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23 juillet 2006

L'ethno-politique au Moyen-Orient

Lors des discussions avec mes amis français, j’entends régulièrement exprimée cette croyance en une «cocotte-minute» au Moyen-Orient. L’idée selon laquelle, à l’instar de l’Europe centrale, il y aurait là un mélange de populations aux traditions et religions incompatibles qui ne demandent, grosso modo, qu’à s'entre-tuer. Vous savez, le genre «après la dictature communiste en Yougoslavie, la première aspiration de ces peuples était de se séparer en nations fondées sur une forte identité ethnique».

La même chose pour le Moyen-Orient. Cela revient systématiquement. «L’occupation ottomane sur quatre siècles a bridé les volontés séparatistes et limité les risques de génocides. Les mandats français et britanniques sur la région ont eu pour rôle de protéger, mais de façon artificielle, les minorités ethno-religieuses. L’erreur du découpage Sykes-Picot a été de créer de “grands” États multi-ethniques et multi-religieux, tels que la Syrie et l’Irak, alors que les volontés séparatistes intrinsèques rendent ces structures nationales non viables (logique similaire à la critique du traité de Versailles concernant l'Europe centrale). Seules les dictatures ont permis de maintenir l’illusion de ces unités nationales; voyez l’Irak, dès qu’on fait sauter la chape de plomb totalitaire, les extrémistes religieux de tous poils ressurgissent et provoquent la guerre civile. Nous allons être “obligés” de diviser l’Irak en (au moins) trois grandes zones ethno-religieuses pour limiter les souffrances d’une interminable guerre civile.» Et pour certains archaïques, «la création d’un Grand-Liban au-delà des zones chrétiennes limite la suprématie chrétienne sur cet État, qui devient alors instable». Etc.

Pour «l’homme de la rue», occidental, tout cela est intégré sans méchanceté, par simple ignorance, et revient systématiquement le credo selon lequel «dès qu’on veut apporter la démocratie dans la région, c’est islamistes et compagnie, qui veulent détruire la démocratie et mettre en place des États islamiques; ça c’est vraiment compliqué, parce qu’il faut réussir à surmonter ce paradoxe; peut-on apporter la démocratie à des gens qui n’en veulent pas?» Tout cela ne semble-t-il pas relever du simple bon sens?

Chaque jour, l’analyse médiatique des événements tente de substituer à la réalité politique de la région des analyses purement religieuses. Ainsi, hier, le Figaro titrait un article de Georges Malbrunot: «Les pays arabes sunnites réprouvent le Hezbollah»; la personne chargée des titres simplifie dans le sens qu’elle pense acceptable par l’opinion occidentale: une opposition religieuse entre États sunnites et Hezbollah chiite. Pourtant, l’article lui-même propose une analyse fort différente, et purement politique:

En réalité, les dirigeants des pays arabes sunnites ne décolèrent pas contre le «coup de force» anti-israélien du Hezbollah, qui place ces États alliés des États-Unis dans une posture délicate face à leurs opinions publiques.
On aurait tout aussi bien pu titrer l'article: «Les autocraties alliées des États-Unis défient leurs opinions publiques».

On n'entend déjà plus que le bruit nauséabond des analyses politico-religieuses. Ainsi de cette «étonnante» alliance «contre nature» entre Hezbollah chiite et Palestiniens (majoritairement) sunnites. Le quotidien de la droite chrétienne libanaise s'autorise ainsi à penser que:
Ce n’est pas en mettant à l’épreuve le culte du sacrifice inhérent à la communauté chiite que l’on peut, l’espace d’une campagne militaire, dresser celle-ci contre le Hezbollah.
Le Hezbollah chiite (arabe) prendrait ses ordres auprès du régime chiite (perse) de Téhéran. La Syrie au régime laïc là-dedans? On voit fleurir une tripotée de tentatives d'analyses selon un axe religieux. L'intoxication permet d'affirmer sans rire (et sans être contredit dans ses forums, comme quoi l'opinion française a déjà bien avalé cette couleuvre):
Alors oui, osons dire que la situation est due à 90 % à l’islam fanatique qui gouverne la Syrie et l’Iran.
«L'islam fanatique qui gouverne la Syrie», ça laisse rêveur.

Bref, l'analyse politico-religieuse monopolise désormais les médias, et l'opinion publique n'a d'autre choix que d'y adhérer. Même ceux qui condamnent la disproportion de l'agression israélienne ne disposent plus que d'une telle grille d'analyse.

Cette lecture ethno-religieuse de la région est déjà présente dans les plans israéliens des années 50, tels qu'ils apparaissent dans les extraits du journal de Moshe Sharett que nous avons publiés ici. Ben Gourion écrit:
La minorité chrétienne [en Égypte] ne peut réellement y remettre en cause l'entité politique et la nation. Cela n'est pas le cas des chrétiens au Liban. Ils représentent la majorité dans le Liban historique, et cette majorité a une tradition et une culture radicalement différentes de celles des autres populations de la Ligue. Même dans ses frontières élargies (et c'est bien la plus grave des fautes qu'ait commises la France que d'avoir élargi les frontières du Liban), les musulmans ne sont pas libres de leurs mouvements par peur des chrétiens, bien qu'étant peut-être majoritaires (et je ne sais pas s'ils le sont). La constitution d'un Etat chrétien est dans ces conditions quelque chose de naturel.
Plan que Moshe Sharett ne dénonce pas sur des bases morales (selon lesquelles démembrer des États et y pratiquer des coups d'État serait... mal), mais simplement parce qu'il pense que c'est irréalisable. Yaacov Sharett expose subtilement l'illusion d'une opposition entre «colombes» et «faucons», et y substitue une confrontation entre «réalistes» et «visionnaires», qui poursuivent les mêmes buts, mais pas par les mêmes moyens. Il me semble légitime de penser que, depuis quelques années, ce sont les «visionnaires», adeptes du coup de force contre l'histoire, que l'on peut tout aussi bien qualifier de «révolutionnaires», qui sont au pouvoir à la fois à Tel-Aviv et à Washington.

Dans cette optique «visionnaire-révolutionnaire», un article d'une revue publiée en 1982 par l'Organisation sioniste internationale à Jérusalem, dont nous reproduisons un large extrait ici, propose:
La partition du Liban en cinq provinces (…) préfigure ce qui se passera dans l’ensemble du monde arabe. L’éclatement de la Syrie et de l’Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux, doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces États. es structures ethniques de la Syrie l’exposent à un démantèlement qui pourrait aboutir à la création d’un État chiite le long de la côte, d’un État sunnite dans la région d’Alep, d’un autre à Damas, et d’une entité druze qui pourrait souhaiter constituer son propre État — peut-être sur notre Golan — en tout cas avec l’Houran et le Nord de la Jordanie. (...) Riche en pétrole, et en proie à des luttes intestines, l’Irak est dans la ligne de mire israélienne. Sa dissolution serait, pour nous, plus importante que celle de la Syrie (...)
Dans le billet où nous citons ce document, nous soulignons aussi la propension des Américains à envisager désormais la partition de l'Irak comme un «moindre mal»:
Alors que les militaires américains font face à une violence religieuse persistente en Irak, des officiers militaires et des experts en sécurité se trouvent dans un débat vigoureux autour d'une idée qui, il y a seulement quelques mois, aurait été largement rejetée comme une pensée extrémiste: celle selon laquelle la façon la plus sûre — et peut-être désormais la seule – d'apporter la stabilité en Irak est de diviser le pays en trois régions.
Nous citons également un article de la Metula News Agency se félicitant du soutien, depuis des années, des Israéliens aux volontés séparatistes kurdes en Irak et en Syrie.

Il n'y a jamais à aller bien loin pour lire, un peu partout, ce genre d'analyses.

Fondamentalement, c'est la vision qu'exprime quotidiennement un Daniel Pipes, «théoricien» avec d'autres des néoconservateurs. La lecture de ses éructations hebdomadaires, généreusement traduites en français, donnera une bonne idée de ce qu'est, aujourd'hui, un «intellectuel». Le remplacement des motifs politiques par des approximations religieuses ressort dans tous ses écrits; on admirera en particulier son analyse des «racines de la rébellion irakienne», où il expose sa vaste culture historique. Il résume lui-même sa pensée:
Ensuite, les Irakiens, un peuple constitué essentiellement de Musulmans, partagent la répugnance marquée de leurs coreligionnaires à être gouvernés par des non-Musulmans. Ce rejet est inhérent à la nature même de l'Islam – la plus civique, la plus politique des religions.
Revisitant l'«histoire» de la région en quelques paragraphes, il souligne que, si les Européens ont toujours eu le plus grand mal à prendre le contrôle du monde arabe, c'est uniquement à cause de la «répugnance» des musulmans à être gouvernés par des non-musulmans. Il parvient même à analyser la décolonisation de l'Afrique du Nord selon cet unique critère, oublieux de la nature réelle des mouvements de libération nationale de l'époque. Expliquer les mouvements de libération des années 50-60 par la répugnance des musulmans à être dominés par des non-musulmans, il fallait oser. Il occultera évidemment la grande époque du nationalisme arabe (avant 1918), orientée contre un empire ottoman pourtant lui-même musulman, mouvement basé sur des théories politiques pronant toutes la laïcité.

Tout la politique américaine récente repose sur ce genre d'assertions, qui fondent le projet unilatéral du Grand Moyen-Orient, dans lequel les réminicences ethno-religieuses transpirent à chaque ligne. La «démocratisation» des masses de l'Islam, religion fondamentalement anti-démocratique et farouchement opposée aux valeurs occidentales du «vivre ensemble» («républicain», pour faire l'analogie avec les délires anti-musulmans qui sévissent actuellement en Europe) repose sur ces thèses révisionnistes.

Les valeurs fondamentales que s'attribue l'Occident – disons: démocratie, tolérance et libéralisme politique – seraient ainsi rejetées par les masses arabes (et leur Islam toujours présenté comme anti-démocratique, intolérant et autoritaire), ce qui provoquerait ainsi un «choc des civilisations». Daniel Pipes, Paul Wolfowitz, Bernard Lewis, Samuel Huntington et toute la clique.

On n'imagine pas ici à quel point ces théories provoquent, chez ces «masses arabes», le mépris pur et simple. Non seulement parce que cette déclaration unilatérale d'une «guerre des civilisations» les vise directement, non seulement parce qu'elle leur attribue l'entière responsabilité de la situation politique au Moyen-Orient, non seulement parce qu'elle repose sur une analyse raciste de leur essence (et de l'Islam), mais aussi parce qu'elle est tout bonnement fausse. S'il s'agissait simplement d'une théorie unilatéralement raciste, elle ne provoquerait que l'indignation; si elle provoque surtout le mépris, c'est parce qu'elle se fonde sur une lecture révisionniste et frauduleuse de l'histoire.

Cette falsification n'est pas qu'une erreur involontaire due à quelques occidentaux mal informés. C'est, évidemment, une imposition au Moyen-Orient des théories ethno-nationalistes qui ont fleuri partout en Europe à la fin du XIXe siècle (avec, par exemple, l'invention à cette époque de «nos ancêtres les Gaulois» dans une France — nation pourtant parfaitement politique – qui se cherche alors une unité ethnique sur les bases d'une histoire falsifiée); époque où chaque pays européen se met à vanter son propre «sang» et sa propre «race». C'est, surtout, une théorie indispensable pour justifier une activité colonialiste et la prédation des ressources.

Je ne remonterai pas à la préhistoire et aux origines des civilisations, quelque part entre le Tigre et l'Euphrate, puis aux millénaires de l'histoire du Moyen-Orient, tâche dont je serais bien incapable. Je me contenterai de la fin de l'empire ottoman, réalisée pendant la première guerre mondiale. C'est en effet vers cette époque que l'on voit arriver ces théories et propagandes en tant que produits d'importation européens.

Le lecteur de la récente traduction en français de recueil de Gibran Khalil Gibran, Orages (que je vous conseille vivement), aura peut-être été surpris par un passage de la courte biographie de la vie de Khalil Gibran qui précède la reproduction de ses textes. Ce passage, en effet, va à l'encontre des stéréotypes d'une «révolution» orientale livrée au sectarisme:
À l'approche de la première guerre mondiale, le Liban, comme tout le Moyen-Orient, aspire à sortir de quatre cents ans d'occupation ottomane. L'idée des frontières du futur État s'appuie sur une conception nationale englobant la Syrie. Les mouvements de libération prennent conscience que l'Orient multiconfessionnel doit être laïc, sinon il n'existera pas. Les partis et autres formes d'organisations politiques se multiplient, s'inspirant plus ou moins du modèle occidental. Même en Turquie, des mouvements similaires voient le jour. Tous aspirent à un État souverain et moderne. Dans l'espoir de trouver du soutien pour leur cause nationale, des dignitaires du Moyen-Orient s'impliquent auprès des alliés. Ces derniers deviennent la nouvelle force d'occupation: la désillusion est totale. La carte de l'Orient est re-dessinée par les accords de Sykes-Picot, et la France obtient un mandat de la Société des Nations (SDN) sur le Liban et la Syrie. Gibran, comme les éclairés de son temps, souffre de cette nouvelle donne. Il voit dans le Liban dessiné par les alliés la mutilation du pays qu'il chérissait.
Où l'on découvre que les aspirations des mouvements de libération (qui ont largement réalisé cette libération en 1918 par leur action propre), sont nationaux, laïques et «modernes». Il faut ici noter que la référence fréquente de la part des arabes aux accords de Sykes-Picot ne repose pas, comme on le prétend souvent, sur la dénonciation de la reconnaissance d'un foyer juif en Palestine, mais bien plus profondément sur le fait que ces accords découpent de manière unilatérale la région en zones ethno-politiques, à l'opposé des revendications des mouvements de libération. Nous verrons cela dans d'autres extraits.

On voit ainsi naître une Société réformiste de Beyrouth en 1913. Réunie en assemblée, elle se dote d'un comité restreint ainsi composé: 13 musulmans, 12 chrétiens et 1 juif (Samir Kassir, Histoire de Beyrouth).

Vladimir Jabotinsky, fondateur du sionisme révisionniste dont l'influence sur la politique stratégique israélienne est infiniment supérieure à celle d'un Theodor Herzl, reconnaissait lui-même cette identité du nationalisme arabe, dans un texte fameux de 1923, Le mur de fer, Nous et les arabes:
Le nationalisme arabe s'est forgé les mêmes aspirations que celles du nationalisme italien avant 1870 et que le nationalisme polonais avant 1918: réaliser l'unité et l'indépendance.
Rien à voir, on le voit, avec le mythe d'une cocotte-minute portée à ébullition sous le couvercle de l'occupation ottomane qui, l'empire s'étant effondré, mènerait à la dislocation en micro-États à vocation ethnique.

Jabotinsky s'oppose alors à ceux qui, dans le mouvement sioniste, proposeraient de soutenir ces mouvements d'indépendance (ce qui, disons, aurait préparé des relations pacifiques et de coopération entre Israël et les États «modernes» qui émergeraient de ces mouvements nationaux). Jugeant irréaliste cette collaboration, il propose alors (d'où la célébrité de ce texte) la mise en place d'un «mur de fer» entre les juifs et les arabes:
Cette colonisation peut continuer et se développer à condition de se faire sous couvert et la protection de forces indépendantes de la population locale – un mur de fer que la population native ne pourra abattre. Tel est le résumé de notre politique envers les Arabes.
Il me semble important de remarquer que, dans ce texte, il n'y a trace ni de propagande (Jabotinsky dénonce ceux qui voudraient tenter de manipuler les arabes par des mensonges ou des fausses promesses), ni de racisme anti-arabe (le foyer juif doit s'approprier des terres en Palestine, car tel est l'objectif du mouvement sioniste, sur lesquelles se trouvent les arabes, mais à aucun moment il ne disqualifie la légitimité arabe sur ces terres, ni sur des critères historiques ni sur des comparaisons de «valeur» intrinsèque des peuples). Rien à voir avec des slogans tels que «une terre sans peuple pour un peuple sans terre», qui nient l'existence des Palestiniens; il décrit simplement deux intérêts antagonistes, chacun légitime, sur la même terre et se propose d'y répondre par la force. C'est, simplement, cynique.

La décision prise, la propagande se met en marche (a posteriori): les Palestiniens disparaissent de l'histoire de cette terre, et de toute façon leur diabolisation rend leurs droits inférieurs à ceux du foyer juif. Sans cette propagande, il est impossible pour des nations ou des peuples se prétendant démocratiques et se reconnaissant des aspirations élevées, de mener des actions violentes de prédation. Intéressons-nous rapidement à l'auto-alimentation de cette propagande.

Au départ, il y a la décision pure et simple de coloniser une terre. Par exemple la France du XIXe siècle se lance dans la conquête de l'Afrique du Nord; un large éventail d'intérêts objectifs justifient cette conquête soutenue par un parti colonial souvent explicite. Mais rapidement, il est impossible pour la France-pays-de-la-Révolution (ou de-la-charité-chrétienne) de se percevoir, elle-même, comme un prédateur. Se développe donc un vigoureux travail de propagande, et au bout d'un siècle, bien rares sont ceux, intellectuels, politiques, citoyens, de droite comme de gauche, qui n'adhèrent pas, au moins un peu, à l'idée de la «mission civilisatrice de la France» au Maghreb. Lorsque l'armée française torture en Algérie, ils sont bien peu nombreux en Métropole à ne pas croire que la France défend sincèrement les intérêts des Algériens. Jusqu'à croire qu'il est encore indispensable aujourd'hui de présenter «les aspects positifs de la présence française» à nos chères têtes blondes.

Partant d'un simple constat objectif et cynique («nous voulons cette terre, nous voulons ces ressources...»), il faut immédiatement développer une intense propagande permettant de justifier la prédation de la part de peuples qui s'identifient eux-mêmes comme ayant des valeurs morales élevées. Au fur et à mesure du temps, cette propagande dépasse le statut de propagande: elle n'est plus seulement un mensonge cynique masquant la réalité de l'occupation, surcouche ajoutée à une politique à laquelle il est encore possible de s'opposer; elle devient par auto-intoxication l'unique cadre de pensée duquel il n'est plus possible de sortir; l'occupation signant alors la déchéance morale complète de la puissance occupante.

La théorie de la «cocotte-minute», cadre de pensée offert aux citoyens occidentaux, ressort de cette logique. Chacun peut encore critiquer les aspects les plus extrêmes des agressions occidentales en terre du Levant, mais personne n'imagine plus que la région puisse être et avoir été autre chose qu'une «bombe à retardement» ethno-religieuse.

Bien avant les propagandes actuelles néoconservatrice et israélienne, il faut remonter aux mandats français et anglais pour voir apparaître la propagande basée sur la «défense des minorités». Comprendre: sans intervention étrangère, la région serait tout bonnement livrée au génocide.

Les «martyrs» (ceux de la Place des Martyrs du centre de Beyrouth) exécutés le 6 mai 1918 par les Turcs, sont célébrés chaque année au Liban et en Syrie: ils étaient à la fois des nationalistes arabes et des nationalistes libanais.

En octobre 1918, il a existé une (incroyablement brève) indépendance arabe. L'espoir est phénoménal. Faysal prend Damas le 3 octobre. Un gouvernement arabe se met en place. Le 6 octobre, à Beyrouth, lever des couleurs arabes au Sérail. Samir Kassir, Histoire de Beyrouth:
Trois jours plus tard, sur l'ordre du ministère français de la Marine, la division navale de Syrie prit possession du port de Beyrouth et, le lendemain, un premier détachement britannique arriva avec l'état-major d'Allenby; le colonel de Piépape, représentant l'armée française, l'accompagnait. Le 10 octobre, les chasseurs d'Afrique, flanqués d'une «compagnie syrienne» sous commandement français et transportés par mer depuis Haïfa, défilaient dans les rues de Beyrouth, drapeau tricolore au vent, acclamés par une foule de chrétiens. Immédiatement après leur entrée à Beyrouth, les Français sommèrent le représentant de Faysal de se retirer. Ils firent amener le drapeau arabe et prirent en main la direction de l'administration.
En 1918, la libération de la domination ottomane débouche donc, par l'action des arabes eux-mêmes, sur la création d'une nation arabe mutli-confessionnelle, unifiée et inspirée des théoriciens de la laïcité. Immédiatement les Français et les Anglais interviennent pour renverser ce jeune pouvoir.

Notez bien: le mandat français est clairement contraire à l'esprit de la charte de la nouvelle Société des nations. Les peuples du Levant relèvent alors d'une «catégorie A» quant à leur stade de développement, c'est-à-dire que la puissance mandataire est simplement chargée de l'accompagner vers l'indépendance. Indépendance qui est déjà réalisée à l'arrivée des Français.

En 1919, la mission américaine King-Crane, chargée d'évaluer l'utilité d'un mandat, et à laquelle les Britanniques et les Français ont refusé de participer, «avait obtenu un résultat sans ambiguïté»:
Leur sondage des différentes élites au Levant avait montré qu'une écrasante majorité, sauf dans le Mont-Liban, refusait tout mandat; si cela était malgré tout indispensable, alors un mandat américain paraissait préférable à tout autre. Mais le témoignage de la commision n'aura de valeur que devant l'Histoire. [...] La SDN qu'il avait voulue se ferait sans lui [Wilson]. Les deux partenaires de l'Entente cordiale, qui s'étaient soutenus l'un l'autre pour faire échec au principe d'autodétermination, avaient les coudées franches pour imposer leur partage.
Les Français et les Britanniques, menés par leurs partis coloniaux respectifs, mettent en avant la «logique des minorités». Cela revient, en pratique, au dépeçage de la nation arabe en États ethniques. La défense des minorités est l'alibi premier du parti colonial, et bien évidemment se développera grâce à une propagande bien orchestrée.

Ainsi de la naissance d'une identité chrétienne-libanaise (encore Samir Kassir):
Maintenant que la France était militairement en contrôle, rien n'était plus en mesure de freiner la production d'une identité chrétienne-libanaise spécifique qui, tout en se cherchant des repères autochtones, intégrait le paradigme de la «civilisation» française.
La suite explicite cette «création» identitaire parfaitement datée, et qui fleurit jusqu'à nos jours:
Le particularisme n'était revendiqué que par opposition à l'environnement arabo-musulman, qu'il s'agît de la spécificité de la Montagne, fondatrice de l'affirmation nationale libanaise mais assumée pleinement par une partie de la population qui se trouvait concernée par cette nouvelle construction étatique, ou de l'invention datable du phénicianisme, mis en avant en 1919 par un groupe de publicistes chrétiens qui, autour de Charles Corm et Michel Chiha, cherchaient précisément à légitimer par l'Histoire l'incorporation des villes côtières. Le phénicianisme s'écrivait en français, et l'idéologie séparée de la Montagne prenait notamment racine dans une relation privilégiée avec une «doulce mère» prétendûment toujours présente depuis la lettre apocryphe de Saint Louis aux maronites.
Au temps pour la «cocotte-minute des sectarismes». Samir Kassir (peu suspect de grand-syrianisme) explicite une courte indépendance arabe multiconfessionnelle et «moderne» immédiatement réoccupée par les Français; il décrit l'utilisation de l'alibi de la défense des «minorités» pour justifier l'imposition d'un mandat sur une nation qui a déjà réalisé son indépendance, puis la création d'une identité nationale séparée grâce au travail des «publicistes».

La question syrienne n'est cependant pas encore réglée. Faysal, à Damas, tente la conciliation et va jusqu'à approuver l'idée d'un mandat français à condition que la Syrie ne fût pas divisée. Kassir:
La France choisit la manière forte pour se débarasser de l'obstacle, elle le montra en nommant à la place du diplomate Georges-Picot un haut commissaire militaire. [...] Appartenant à la frange la plus conservatrice de l'armée, le général Henri Gouraud était clairement imbu de sa mission; il n'eut de cesse [...] de bouter Faysal hors de Syrie. Le 24 juillet 1920, son armée battait à Mayssaloun [...] les maigres troupes de Youssef al-‘Azmeh [...]. La route de Damas était ouverte.
Puis ce geste français, que Samir Kassir qualifie d'«esprit de croisade»:
Le premier geste de Gouraud, en entrant [à Damas], fut d'aller sur la tombe de Saladin pour le narguer post mortem.
Où l'on voit que les théories ethniques ont vocation de propagande au dépeçage de la région, mais aussi que c'est le parti colonial occidental lui-même qui est pétri de haine religieuse.

La suite est très importante pour notre démonstration.

Tout d'abord, la proclamation de l'État du Grand-Liban n'a pas été faite sans difficulté.
Le 1er septembre 1920 [...], [Gouraud] proclama solennellement l'État du Grand-Liban qui réunissait à l'ancienne Mutasarrifiyya du Mont-Liban les villes de la côte et quatre provinces périphériques à dominante musulmane, contre les vœux des populations ainsi annexées. Cette mesure, prévue par la SDN, pouvait certes se prévaloir du soutien d'une fraction de la population autochtone, en particulier le clergé et la plupart des notables maronites. Par tous cependant: plusieurs personnalités chrétiennes, parmi lesquelles le propre frère du patriarche maronite [...], furent déportées pour faire taire toute opposition.
Épisode oublié... Une large partie de la population refuse, purement et simplement, d'être «libanaise». À l'indépendance (réelle) du Liban, nombreux sont ceux qui devront aller en justice pour obtenir des papiers qu'ils avaient jusque là refusés.

Il est important, me semble-t-il, de voir que le découpage ethno-religieux se fait sur la base d'une identité séparée largement créée, à cette date, par la propagande (un groupe de «publicites»), et surtout que l'imposition d'une volonté minotaire sur la majorité de la population annexée repose sur la promotion des revendications des groupes les plus sectaires. La France ne s'appuie pas sur les chrétiens partisans de la Nation arabe, moderne et laïque, qu'elle déporte, mais promeut les religieux séparatistes anti-laïcs et anti-libéraux.

La suite est encore riche d'enseignements, elle concerne la Syrie.
La politique française poussa la logique des minorités à son extrême en partageant ensuite le reste du territoire syrien en quatre entités: l'État de Damas, l'État d'Alep, l'État des Alaouites et l'État druze.
Vous ne rêvez pas. La «cocotte-minute sectaire» n'est rien d'autre qu'un découpage que souhaitait imposer la puissance coloniale. Découpage refusé par les populations et les acteurs de l'indépendance arabe. Cela n'a jamais existé auparavant et n'était réclamé que par des minorités promues par les puissances mandataires. La France ne parvint pas à imposer au Syriens ce découpage.

De fait, l'imposition de ce découpage se fait par la violence. Les dix années qui suivent 1920 furent marquées par une répression française entièrement militaire. La lecture de ce passage de Samir Kassir démontre que les foyers de résistance sont multiples et populaires; tout l'opposé de ce qui ressemblerait, de près ou de loin, à un «groupuscule islamo-terroriste» agissant contre sa propre population. Malgré la répression française, les Syriens parviennent à réunifier leur État.
Ce fut seulement en 1932 que la France accepta la réunion des États de Damas et d'Alep. Et alors que la Grande-Bretagne avait transigé dès 1930 en Irak [...], il fallut attendre 1936 pour voir réviser la politique française. [...] Si l'unité de la “Petite Syrie” resta acquise et si l'intégration des États alaouites et druze à l'ensemble syrien ne fut pas remise en cause, la France ne tarda pas à reprendre sa politique répressive contre le mouvement national.
Je vais arrêter là, il n'est pas utile de recopier ici les 700 pages du livre de Samir Kassir (Histoire de Beyrouth, Fayard, 2003).

Dans Le Liban contemporain (La Découverte, édition 2005) Georges Corm conclut ainsi un passage consacré à cette question:
Ainsi, la déstabilisation de la région du Proche et du Moyen-Orient sur des bases ethniques et religieuses à l'époque contemporaine trouve bien son origine dans les ambitions des puissances extérieures. Toutefois, il faut attendre la création de l'État d'Israël et l'éviction de la population palestinienne de son territoire en 1948 pour assister à la création du premier État à base confessionnelle exclusive. Toutes les autres avaient lamentablement échoué, y compris celle du XIXe siècle (qui dura quinze ans, de 1945 à 1860) de couper le Mont-Liban en deux cantons (caïmacamats), l'un druze et l'autre maronite, ou celle du XXe siècle de créer en Syrie un État druze et un État alaouite, ou la tentative anglaise en Égypte de couper la minorité copte du mouvement national incarné par le parti Wafd. C'est donc l'émergence de l'État juif qui a constitué le véritable précédent. Dans une région aussi sensible que le Moyen-Orient et aussi riche en communautés diverses, ce précédent devait, par la force des choses, relancer les germes d'une désintégration à base ethnique et religieuse de la région; désintégration sans laquelle la survie isolée d'un État, dont le critère exclusif d'existence et le fonctionnement reposent sur une identité religieuse, peut en effet être difficilement envisageable à long terme.
Sur la «montée» de mouvements islamistes dans la région, d'autres développements seraient sans doute intéressants, et une présentation sous l'angle du soutien historique des occidentaux à ces mouvements n'est pas le moins légitime. Évoquons un point de vue un peu plus original sur cette question. Georges Corm, dans son ouvrage de référence, Le Proche-Orient éclaté, 1956-2003, propose:
[...] ce renouveau islamique s'appuie beaucoup sur la vigueur de la vie religieuse communautaire aux États-Unis et la montée du fondamentalisme dans certaines Églises issues du protestantisme. Comme le montre fort bien Sadek Al-Azem, un universitaire syrien très connu pour ses travaux critiques sur la pensée religieuse arabe, c'est aux États-Unis qu'est née au début du siècle la notion de fondamentalisme religieux. «Il devrait être aujourd'hui évident, écrit Al-Azem, que le paradigme de référence implicite et explicite de la littérature produite en Occident sur le phénomène fondamentaliste – islamique ou autre – se touve dans le mouvement religieux américain qui commence avec le pamphlet Les fondamentaux: un témoignage sur la vérité et se prolonge avec la mobilisation d'une majorité de type moraliste (The Moral Majority) de la présidence de Ronald Reagan et sa décennie.» Al-Azem cite de nombreux écrits islamistes arabes prenant pour modèle le fondamentalisme religieux protestant ou juif et décrit en détail, dans une optique de comparaison des trois monothéismes, certaines expériences de fondamentalisme chrétien, protestant aux États-Unis ou catholiques en Europe. [...] Il montre ainsi la vanité des efforts de tous ceux qui veulent voir dans le «fondamentalisme islamique» un phénomène enfermé sur lui-même, dans une spécificité irréductible, sans communication avec le mouvement des idées et des cultures, y compris dans leurs composantes antimodernistes qui caractérisent certains aspects du fondamentalisme et du renouveau (revivalism) chrétien.
Il me semble que ces extraits démontrent que l'histoire de la «cocotte-minute» communautaire, qui ne demanderait qu'à exploser sur des bases ethno-religieuses dès qu'on libére la pression, est une pure invention de la propagande occidentale, que les néoconservateurs et les israéliens n'avaient plus qu'à reprendre.

Au contraire, l'histoire du Liban et de la Syrie (on pourrait certainement s'intéresser aux pays du mandat britannique) montre que la France est intervenue pour annihiler une indépendance arabe déjà réalisée sur la base de thèses nationalistes, laïques et «modernes», que la nation arabe ouvertement multiconfessionnelle préexistait et a été sciemment démantelée selon l'alibi d'une protection des «minorités» justifiée uniquement par le travail de propagandistes («publicites»), que cela s'est imposé par la répression des partisans d'un nationaliste laïque et progressite, et par la promotion des religieux séparatistes anti-laïcs et anti-libéraux.

Et, par dessus tout, c'est la volonté des seules forces internes qui a permis de revenir sur le découpage ethnique imposé par les Français et de créer un «vivre ensemble» arabe et multiconfessionnel!

L'ethno-politique est un virus introduit dans la culture du Moyen-Orient par les occidentaux; elle n'existait pas auparavant, et tous les mouvements qui refusaient ce découpage ethno-religieux ont été combattus à toute force par les occidentaux. C'est, très exactement, le contraire de ce que la propagande occidentale nous raconte chaque jour.

Terminons sur ce beau mot de Samir Kassir:
La révolution des transports avait élargi l'horizon. Voici que celui-ci se rétrécissait avec la découverte d'une démarcation inédite: la frontière. Pour une région qui, depuis des siècles, avait été intégrée dans l'un ou l'autre des immenses empires qui s'étaient succédé à l'est de la Méditerranée, le modèle de l'État westphalien signifiait l'interruption du sens de la continuité, territoriale, économique, culturelle, qui façonnait l'espace.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

tt d'abord félicitations pour votre blog qui est très intéressant.J'aimerais amener quelques précisions à votre présentation:
-La France est protectrice "des lieux saints" et des chrétiens d'Orient depuis Louis XIV
je ne vous rappelerais pas les massacres de chrétiens du Mt Liban aux alentours de 1860 qui autorisèrent l'intervention de Napoléon III,ni le rôle des minorités chrétiennes ds la tentative de modernisation de l'empire ottoman qui ne se limitait pas qu'au monde arabe
Aucun monde n'est idyllique,je ne vous parlerais pas des crispations religieuses au MO musulmans contre coptes en Egypte, ni de la confusion entre parti baas,alaouites et nationalisme grd syrien etc...
Ces sociétés parcourues de soubresauts dont l'islam est le vecteur d'une demande de réformes sociales nécessaies ,je ne dirais pas urgentes ..Qui y at-il d'urgent au proche-orient
Je vous remercie encore pour l'excellente tenue de votre blog

Khwanji a dit…

Salut

Juste un mot pour vos dire que j'apprécie beaucoup votre blog: vos analyses sont souvent pertinentes "rafraichissantes". Et j'y ai appris pas mal de choses. Bonne continuation.

Anonyme a dit…

Bravo et merci pour cette eclaircissante analyse!

J'aimerais maintenant lire "L'ethno-politique au Canada" si ca se trouve...

Ouf a dit…

http://www.thecornerhouse.org.uk/item.shtml?x=54058: "sang et culture"