de Saddam Hussein. Les connivences entre les juifs et les Kurdes datent de la création du monde et celles entre les Libanais et les Kurdes, d’une heure et quart plus tard.

Quitte à mettre les pieds dans le plat, laissez-moi vous dire que les rapports syriens que j’ai eus en mains par un concours de circonstances font état d’un Kurdistan infecté d’agents sionistes. Je suis en mesure, une fois n’est pas coutume, de confirmer les attendus des services de Assad : [...] Des dizaines de spécialistes, discrets mais néanmoins israéliens, y surveillent de très près les projets de développements d’armes non conventionnelles aussi bien en Syrie que chez les Ayatollahs. [...]

[...] les formateurs du Mossad, secondés par des prestataires de services privés, sont en train de transformer les légendaires combattants kurdes, les Peshmergas, en une armée régulière. [...] s’il est une certitude, c’est la nécessité pour les Kurdes, pour les coalisés et pour les Israéliens de posséder, à l’est de l’Irak, une armée non arabe, fiable, bien dotée et bien entraînée. [...]

[...] Autre intérêt à organiser défensivement les Kurdes syriens, l’intérêt qu’ils représenteraient dans l’hypothèse où les sanctions politiques des USA contre la népotie alaouite ne suffiraient pas et que le rôle de Damas dans les activités anti-coalisées deviendrait militairement insupportables. Dans ces conditions, dans le cas d’une opération militaire étasunienne afin de déposer le régime des al-Assad, les Kurdes de l’intérieur pourraient être d’un puissant secours logistique.

Idem, dans l’hypothèse où Israël se trouverait entraînée dans un conflit avec la Syrie.»
On croit rêver.

Revenons au Liban d'aujourd'hui.

La mise en place d'un mafiocratie ne date pas d'hier. Elle ne contrôle cependant pas toutes les manettes du pouvoir, fragilisée par les limites de sa légitimité démocratique, son identité étant en contradiction avec les aspirations exprimées dans la manifestation du 14 mars 2005. La «majorité», que les médias occidentaux ont vendu comme de courageux démocrates désireux d'apporter la modernité d'une démocratie à l'occidentale au Liban, est constituée d'hommes aux caractéristiques communes: ils ont tous hérité (de leur père, le plus souvent) de leur position politique, ils sont richissimes, ils profitent particulièrement du système électoral sectaire: ils sont les premiers bénéficiaires et héritiers népotisme politique qui fait d'eux d'incontournables potentats locaux (notamment les petits moolooks de la Montagne). L'opposition que l'on nous présente comme pro-syrienne (pour cela, d'ailleurs, l'accord entre Michel Aoun et le Hezbollah nous a été soigneusement caché en Occident, parce qu'il ne correspondait plus à aucun des schémas que l'on vend ici), donc anti-démocrate, est généralement d'une autre trempe politique et n'a pas à rougir de sa légitimité populaire.

Le 12 juillet 2006 (oui, le jour même de l'agression israélienne), le secrétaire du bloc parlementaire de Michel Aoun écrit:
«La “majorité” semble se diriger vers la demande d’une séance extraordinaire du parlement afin de finir d’enterrer le Conseil constitutionnel et de nommer la moitié de ses membres et de discuter du tribunal international afin de prendre une décision de concert entre le gouvernement libanais et les responsables internationaux concernés. [...] Le président Emile Lahoud a répondu à cette direction de la “majorité” en réitérant son affirmation qu’il tient ferme à ses pouvoirs constitutionnels et qu’il fera face à toute tentative de transgression contre la constitution libanaise. Il a même accusé la “majorité” de vouloir se saisir de toutes les institutions de l’État. Or, ceux qui tiennent à l’ouverture d’une séance parlementaire extraordinaire signeront une pétition en ce sens si le Premier ministre ne réussit pas à s’entendre avec le Président de la république à ce sujet, car, on apprend que Fouad Siniora entend rendre visite au palais de Baabda dans les plus brefs délais. Des sources d’information ont indiqué que le Président Lahoud serait contraint de demander l’élargissement du pouvoir de la première présidence afin d’assurer un équilibre politique et confessionnel dans le système décisionnel si la “majorité” continue à transgresser le pouvoir et l’autorité du Président en établissant un ordre du jour pour la séance parlementaire extraordinaire. Le président de la Chambre est intervenu afin de refroidir la confrontation en suggérant d’attendre que le comité parlementaire termine l’examen des candidatures au Conseil constitutionnel. On rappelle que ce comité ne commencera son travail que demain jeudi et devrait le terminer d’ici le milieu de la semaine prochaine. Il importe de signaler ici que cet empressement de la “majorité” vise à finir d’enterrer le Conseil constitutionnel et d’élire les cinq membres au nouveau Conseil, comme première étape, suivie du choix des membres restants par le Conseil des ministres, dans une mesure visant à mettre la main sur le corps constitutionnel le plus important au pays.»
Traduction: le bloc aouniste vient de dénoncer la mise en place d'un coup de force constitutionnel (matière dans laquelle, d'ailleurs, Michel Aoun a une certaine expérience). Le soir même, l'agression israélienne débutait.

Dans le principe du coup d'État tel que décrit dès les années 50, il faut une «situation de confusion»: un objectif-alibi pour entrer au Liban et démarrer le massacre.

L'historien israélien Ilan Pappe, dès le 14 juillet, publiait un article rappelant notamment:
«De la même manière en été 1982, le public israélien avait complètement oublié la victime qui a fourni l’excuse au gouvernement de Menahem Begin pour envahir le Liban. C’était Shlomo Aragov, l’ambassadeur d’Israël à Londres contre lequel une tentative d’assassinat avait été menée par un groupe dissident palestinien. L’attaque contre sa personne avait servi de prétexte pour l’invasion du Liban et celui d’y rester pendant 18 ans.»
Uri Avnery, lui, est encore plus clair:
«À la veille de l’invasion de 1982, le Secrétaire d’Etat, Alexander Haig, avait dit à Ariel Sharon que pour lancer l’invasion, il faudrait qu’il y ait une provocation claire qui la ferait accepter par l’opinion mondiale. La provocation a bien eu lieu — exactement au moment voulu — quand le groupe terroriste d’Abou Nidal a essayé d’assassiner l’ambassadeur israélien à Londres. Elle n’avait aucun rapport avec le Liban, et encore moins avec l’OLP (l’ennemi d’Abou Nidal), mais elle a servi de prétexte au projet.»
Chacun de s'attarder sur la responsabilité du Hezbollah. Au pire, c'est purement et simplement l'agresseur; au mieux, il a joué avec le feu et provoqué une «réaction disproportionnée». Dans les deux cas, c'est accepter l'dée que les Israéliens réagissent réellement à une agression du Hezbollah. Rappelons d'abord que les circonstances de l'accrochage initial ne sont pas claires. Les premières dépêches suggèrent une incursion israélienne à Ayta ash Shab. Notez, «on ne peut pas savoir»: de toute façon, la FINUL est désormais un ennemi d'Israël.

De toute façon, cette question de la responsabilité du Hezbollah est désormais totalement superflue. Les Israéliens viennent d'avouer que l'offensive contre le Liban était prévue depuis longtemps:
«REUTERS. Les plans de l'opération que mène actuellement Israël au Liban étaient dans les cartons de l'état-major depuis longtemps et visent à modifier le rapport de force régional, indique-t-on de source militaire.»
Il n'y avait qu'à attendre. Relisez les rapports du secrétaire général de l'ONU sur la FINUL. Un berger se perd près de la frontière, intervention de Tsahal, réplique du Hezbollah, kaboom. Surtout que les derniers événements allaient, à coup sûr, provoquer une réaction arabe (Hezbollah ou Palestiniens). Évidemment je pense aux événements de Gaza et à l'enlèvement du gouvernement palestinien démocratiquement élu.

Un autre événement aura échappé à nos médias occidentaux. Le 13 juin 2006 (oui, il y a à peine un mois), les Libanais ont démantelé un réseau terroriste agissant pour le compte du Mossad:
«Les services de renseignements de l’armée libanaise ont arrêté Mahmoud Rafeh, à l’origine de l’assassinat des frères Majzoub membres du Djihad Islamique le 26 mai dernier, à Saïda. Cet ancien FSI recruté par le Mossad a reconnu être impliqué dans d’autres attentats à la voiture piégée qui ont eu lieu au cours des dernières années. L’armée qui a saisi de nombreuses preuves à conviction au domicile de Rafeh a afirmé que d’autres membres de ce réseau terroriste avaient été arrêtés.

Ces derniers avaient effectué des stages de formation en Israël, une fois opérationnels, ils recevaient le matériel de communication et d’espionnage sophistiqué pour exécuter les ordres du Mossad. Ainsi, l’attentat contre les frères Majzoub à Saïda et l’assassinat de deux responsables du Hezbollah et de Jihad Ahmad Gibril, fils d’Ahmad Girbril (chef prosyrien du FPLP-CG) sont à mettre au compte de ce réseau, d’après les aveux de Rafeh.»

La communauté internationale avait déjà très bien soutenu le Liban. Comme l'a raconté L'Orient-Le Jour (l'article n'est plus en ligne):
«Les grandes puissances aiment et aident le Liban, certes, mais elles ont aussi les pieds sur terre. Beaucoup d’entre elles ont ainsi fortement conseillé à Beyrouth d’éviter d’adresser une plainte officielle au Conseil de sécurité et lui demander de se réunir au sujet du réseau de renseignements israélien implanté au Liban, et auquel les services libanais avaient porté un coup sérieux en arrêtant l’un de ses membres, le Libanais Mahmoud Rafeh, accusé de l’assassinat des frères Majzoub à Saïda le 26 mai dernier.

Ces pays amis ont demandé aux autorités libanaises d’informer simplement le Conseil de sécurité et son président des détails de l’incident, parce que sinon les États-Unis seraient obligés d’utiliser leur droit de veto pour dynamiter les accusations contre Israël et refuser ainsi le contenu de l’enquête menée par les autorités sécuritaires libanaises. Et cela malgré les résultats auxquels elle a abouti: de l’aveu même de Rafeh, ce réseau israélien avait assassiné plusieurs résistants palestiniens et libanais.

Dans tous les cas, des sources diplomatiques bien informées assurent que Washington préfère « vraiment » ne pas avoir à utiliser son droit de veto. Il a ainsi été clairement recommandé aux responsables libanais que les États-Unis soutiennent pour l’instant sans ambages d’éviter toute demande officielle à l’adresse du Conseil de sécurité – les Américains mettant en exergue le fait que le réseau israélien se contente d’agir contre les activistes propalestiniens, et n’a strictement rien à voir avec la série d’assassinats, de tentatives d’assassinat et d’attentats commis durant l’année écoulée contre des personnalités notoirement antisyriennes. Les autorités libanaises ont également été conseillées de ne pas tomber dans le piège de l’expérience palestinienne avec le gouvernement israélien actuel ; de se contenter juste d’informer l’ONU, de juger Rafeh et tous ceux dont la culpabilité a été prouvée, et d’œuvrer activement au démantèlement du réseau israélien, en se souvenant bien qu’il n’y a rien à gagner du côté de New York contre Israël.»
Face à l'impunité absolue d'Israël, y compris lorsqu'il est pris en train de commettre des attentats sur le sol libanais (par ailleurs un secret de Polichinel), il était certain qu'une «étincelle» allait advenir. Et, encore une fois, c'est sans intérêt, l'agression israélienne ayant été planifiée à l'avance.

Depuis, il semble évident qu'il se trame des choses. Les Américains installent des navires de guerre à proximité (aucune utilité pour évacuer ses ressortissants), les Français envoient désormais une flotte de navires de guerre surdimensionnée pour une simple évacuation.

Villepin se rend en grandes pompes au Liban et, alors que Chirac vient de retourner sa veste au G8, déclare de manière spectaculaire... absolument rien. Au passage, dans un pays martyrisé où l'on prétend à l'unité nationale, il évite soigneusement de rencontrer le Président de la République, qui comme le nôtre incarne tout de même des trucs.

Alors qu'Israël prétend réclamer le déploiement de l'armée libanaise au Liban sud, cette même armée est pillonnée depuis le début. Il est possible que, dans l'optique d'un coup, l'armée reste fidèle au président Lahoud (ancien militaire) et à la stabilité constitutionnelle. Rappelons la note aouniste déjà citée:
«Pendant ce temps, le commandant en chef de l’armée libanaise, le général Michel Sleiman, a nié être un candidat à la présidence de la république par respect pour la constitution, et ce dans le cadre d’une initiative visant à faire taire toute tentative de tractations en prévision de la prochaine campagne électorale.»
La volonté de liquidation du parti politique d'«opposition» Hezbollah est désormais officialisée, la dénonciation de la communauté chiite (déjà bien établie dans les médias occidentaux) commence...

Georges Bush appelle (peut-être est-ce crédible) à la protection de son gouvernement Siniora chéri.

Outre que la liquidation du Hezbollah n'est pas faite, il n'est pas imaginable que les chiites acceptent la disparition de leurs représentations légales dans les structures politiques du pays (ce qui est pourtant annoncé mondialement comme un but légitime).

Comment obtenir la disparition de la contestation chiite? Hum... Comme par le passé: partition de facto du Sud grâce à la création d'une «zone tampon» au Sud, sorte de zoo à chiites pauvres, bantoustan pour palestiniens... Ce qui risque de nécessiter des nettoyages éthniques et des déplacements de population, ce qui ne peut être fait qu'avec un embrasement inter-libanais. Scénario iraquien. L'article publié en 1982 par l'Organisation sioniste mondiale ne dit rien d'autre.

Question: y a-t-il, va-t-il y avoir un réarmement des milices libanaises? Y a-t-il des risques d'affrontements internes, la liquidation du Hezbollah signifiant la montée (relative) du pouvoir sunnite (Hariri-Saniora).

Encore un extrait de cette très curieuse note aouniste du 12 juillet:
«Et alors que Siniora se déclare tranquille quant à la poursuite de son gouvernement de son mandat jusqu’à la fin malgré l’effervescence interne et le dépérissement économique et politique grandissant, et la progression des forces israéliennes dans la bande de Gaza et l’intensification du conflit entre chiites et sunnites en Iraq, le député Walid Joumblatt avoue craindre sérieusement des répercussions sur la scène libanaise et s’est fondu en éloges à l’égard du rapprochement entre sayyed Hassan Nasrallah et le député Saad Hariri qui devrait empêcher tout conflit confessionnel au Liban

Il n'y a pas de petits profits

Pendant que des centaine de milliers de Libanais sont en train, à nouveau, de tout perdre, les banquiers annoncent sous les bombes: «Achetez des actions libanaises».

Monsieur Hariri peut continuer à parcourir le monde en jet privé:

He [Dr Karam] also recommended buying shares in Solidere, the $1.65bn property empire famed for it's majestic cafes, shops and banks. Its share price tumbled 20pc on the outbreak of hostilities, before the bourse suspended trading. “Solidere is sitting on a treasure chest worth hundreds of millions of dollars,” Dr Karam said.
Solidere, source de la forture personnelle de monsieur Hariri, est en effet l'entreprise de (re)construction du Liban. «Solidere is sitting on a treasure chest worth hundreds of millions of dollars» («Solidere est assis sur un coffre au trésor valant des centaines de millions de dollars»): c'est, très exactement, le montant des destructions infligées par les bombardements israéliens aux infrastructures du pays.

Qui a débranché Al Manar ?

Depuis ce matin, le site Web de la chaîne de télévision du Hezbollah a disparu du réseau. Il était encore accessible hier. L'adresse www.almanar.com.lb ne donne plus aucune connexion. Le nom de domaine semble toujours fonctionner, puisqu'on obtient toujours l'adresse IP correspondante: 203.86.96.30. Adresse située en Inde (ce que l'on savait depuis l'année dernière).

Je serais curieux de savoir par qui et comment a été déconnecté le site Web. Est-ce une déconnexion opérée par les Indiens (sur l'injonction de qui?), ou une attaque informatique contre le serveur?

Au passage, on attend de savoir ce que pense Reporters Sans Frontière du bombardement d'une chaîne de télévision.

D'après L'Orient Le Jour, les chiites aiment mourir

Et revoilà les petites saloperies qu'on espérait ne plus jamais lire ou entendre au Liban, surtout pas maintenant, surtout pas sous les bombes, surtout pas en jouant les démocrates modernistes.

Dans son éditorial de ce jour (19 juillet), texte par ailleurs entièrement constitué de mensonges et de contresens, Issa Goraieb lâche cette phrase insensée dans L'Orient Le Jour: «Ce n’est pas en mettant à l’épreuve le culte du sacrifice inhérent à la communauté chiite que l’on peut, l’espace d’une campagne militaire, dresser celle-ci contre le Hezbollah.»

Le culte du sacrifice inhérent à la communauté chiite?

Où est-il, le culte du sacrifice inhérent de ces braves gens du Sud, victimes jusqu'en 2000 d'une occupation humiliante et invivable, terrorisés et racketés par les collabos subventionnés par Israël, déportés pour un oui pour un non dans des centres de torture comme Khiam, qui depuis cultivent au milieu des champs de mine dont Israël refuse de fournir les cartes? Faut-il vraiment un sens inhérent du sacrifice des chiites pour constater que ce ne sont ni l'armée libanaise ni la communauté internationale qui les ont libérés?

Où est-il, le culte du sacrifice de ces populations pauvres et dignes que les politiques libanaises oublient, même depuis la fuite des Israëliens? Où est-il, ce culte du sacrifice lorsque, dignes et aimants, abandonnés par les politiques économiques de l'après-guerre, ils n'ont pour leurs enfants que les seuls écoles, systèmes de soins, protection sociale que ceux créés par le Hezbollah (successeur du «parti des deshérités»)?

Où est-il, d'ailleurs, le culte du martyre de tous ces chiites qui, souvent, reconnaissent l'action de la Résistance mais n'adhèrent en rien au programme politique et religieux du Hezbollah? Ou encore, tous ces chiites qui, comme de plus en plus de Libanais, refusent d'être identifiés d'abord selon leur religion et sont lassés d'un système où ils ne peuvent être représentés que comme chiites (Amal ou Hezbollah) et non comme ce qu'ils revendiquent avant tout: être Libanais.

Où est-il, le culte du sacrifice des centaines de milliers de petits commerçants qui tentent de vivre de leur petite boutique, partout, à Tyr, à Saïda, à Beyrouth, à Tripoli, dans la Beeka (chiite ou pas, «Hezbollah» ou non, d'ailleurs), alors que les gouvernements ne rêvent que de centres commerciaux géants? Où est-il, le sens du martyre de ces gens qui reconstruisent, s'organisent, sans jamais profiter des investissements et de la dette (chiite ou pas chiite, il suffit d'être pauvre pour n'avoir pas profité de l'argent de la dette)?

Où est-il, le culte du sacrifice de tous ceux qui réclament du progrès social, des salaires décents, et que L'Orient Le Jour disqualifie au motif, justement, qu'ils seraient proches du Hezbollah? En 2004, les revendications sociales au Liban ont été violemment balayées (par l'armée et par la presse aux ordres) au motif que la CGTL, proche du Hezbollah et du PSNS, «tentait de destabiliser le gouvernement» (on suppose donc qu'un syndicat n'est légitime que s'il est proche du gouvernement). Argument qui leur fut à nouveau opposé cet hiver. Réclamer des salaires décents pour nourrir ses enfants relevait-il, déjà, de ce sens du martyre inhérent aux chiites?

Où est-il, le culte du sacrifice chiite de ces populations que le gouvernement et ses thuriféraires (dont L'Orient Le Jour) prétendent conduire à marche forcée vers des modes de vie et de pensée totalement occidentalisés, tout en leur imposant un système économique qui les oblige, plus que jamais, à recourir aux formes de solidarité traditionnelles pour survir?

Où est-il, le culte du sacrifice de ces pauvres gens d'Aytaroun qui enterrent à nouveau leurs morts, dans ce village innocent tant de fois martyrisé (auquel Marcel Khalife avait, il me semble, consacré une chanson évoquant un premier massacre israélien dans les années 70)?

Où est-il, le culte du sacrifice de ces chiites expatriés partout dans le monde qui, comme tous les libanais, s'inquiètent pour leurs proches, leurs parents, leurs amis, restés au village? Où est-il, le culte du sacrifice de ces pauvres gens jetés sur des routes bombardées, qui ont encore tout perdu? De quelle forme de culte du sacrifice relève le fait de mourir dans le bombardement de sa maison?

Où est-il, même, le culte du sacrifice de ces chiites qui ont réussi, dans le monde et au Liban, qui contribuent au développement du pays, commercent avec le monde entier? Où est-il, ce culte morbide, chez ces jeunes bourgeois chiites qui, à Beyrouth et dans le monde entier, adoptent un mode de vie occidental et libéral, tout en essayant de préserver leurs propres valeurs, la religion et l'amour du pays?

Et inversons la proposition. Les Libanais qui ne sont pas chiites ont-ils moins chéri leurs martyrs, ont-ils moins glorifié leurs héros, moins construit de monuments à leur mémoire, sont-ils moins fiers d'avoir survécu à une guerre interminable et odieuse? Selon quel critère juge-t-on que le sacrifice guerrier relève d'une déficience génétique plutôt que de sa propre conscience politique?

Comme tous les Libanais, les chiites n'héritent à la naissance que d'un unique atavisme pour le sacrifice: celui qui les pousse à travailler, construire, reconstruire pour ceux qu'ils aiment et pour leurs enfants.

Que L'Orient Le Jour affiche, comme une large partie de la bourgeoisie libanaise, un mépris de classe qui ferait frémir même à Neuilly-sur-Seine, cela n'a rien de nouveau. Mais par pitié, pas les préjugés racistes aussi énormes qu'une fascination morbide des musulmans chiites pour le martyre qui leur serait inhérente.

Laissez cette propagande aux Israéliens et aux Américains.

18 juillet 2006

La sagesse de Gibran

Les miens sont morts,
Seul et perdu, je les pleure.

Les miens ont disparu,
Ma vie sera désormais un deuil infini.

Morts sont ceux que j'ai tant aimés,
Larmes et sang ont inondé les plaines de ma patrie,
Et, moi, ici, je vis comme avant,
Comme au temps où ma famille et mes amis étaient de ce monde,
Au temps où le soleil brillait sur les collines de mon pays.

Les miens sont morts,
La faim les a tués,
Et les armes ont achevé les rescapés.

Mais moi, je vis dans ce pays lointain, parmi les gens heureux.
Ils vivent dans l'opulence et le confort,
Ils sourient à l'avenir et l'avenir leur sourit.

Les miens sont morts, dans la souffrance et l'humiliation,
Mais moi, ici, je vis dans le confort et la paix.
Je suis malheureux, mon âme est accablée.

Si je souffrais la famine parmi les miens,
Si j'endurais l'humiliation qu'ils endurent,
J'aurais droit à la consolation du martyre
Ou la fierté d'être innocent au pays des innocents.

Hélas, je suis si loin de mon pays,
Les sept mers me séparent des miens;
Que puis-je pour eux ?
Rien,
Même pas l'honneur de les pleurer.

Je me trouve muet, misérable et sans volonté.

Si j'étais un épi de blé dans les plaines de la Syrie,
Ou un fruit mûr dans les vergers du Liban,
Une main m'aurait cueilli, éloignant d'elle le fantôme de la mort.
Je ne suis rien de tout cela,
Et je reste pitoyable face à moi-même et à la nuit.

(Gibran Khalil Gibran, «Les miens sont morts», dans Orages, recueil publié en 1920 au Caire. Traduit de l'arabe par Oumayma Arnouk el Ayoubi.)

Et maintenant la montagne

Nouvelle dépêche:

8/7/2006 14:20 ZAHLE 18/07 (BELGA/AG). La principale route encore praticable reliant Beyrouth à l'est du Liban et à la frontière syrienne a été bombardée mardi par Israël et trois civils ont été blessés lorsque leur voiture a percuté un camion qui a pris feu. Un camion de transport chargé de médicaments, don des Emirats arabes unis au Liban et qui faisait route vers Beyrouth, a été touché de plein fouet par un obus et a pris feu. Une voiture civile qui le suivait l'a percuté et ses trois occupants ont été blessés. Le camion faisait partie d'un convoi d'ambulances, don aussi des Emirats arabes unis, qui a dû rebrousser chemin et revenir vers la ville de Zahlé, dans la plaine orientale de la Békaa. La circulation s'est interrompue sur la route Tarchich-Zahlé, principale voie reliant encore Beyrouth à la plaine de la Békaa et la frontière syrienne. Régulièrement bombardée en divers points, la route qui mène au poste frontalier libanais de Masnaa avec la Syrie est de plus en plus impraticable. Le seul moyen de gagner la Syrie est à présent la route du Liban nord, également bombardée par intermittence. (cya)
La route entre Tarchich et Zahlé est dans la montagne. Toutes les routes permettant de traverser le Mont Liban sont donc visées, et non plus uniquement l'autoroute directe Beyrouth-Damas.

Les Français et les Grecs sont aussi des ennemis comme les autres

Pendant que la télévision française s'enthousiasme bruyamment sur l'efficacité française à évacuer ses ressortissants (l'arrivée du ferry à Larnaca, grand moment, avec ces femmes évanouies portées par de vigoureux bidasses francaouis!), il semble que les autorités françaises commencent à peine à comprendre la gravité de la situation. Après le refus israélien d'un couloir de sécurité pour évacuer les Australiens (billet précédent), nous apprenons (pas par la télé) les problèmes sécuritaires lors de l'embarquement de ce fameux ferry:

Dépêche AFP:

Quelque 300 Français et Grecs n'ont pas été évacués comme prévu de Beyrouth lundi à bord du ferry grec «Iera Petra», son départ ayant été précipité pour des raisons de sécurité, a indiqué mardi le secrétaire d'État grec aux Affaires étrangères, Théodore Kassimis.

La Grèce a dans un premier temps exprimé son «mécontentement» auprès des autorités françaises, qui affrètent le bateau, pour n'avoir pas embarqué ses ressortissants, 83 au total, «mais a reçu des explications qu'elle a acceptées», a ajouté M. Kassimis lors d'un point de presse.

«Les Français nous ont dit que le départ du bateau a été accéléré, ce qui a provoqué l'interruption de l'embarquement», a-t-il affirmé. Les passagers laissés à quoi «ont été regroupés dans un bâtiment mis à disposition par les autorités françaises», a-t-il ajouté.

Selon un représentant de la compagnie Dane, propriétaire du bateau, qui s'exprimait sur une radio grecque, le navire est parti avant la fin de l'embarquement car l'accord passé avec les Israéliens prévoyait qu'il quitte le port avant la tombée de la nuit.

Les opérations d'évacuation se déroulent dans un environnement «très difficile tant au niveau de la sécurité que des communications», a pour sa part souligné la ministre grecque des Affaires étrangères, Dora Bakoyannis.

Elle a indiqué que la frégate grecque Psara devait ancrer mardi en milieu de journée à Beyrouth pour y embarquer 400 personnes, Grecs et étrangers, avant de rallier Larnaca à Chypre, en principe dans la soirée.

Dans le cadre de l'opération grecque d'évacuation, intitulée «Cèdre», une autre frégate, Thémistoclis, attend à Larnaca un éventuel ordre de mission, ainsi que deux transporteurs militaires, Ikaria et le Rhodos, croisant près de Chypre, a-t-elle précisé.

Au total, la Grèce a déjà évacué, vendredi et samedi, par avion, 256 personnes, dont 99 étrangers.
Coup de fil à la cellule de crise du quai d'Orsay, ce dimanche (le numéro devenant alors accessible uniquement à partir de ce moment): «J'ai entendu qu'un ferry arrivait lundi, mais j'ai compris que le Siroco arrivait au mieux jeudi. Il faut attendre jeudi, alors?» Réponse: «Non, ça commence lundi.» Je demande: «Sans protection militaire, alors que les ports sont bombardés quotidiennement?». Réponse: «Euh, je ne sais pas.»

Je demande encore: «Vous prévoyez des convois sécurisés pour permettre aux gens de rejoindre le lieu d'évacuation? Parce que vous savez, ça tape à tout va, là bas, ils tapent les routes et les véhicules civils.» Réponse: «Non. Il faut qu'ils rejoignent le port par leurs propres moyens. Mais qu'ils attendent là où ils sont, hein, l'Ambassade leur enverra un SMS.»

Hier, l'ami libanais en bas de chez moi a sa famille en vacances à Tyr (extrême Sud). Confirmation: sa femme et ses deux filles remontent lentement vers Beyrouth dans leur petite voiture. Hier Saïda. Demain peut-être Beyrouth. Éviter la zone sud, l'autoroute passe à côté de l'aéroport, puis entre le camp de Sabra et la «banlieue» Sud chiite bombardée pour cause de hezbolisme.

En attendant l'armée française, volez un 4 x 4 capable de survoler les ponts bombardés et de rouler plus vite qu'un missile israélien.

Reste ensuite le problème du nombre. Il y a 20000 Français au Liban. Sans compter les résidents, qui seront ensuite rapatriés. 8000 ont déjà demandé à être évacués. Les autres ne devraient pas tarder: il faut tout de même parvenir à contacter l'Ambassade de France à Beyrouth qui, aux dernières nouvelles, ne répond plus au téléphone.

Faites le calcul: un seul ferry ne pouvant faire qu'une seule rotation par jour, cela fait 8 jours minimum pour rapatrier 8000 personnes, 20 jours pour l'ensemble des ressortissants. Les «résidents» ont intérêt à prendre patience.

Ce matin, je demande à la cellule de crise: «Est-ce qu'il y a une montée en puissance prévue du rythme et du nombre de ferrys?» Réponse: «On ne sait pas».

Partir par Damas? Aujourd'hui: «Non, les routes sont détruites et il y a des bombardements», m'explique la cellule de crise. De toute façon, grosse rumeur au Liban: il y aurait 10 jours d'attente avant d'obtenir une place sur un vol en partance de Damas. Je suppose que ça ferait trop de mal aux Européens de demander aux Syriens d'accueillir des avions de transport affrétés par les autorités...

Partir vers Istanbul? 24 heures en autocar. «Désolé, je ne sais pas. Qu'ils se renseignent sur place.»

Merci.

Mise à jour, 18 heures: en fait, très professionnelle, la cellule de crise; simplement les infos arrivent quand elles arrivent. Le mouvement de rapatriement devrait s'accélérer mercredi soir ou jeudi matin, avec l'arrivée de deux navires militaires français: 1200 et 1800 places.

Désormais, toutes les routes vers la Syrie, y compris celles du Nord, sont strictement déconseillées et considérées comme très dangeureuses (en fait, toutes les routes... mais celles pour les frontière craignent le plus). En revanche, pas d'infos sur d'éventuels convois protégés pour aller chercher les gens dans le pays. Pour l'instant, chacun doit se débrouiller pour rejoindre Beyrouth.

Les Australiens sont des ennemis comme les autres

Dépêche de l'AFP:

Israël a rejeté une demande de l'Australie d'établir un cessez-le-feu temporaire afin de permettre en toute sécurité l'évacuation de ses ressortissants, a indiqué mardi le ministre australien des Affaires étrangères, Alexander Downer.

«Nous avons demandé aux Israéliens s'il était possible de mettre en place un court cessez-le-feu afin de permettre à nos ressortissants et autres étrangers de sortir du Liban», a indiqué le ministre à la presse. «Nous avons également fait valoir qu'il serait utile de mettre en place une sorte de couloir de sécurité que ces personnes pourraient utiliser», a-t-il expliqué.

«Les Israéliens ont jusqu'à présent dit qu'il s'agissait d'une zone de guerre, qu'ils n'accéderaient pas à nos demandes», a-t-il dit.
Ainsi l'ennemi est clairement identifié. Il porte une longue barbe, fait la guerre en abaya et se promène avec un passeport autralien.

La paix au Liban, risque mortel pour Israël

L'un des éléments sous-jacents de l'agression israélienne est soigneusement ignoré par nos médias. Il est pourtant vaguement évoqué dans les déclarations sur une «solution globale».

Question qui fâche: est-il préférable pour Israël d'avoir un interlocuteur libanais démocratiquement élu ou un pays aux tensions exacerbées et aux milices à nouveau incontrôlables? Question que l'on peut lier, me semble-t-il, aux derniers événements en Palestine. La destruction du gouvernement élu de Gaza déclenchée le jour même de la reconnaissance implicite de l'état israélien par le Hamas apporte une réponse plutôt claire...

Un des nœuds du problème réside dans le droit au retour des Palestiniens. Ce droit au retour garantit aux Palestiniens chassés en 1948 la possibilité de, hé bien, retourner chez eux. Rien qu'au Proche-Orient, ils sont environ 4 millions, dont «seulement» 1,4 million en Palestine (Gaza et Cisjordanie). Ce sont les chiffres du Monde diplomatique pour 1999. Selon Alain Ménargues (Le Mur de Sharon, 2004), «Dans le “Grand Israël”, cher au Premier ministre Ariel Sharon, il y a aujourd'hui 5,1 millions de juifs et 4 millions de Palestiniens. À ce rythme, les Palestiniens deviendront majoritaires entre 2007 et 2013. Ils atteindront alors 8,1 millions, contre 6,7 millions de juifs.»

Les résolutions internationales sont claires sur ce point (essentiellement: résolution 35/168 du 15 décembre 1980: «The General Assembly [...] reaffirms the inalienable right of the Palestinians to return to their homes and property in Palestine, from which they have been displaced and uprooted, and calls for their return [...]»). Ou plutôt, sur deux points: le droit au retour est lié au droit à l'autodétermination. De fait, l'arrivée d'un gouvernement bénéficiant de la légitimité d'élections libres et moins accommodant pour encore «temporiser» marquait la possibilité que ce gouvernement utilise cette légitimité pour démarrer la création d'un véritable État, donc réaliser enfin l'autodétermination palestinienne. État qui aurait eu toute légitimité à faire valoir ses droits au niveau international, dont le droit au retour des exhilés (devenus, alors, des expatriés). Si la partie de l'accord Hamas-Fatah du 27 juin 2006 consacrée à «la création d’un État “sur tous les territoires occupés en 1967”» a été abondamment commentée selon l'axe de la reconnaissance implicite d'Israël, elle affirme avant tout la proclamation d'un État palestinien! Un État palestinien enfin proclamé, nul ne pourrait prétendre lui interdire d'accueillir sur son territoire ses propres ressortissants...

Or, pour tous les partis de gouvernement israéliens, ce droit au retour est fondamentalement considéré comme menant à la destruction de l'État juif. Accéder au droit au retour c'est renoncer au fondement même de l'idéal sioniste. Vous pouvez par exemple consulter le dossier du site Chrétiens et Juifs consacré au droit au retour des Palestiniens (une très abondante documentation est disponible en ligne). D'ailleurs, lorsque les Palestiniens revendiquent publiquement le droit au retour, il n'est jamais bien loin qu'Israël explique que ces gens-là veulent la destruction d'Israël. La question démographique (le rapport entre le nombre d'Arabes et de juifs en Palestine), évidemment liée au droit au retour, est au centre de l'activité politique et stratégique israélienne.

Imaginons maintenant le Liban tel qu'il se développait avant l'agression israélienne. Gouvernement nettement pro-occidental, démocratiquement élu, une concertation nationale visant notamment à réformer et renforcer la légitimité démocratique des structures étatiques, le retour dans le très court terme de très nombreux expatriés, un «boom» économique (sans mauvais jeu de mot) promis lui aussi à court terme, l'intégration du pays dans le concert des nations que les médias occidentaux considèrent comme des interlocuteurs légitimes...

Et, à moyen terme, la question des relations avec Israël. Question d'ailleurs déjà évoquée à plusieurs reprises par de nombreux politiques libanais. Travailler à l'élaboration d'un traité de paix. Tout le processus récent de normalisation du Liban, avec à sa tête un gouvernement pro-occidental, menait directement à cela.

Or, l'une des questions centrales d'un traité de paix entre le Liban et Israël est le droit au retour des palestiniens. Des points comme la libération de territoires que les Libanais considèrent libanais, la pacification de la frontière, la libération des prisonniers, la normalisation des dernières milices, le désarmement des camps palestiniens, la fourniture des cartes des champs de mine au Sud Liban, etc., ce sont toutes des choses acceptables (et négociables) par les deux parties dans l'optique d'un traité de paix. Le droit au retour des palestiniens, à l'inverse, n'est négociable par aucune des parties.

Tous les partis politiques libanais refusent l'implentation des Palestiens sur leur territoire. C'est l'un des rares sujets politiques qui fasse l'unanimité totale dans le pays. Le droit au retour des Palestiniens est, pour les Libanais, un point qui n'est pas négociable. Les raisons ne sont pas forcément identiques: pour certains, c'est la solidarité avec la cause palestinienne, pour d'autres c'est le refus d'un déséquilibre «éthno-religieux» déplacé au Liban même; dans tous les cas, pour tous les partis, c'est aussi l'une des grandes causes des quinze années qui ont détruit le pays. Le départ des Palestiniens solderait ainsi symboliquement pour les Libanais ces années terribles. Pour exemple, dans le «document d'entente mutuelle entre le Hezbollah et le Courant patriotique Libre» (de Michel Aoun) signé en février 2006, la question palestinienne l'un des dix points de l'accord; on lit en particulier: «Le droit au retour des Palestiniens est une question fondamentale et établie et le refus de l’implantation fait l’unanimité auprès des Libanais. Cette décision est définitive et irrévocable.»

Aucun parti libanais ne peut donc accepter une paix avec Israël sans le retour des Palestiniens. C'est une condition absolument incontournable.

Et la légitimité retrouvée du Liban sur la scène internationale (à la fois par sa normalisation démocratique approuvée par la communauté internationale, et par l'intégration économique à laquelle un développement rapide le promettait) rendait particulièrement légitime cette revendication, par ailleurs soutenue par plusieurs résolutions internationales.

De l'autre côté, ce droit au retour est perçu, à tort ou à raison, par les dirigeants israéliens, comme un risque mortel. Il est parfaitement inacceptable.

La seule raison qui a permis jusqu'à présent à Israël de justifier son refus du droit au retour des Palestiniens est l'état de guerre permanent dans lequel se trouvait le pays. Guerre coûteuse pour Israël, mais infiniment négligeable face au risque mortel que représenterait le retour des «expatriés».

Les palestiniens sont près de 400000 au Liban. Un droit au retour accepté pour ceux-là ouvriraient évidemment reconnaissance à tous les autres, et immédiatement les près de quatre millions présents au Proche-Orient. Rien qu'en ne comptant que les palestiniens vivant dans des camps de réfugiés (candidats immédiats à un retour, n'ayant même pas une raison économique de rester à l'étranger), ils sont plus d'un million au Proche-Orient. Un Liban normalisé et totalement réintégré à la communauté internationale aurait pour revendication immédiate, parfaitement légitime (avec pour but affiché — et réel — une paix définitive avec Israël), le retour des réfugiés palestiniens; exactement le point principal qu'Israël considère comme la plus grande menace à son existence, bien supérieure aux actions «terroristes» limitées.

Si cela peut sembler paradoxal, l'état de guerre permanent est pour Israël une condition de sa survie, puisque lui seul permet de refuser l'application du droit au retour.

Hiroshima

La phrase, énoncée sur un ton d'optimisme désabusé, revient toujours: «Ça va bien finir par s'arrêter».

Pour mes concitoyens qui ne connaissent pas les limites de la guerre au terrorisme, voici un extrait du livre d'Alain Ménargues, Les secrets de la guerre du Liban. Ce passage décrit un épisode de la guerre menée alors par le maître à penser d'Ehud Olmert, Ariel Sharon.

Irrités par les «tergiversations des terroristes», les Israéliens lancèrent le 2 août [1982] une grande offensive contre le réduit [des palestiniens et de leurs alliés] qui débuta par 48 heures d'un feu roulant d'artillerie. De l'aveu même d'Israël, 280000 obus et bombes de tous calibres furent tirés ou lâchés sur Beyrouth Ouest. Deux fois la puissance explosive de la bombe larguée par les Américains sur Hiroshima, mais au lieu d'être concentré en une fraction de seconde, cela avait été étalé sur deux jours. Les dégâts étaient considérables. Rares étaient les immeubles intacts. Comme un fait exprès, tous les organes de presse, jusque-là soigneusement épargnés, avaient été touchés. Les soldats de Tel-Aviv tentèrent ensuite de progresser sur trois axes. Ils furent très vite arrêtés par la résistance des fedayin. Dans le secteur du musée, au bout de quelques mètres, Tsahal perdit 15 hommes et une dizaine de blindés. Au port, les Palestiniens et leurs alliés ne bougèrent pas d'un pouce malgré les coups de boutoirs. Au sud du «réduit», les Israéliens ne purent franchir le glacis de terre rouge du quartier de Bir Hassan. L'ouest de la capitale fumait de tous côtés, mais avait tenu.

«Ils»

J'ai très vite découvert un libanisme épatant: toute phrase contenant une affirmation de nature factuelle ou politique se doit de commencer par le pronom indéfini «ils». J'attribue cette habitude à l'interminable guerre qui a touché le pays, mais c'est peut-être tout simplement dû au caractère aimable et courtois des libanais.

Toujours est-il qu'après la résolution 1559, l'assassinat de Hariri et la succession d'attentats, vous pouviez discuter des événements avec n'importe qui, sans trop vous soucier de leurs opinions politiques, et affirmer d'un air docte des jugements aussi définitifs que: «Ils ont assassiné Hariri», «ça fait longtemps qu'ils voulaient assassiner Tuéni, il les dérangeait» ou, encore plus courageux: «ils veulent nuire aux intérêts du Liban». J'ai remporté de nombreux succès dans des soirées avec cette dernière affirmation, chacun trouvant alors que, pour un Français, j'étais drôlement bien renseigné.

«Ils veulent nuire aux intérêts du Liban», j'en suis très fier. Chacun alors de hocher la tête en signe d'approbation, le regard reconnaissant d'avoir osé un jugement aussi ferme (alors que les médias occidentaux, eux, ne disent jamais ce genre de chose). Tout l'art est de tenir jusqu'à la fin de la soirée sans jamais devoir expliciter qui l'on entend par «ils».

Je me souviens d'un gentil envoyé spécial d'un grand quotidien français citant un Libanais, qui disait quelque chose comme «il faut qu'ils arrêtent de se mêler des affaires libanaises». Ce que le journaliste avait immédiatement complété d'un «ressentiment général contre les Syriens». Personnellement, je ne m'y serais pas risqué, «ils» pouvant être, pour la même phrase mais selon votre interlocuteur, les Syriens, les Israéliens, les Sionistes (pas exactement la même chose), la communauté internationale ou les Américains. Ou n'importe quel parti politique libanais que vous n'aimez pas.

Aujourd'hui, «ils» sont en train de détruire le Liban.

17 juillet 2006

Tout est dans les détails

Le secret d'une bonne propagande réside dans le soin apporté aux détails. Siniora, la lèvre tremblante, l'œil humide, pas mal. Mais à côté des généraux à lunettes de soleil de l'aviation israélienne, ça fait hommelette.

Lors de la séance extraordinaire (extraordinairement nulle, à vrai dire) du Conseil de sécurité de l'ONU, le représentant du Liban a parfaitement respecté les usages diplomatiques: il s'est exprimé dans sa propre langue, l'arabe. Grossière erreur: sur CNN, on se retrouve avec un arabophone (l'arabe étant la langue parlée, comme chacun le sait, par les ennemis sanguinaires de l'Occident) dont la voix est couverte par une traduction hésitante. On a l'impression que le gars bute sur chaque mot (alors que c'est uniquement la traductrice). Le représentant israélien, lui, ne s'exprime pas en hébreu; il parle directement en anglais, la langue officielle de CNN. Du coup, quand il propose à son interlocuteur libanais de venir s'assoir à côté de lui pour mater le Hezbollah (confondant certainement ce diplomate avec un membre de l'ALS), le télespectateur étazunien est immédiatement ému par cette offre d'une profonde confraternité exprimée dans la langue de la démocratie.

Autre détail (qui tue): toutes les armes du Hezbollah sont systématiquement nommées. Tout missile du Hezbollah, lorsqu'il tombe, est une fusée Katyusha, un missile Raad, parfois Fajr-3 ou Fajr-5. Pour le Hamas, ce sont des Qassam. L'information factuelle n'est en rien enrichie: ça seraient des missiles Shawarma ou des roquettes Taboulé, ça n'y changerait rien, je doute qu'il y ait grand monde, devant CNN, capable de donner les caractéristiques d'une Katyusha modifiée B-34-Tarator ou d'un Qassam amélioré Chich-taouk; cependant grâce à ce rappel systématique du nom (à consonnance curieusement arabe ou perse, notez), l'arme signe la milice, l'acte est baptisé, plus proche, donc plus sauvage. Essayez: «Le Hezbollah a tiré des roquettes sur le nord d'Israël» ne sonne pas comme «Le Hezbollah a tiré des fusées Katyusha sur le nord d'Israël». Ces Arabes vénèrent leurs armes, donc vénèrent la violence (rendez-vous compte, ces gens exhibent une Kalashnikov sur leur drapeau). Puis rapidement cela associe l'arme à son pays fabricant (l'Iran, je suppose).

Concernant les armes israéliennes, vous ne connaissez pas leur nom. Quelle est la marque du missile tombé sur cette maison, quelle est le fabriquant de la roquette tombée sur un immeuble de Beyrouth, quel sigle sur la bombe au phosphore qui annihile ce village? La guerre israélienne est propre, ses armes n'ont pas de nom, c'est de l'explosion impersonnelle. Il n'est pas plus intéressant de savoir si les armes qui massacrent une famille du Sud-Liban sont d'origine américaine ou israélienne.

La répétition par la propagande permet les associations immédiates. Après quelques jours de ce formatage, lorsque vous entendez «Hezbollah», vous pensez «Katuysha»; vous entendez «Hamas» et résonne alors «Qassam». Même si vous êtes loin du Liban et de la Palestine, même si vous sirotez votre bière devant la télévision. Vous entendez «Israël», et si vous vivez loin du conflit, vous ne pensez pas immédiatement à une marque de missiles.

Logique similaire quand au nombre de missiles. Chaque jour vous avez droit au nombre de missiles tirés par le Hezbollah, vous ne connaissez jamais le nombre de missiles tirés par Tsahal. C'est très étonnant, chaque jour au réveil, le décompte de CNN donne immédiatement l'impression que le Hezbollah tirent plus de missiles que les Israéliens. Et pour la puissance explosive réelle, qui est pourtant le seul chiffre de comparaison que l'on utilise habituellement (vous savez, les kilotonnes larguées sur une ville), mystère et boule de gomme.

Le rapatriement de madame el Mastoul

Madame el Mastoul vient d'apprendre qu'elle allait être rapatriée. Elle téléphone à l'ambassade de France à Beyrouth: «Dites-moi, pour les bagages, j'ai droit à combien de kilos?»

Madame el Mastoul embarque à bord du Siroco: «Dites-moi, mon brave, auriez-vous l'amabilité de m'indiquer les cabines de première classe?»

Ayant eu le temps de recouvrer ses esprits, madame el Mastoul se demande doctement: «Je me demande ce qu'en pense Ariel Sharon.»

Le témoignage de la FINUL

Le premier accrochage menant à la guerre fait toujours l'objet d'une intense propagande. Les faits disparaissent derrière la symbolique que chaque belligérant leur donne. Du Golf du Tonkin à la tentative d'assassinat de l'ambassadeur israélien à Londres par Abou Nidal, la falsification remplace toujours la réalité.

Déjà, les première dépêches sont oubliées. Extrait de la première dépêche de l'AFP:
« Selon la police libanaise, les deux soldats ont été capturés en territoire libanais, dans la région de Aïta al-Chaab, proche de la frontière israélienne, où une unité israélienne avait pénétré. Mais la télévision publique israélienne a indiqué qu’ils avaient été capturés près du moshav (ferme collective) Zarit en territoire israélien. » L'entête de la dépêche est, d'ailleurs: «AITA AL-CHAAB (AFP)».

Voici la carte de la Finul pour la zone concernée :


On peut constater qu'il y a au moins deux postes d'observation (petits triangles) de la FINUL à l'immédiate proximité de cette zone: les cotes 1-21 et 5-42. Ce second poste étant quasiment à mi-chemin. N'importe quel bidasse de la FINUL devrait être capable de dire s'il a entendu des combats à l'est (Ayta ash Shab, territoire libanais) ou à l'ouest (Zarit, territoire israélien).

Jusqu'à présent, à ma connaissance, personne n'a posé la question.

Voici le commentaire éclairant de la FINUL sur les événéments: «En formulant cette recommandation, je dois une fois encore souligner le grave déficit de financement de la FINUL. Actuellement, le solde non acquitté des contributions s’élève à 72,6 millions de dollars. Il s’agit de la somme due aux États Membres qui fournissent des contingents à la Force. J’en appelle à tous les États Membres pour qu’ils versent rapidement et intégralement leur quote-part et règlent tous les arriérés. Je tiens à exprimer ma gratitude aux gouvernements qui fournissent
des contingents à la Force pour leur compréhension et leur patience, dans des circonstances difficiles.» (Rapport du Secrétaire général des Nations-Unies S/2006/26 de 18 janvier 2006).

Une trahison française

Ne parlons pas de l'inexistante «communauté internationale», ne parlons que de mon pays, la France.

La France s'est bruyamment enorgueillie d'avoir fait adopter la résolution 1559. À la mort de Rafic Hariri, là encore elle a lourdement réclamé l'application de cette résolution et le départ des Syriens.

Bien lui en a pris, les Syriens sont partis. Walid Joumblatt, trop heureux de comparer régulièrement dans les médias français la présence syrienne au Liban à l'occupation nazie de la France, nous aura ainsi fait comprendre que, si les Français avaient été suffisamment nombreux à manifester Place de la Concorde, les nazis seraient partis sans demander leur reste.

Puis la France a encore insisté: l'application de la résolution 1559, c'est aussi le désarmement du Hezbollah.

Le gouvernement du Liban, particulièrement conciliant, s'est aligné sur ses amis et anciens protecteurs français. Les armes syriennes ont quitté le pays, les négociations ont été entamées pour normaliser le Hezbollah, et rigoureusement rien n'a été fait pour inquiéter la communauté internationale: comme, par exemple, lancer un vaste programme de développement militaire et de restructuration de l'armée libanaise, de façon à se donner rapidement les moyens de l'indépendance du pays. Vous savez, ce genre de chose qui permet à Jacques Chirac d'admirer nos chars, nos hélicoptères, nos missiles et nos avions de chasse tous les 14 Juillet.

Rien de tel n'a été fait. Il faut donc comprendre que le Liban, confiant dans la parole donnée, a compté sur la communauté internationale: si un ennemi attaquait le Liban, la communauté internationale assurerait sa défense.

Cela me semble la seule logique possible. Imaginons que la Syrie, d'un seul coup, décide de bombarder lourdement le pays. Évidemment la communauté internationale interviendrait, défendrait le pays et Damas n'aurait bientôt plus une pierre plus élevée que les pavés de la mosquée des Omeyades.

Les brillants esprits de L'Orient-le Jour, qui ne parlent plus que de la «violence légale» qui devrait être réservée à l'État libanais, semblent avoir raté un épisode: la tutelle syrienne ayant disparu en moins d'un semaine, et sans aucune phase de transition négociée, il n'y a pas eu de transfert de la force armée de la Syrie à l'armée libanaise, mais de la Syrie à la communauté internationale.

Et voilà que, jour après jour, une «force étrangère» rase le pays (c'est bientôt le phare de Manara qui ne dépassera pas le niveau de la piscine des bains militaires), et la France s'écrase. Israël franchit la ligne bleue, puis la ligne rouge. Après une vague tentative pour dire quelque chose («on peut se demander s’il n’y a pas, aujourd’hui, une volonté de détruire le Liban»), Jacques Chirac est allé prendre son ordre de mission auprès de ses maîtres à Saint-Petersbourg. Silence gêné.

En imposant le désarmement du Liban (protection assurée jusque là, qu'on le veuille ou non, par la tutelle syrienne), la communauté internationale et la France s'engageaient tacitement à assurer la protection du pays du cèdre. Le silence de sa honte couvre le bruit des bombes au phosphore.

L'âme de la rue Hamra

Le 3 juillet 2006, le Washington Post a publié un article intitulé «Searching for The Soul of Hamra Street» («À la recherche de l'âme de la rue Hamra»), consacré à la grande actrice Nidal Ashkar.

Au détour de cet article plein de sensibilité, qui parle de mon quartier favori de Beyrouth (allez savoir pourquoi), le journaliste Anthony Shadid balance l'énormité destinée à faire pleurer dans les chaumières néo-conservatrices: «Recently the writer Noam Chomsky delivered a lecture at Masrah al-Madina, an occasion imbued with its own symbolism: an American Jew speaking in predominantly Muslim West Beirut at a theater run by Ashkar, who is from a Maronite Christian family.» («Récemment l'auteur Noam Chomsky a tenu un discours au Masrah al-Madina, une occasion pleine de son propre symbolisme: un juif américain parlant dans le Beyrouth Ouest majoritairement musulman dans un théatre tenu par Ashkar, qui vient d'une famille chrétienne maronite.»)

Le nombre de présuposés en une seule phrase est sidérant, et l'identification de Nidal Ashkar à son origine religieuse maronite un pur contresens.

Samir Kassir (Histoire de Beyrouth): «Quelques années ne s'étaient pas écoulées qu'il [Roger Assaf] défrayait la chronique, en 1968, en mettant en scène Majdaloun, pièce écrite par un intellectuel du PSNS, Henri Hamati, et jouée par Nidal Achkar, fille de l'un des dirigeants du même parti. La pièce, qui dénonçait la passivité de l'État au Sud-Liban et appelait à soutenir la Résistance palestinienne, fut interdite manu militari le soir de la première. La troupe et le public se transportèrent alors au café Horseshoe où Majdaloun fut donnée, en un happening qui reste l'un des moments les plus forts de la mémoire du Beyrouth intellectuel.»

C'est donc en l'honneur de cette grande actrice, et en clin d'œil au contresens de l'article du Washington Post, que j'adopte aujourd'hui le pseudonyme de Nidal.