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20 juillet 2006

Libanismes

Les Libanais sont connus pour leurs... libanismes. Ce sont des tournures et expressions orales mélangeant le français et l'arabe. Elles marquent, le plus souvent, un parler populaire et sont parfois utilisées y compris par les non francophones. Les libanismes les plus connus sont «Madametak» (ta femme) et «Merci ktir» (merci beaucoup). Un autre marqueur de libanisme est l'usage de tournures typiquement arabes en français: facilité pour le tutoiement (il n'y a pas de vouvoiement dans l'arabe courant), oubli parfois de l'article («Alors ça, c'est Chich-taouk»; attention: considéré comme très impropre – on est plus proche du baragouinage que du libanisme). Une autre caractéristique consiste à utiliser des expressions françaises légèrement détournées de leur sens habituel. Enfin, le recours systématique à des exclamations arabes au milieu d'une conversation en français.

Ces libanismes sont proscrits dans la langue soignée; à Achrafieh (quartier chrétien bourgeois de Beyrouth) ou rue Monot (rue des bars branchés), on ne les utilise pas (un Libanais «french educated» se doit de parler un français un peu précieux, dépourvu d'expressions parlées, de tournures argotiques et évidemment de libanismes). Dit autrement: un libanisme, ça fait un peu plouc. Certains plus que d'autres (l'oubli de l'article est rare, et marque vraiment une mauvaise maîtrise du français; comprendre: une mauvaise éducation).

À l'inverse, utilisés par un Libanais, puisque cela témoigne d'un usage populaire de la langue, c'est aussi le choix d'un niveau de langage ayant une signification particulière: parler de façon populaire, en français, a évidemment un intérêt.

Et pour un Français (tel que moi), c'est une des meilleures façons de s'imprégner de la vie libanaise, de créer une proximité sans (encore) maîtriser l'arabe. Et, pourquoi pas, d'éviter l'image élitiste associée à la présence française au Liban.

Et je ne saurais trop conseiller de toujours utiliser un petit «bonjour» ou «merci», compris par tous les libanais; outre le fait de s'identifier immédiatement (ce qui permet éventuellement de commencer une discussion en français avec un commerçant francophone), il y a là une marque discrète de respect. Les francophones seront flattés d'avoir été ainsi identifiés comme francophones; les non-francophones aussi puisqu'on aura présupposé qu'ils comprennent le français (marque d'un certain niveau d'éducation).

En tout cas, en ce moment, utiliser des libanismes, penser par libanismes, c'est encore ce que j'ai trouvé de mieux pour m'imprégner de cette proximité et de cette solidarité dont les Libanais ont tant besoin aujourd'hui. Une manière personnelle de dépasser l'impuissance.

– Je l'ai déjà écrit ici, commencez vos phrases par «ils». Même si vous pensez que le «ils» est parfaitement identifié, ça n'est pas le cas. «Ils tapent n'importe où» désigne certes l'armée Israëlienne, mais «Ils ont décidé de détruire le pays» n'a pas forcément le même sujet. Tournure relevant de la même logique: «ces gens-là» (ne présupposez jamais que votre interlocuteur et vous identifient les mêmes «gens»).

– Voici deux exclamations arabes qui marquent une compassion extrême. «Haraam!», je n'en connais pas la traduction littérale (peut-être une banalisation de haraam, l'interdit religieux musulman, opposés au halal, ce qui signifierait quelque chose comme l'indignation contre ce qui ne devrait pas être; mais rien n'est moins sûr), mais c'est utilisé dans le sens de «quelle pitié», «j'ai pitié pour...»; exemple: «haraam, les pauvres gens!». «Ya allah!», littéralement «ô mon Dieu», totalement banalisé (ayant perdu son caractère religieux, donc; par ailleurs, notez bien: allah n'est pas le nom du dieu musulman, c'est le mot arabe pour «dieu»; allah est donc aussi bien le dieu des chrétiens arabophones) marque la compassion avec une pointe de révolte; «ya allah! ils ont détruit la maison de mon oncle» marque donc à la fois la compassion pour les victimes de l'événement, mais aussi l'aspect révoltant de l'événement. Attention, en temps normal, selon l'intonation et le contexte, «ya allah» marquera carrément l'énervement («je ne trouve plus mon passeport» – «ya allah! tu es idiot ou quoi?»); les deux mots (ya, allah) sont bien séparés (sinon: «yallah», signifiant «allez, on y va») et l'intonation est un peu traînante.

– Ne dites pas «bombarder», dites «taper»: «ils ont tapé la route entre Tarchich et Zahle». Notez bien: ça n'est pas «taper sur», mais «taper» tout court, et parfois «taper à» («ils ont tapé à Chtaura»). C'est un libanisme: personne n'aurait jamais dit «Les Américains ont tapé Bagdad».

– En ce moment, les jugements moraux s'expriment principalement par les expressions suivantes: «sauvages» (c'est une marqueur important: les arabes de la région allant de la Palestine à l'Irak, en passant par le Liban, ont une immense et légitime fierté pour leur culture et leur histoire; «sauvages» a donc une signification particulièrement forte, similaire je suppose aux «barbares» de l'Antiquité), «racistes» («ces gens-là sont des racistes»; là aussi, cela ressort de la fierté de l'histoire commune d'une région où les religions vivent ensemble depuis des millénaires et, par opposition, le mépris absolu pour les théories basées sur l'éthno-religieux et le «choc des civilisations»). Concernant les politiques (israéliens, américains, communauté internationale complice, parfois libanais): «sales» (le soin permanent pour l'hygiène crée, par opposition, le jugement absolument négatif de la «saleté» morale).

– Ne dites jamais «Inch Allah» (si Dieu le veut). C'est certes utilisé quotidiennement par les Libanais de toutes confessions, mais pas en ce moment, et pas au sujet de l'agression israélienne. «Inch Allah», c'est s'en remettre à Dieu. Or, c'est la volonté et l'unité du peuple libanais qui permettront au pays de survir et de se reconstruire.


– «Il faut arrêter avec ça.» Certes pas un libanisme pur jus mais, ces derniers jours, je crois bien l'avoir entendu prononcer, exactement de cette façon, par tous les expatriés que j'ai recontré, lorsqu'ils discutent avec des Français. La conversation-type, c'est:
– Français: Ah, vous êtes Libanais?
– Libanais: Oui.
– Français: Et vous, vous êtes quoi?
– Libanais: Je viens de vous le dire, je suis Libanais.
– Français: Mais je veux dire, euh, quoi, comme religion?
– Libanais: Non mais il faut arrêter avec ça, hein. Je suis Libanais, on est tous Libanais, et puis c'est tout.

3 commentaires:

el a dit…

hehe j'aime bien l'article surtt que auj jai lu que des articles expliquant la guerre (pour ou contre) dc ça au moins ça change un peu ça remonte le moral .. je vien de connaitre ce site et il est tres interressant surtout venant d'une non-libanaise t'es tres forte ;);)
mais juste une precision pour " ne pas dire bombarder mais plutôt taper " je dirais que c'est "frapper" genre:" oui auj. ils ont frappés le pont du casino ... voila ça passe mieux...

et encore felecitation ;)

linalone a dit…

Es-tu sure (tutoiement, libanisme:D), de ne pas etre Libanais(e)? j'aurais parie la dessus.
Hilarious!

Anonyme a dit…

Vous savez, M. Nidal, apprendre un peu d'arabe, ne serait-ce que le minimum pour se faire comprendre, ce n'est pas si difficile que cela... et ça fera au moins aussi bon effet qu’un français parsemé de libanismes, j’en suis certain. Je suis étonné que cela puisse poser problème à un vrai passionné du Liban. Enfin, comme on dit au Maghreb : « chouia b’chouia », peu à peu, pas à pas. (On dit aussi « li zerboû, mâtoû », « les gens pressés sont des gens morts.» Cela complète l’idée. Je me demande ce que disent les Libanais.)

Et puis, je ne suis pas d'accord avec vous sur le fait de ne pas dire in châ Allah (et non pas inch Allah, qui ne veut de toute façon rien dire). L'expression me paraît tout indiquée, au contraire, et sauf votre respect, je ne me priverai pas de l'employer.
Le tout est de savoir quand et comment l'utiliser. Il y a effectivement des cas où la religion musulmane interdit de dire "si Dieu veut": c'est par exemple lorsqu'on demande le pardon pour nos fautes; car ce serait considéré comme indélicat de dire "pardonne-moi si tu veux" (sous-entendu: et si tu ne veux pas, je m'en passe allègrement).
Vous dites justement que "in châ Allah, c'est s'en remettre à Dieu". D'accord, mais lorsque vous dites, ensuite que c'est "la volonté et l'unité du peuple libanais qui permettront au pays de survivre" (avec une belle coquille d'ailleurs: vous avez écrit "de survir"), je réponds: certes, mais l'unité et la volonté ne lui serviront de rien s'ils ne s'en remettent pas avant tout à Dieu. Je ne dis pas nécessairement au Dieu des partis "extrémistes", le "Dieu qui fit rouer Labarre" ou le "Dieu qui donne au turc barbare Des femmes plein le ciel et plein le firmament", dont parle Victor Hugo; mais enfin, ce Dieu qui est en chacun de nous, et sans lequel l'homme n'est rien, absolument rien. Il me semble - et veuillez m'excuser si vous ne partagez pas mon opinion - que c'est justement dans les circonstances les plus tragiques, comme celles que connaît le monde actuellement, que l'homme devrait un peu se souvenir de ce qu'il est, reconnaître sa faiblesse et le néant de ses prétentions, arrêter de faire le malin, s’humilier un peu enfin. Que l’on soit musulman ou chrétien, l’idée qu’il faille s’en remettre à Dieu quand notre voiture tombe en panne, mais pas quand l’armée israélienne nous bombarde, est théologiquement aberrante. Réserver Dieu pour les petits tracas quotidiens, et le congédier quand les choses vont vraiment mal! Cela n’a aucun sens. Vous trouvez peut-être que la religion en général est insensée, mais là ce serait une folie dans la folie. Certes je ne me permettrais pas de faire la leçon à des personnes qui tentent de survivre sous les bombes ou parmi les décombres, mais vous vivez en France, donc pas de problème.

Ne m’en veuillez pas si vous n’approuvez pas ma façon de voir. Je vous demande seulement de ne pas fermer brutalement la porte. Ce que votre phrase sur « la volonté et l’unité » a un peu l’air de faire. Je crois absolument à l’utilité et à l’efficacité de la prière. Je pense qu’en ce moment, il y a beaucoup de Libanais de toutes confessions qui prient. C’est qu’apparemment ils y croient aussi, en tout cas je le leur souhaite. Eh bien ! dans un pareil moment, j’espère que vous n’aurez pas l’indélicatesse de leur signifier que tout cela n’est que de la simagrée. Donc cette phrase vous aura échappé par inadvertance.

Bien sûr, les Libanais qui prient ne disent pas in châ Allah, ou alors très occasionnellement. Ils usent plutôt d’un autre mot typique, un peu plus fort, dont j’aimerais rappeler l’existence, car il peut être bien utile aussi à ceux qui vont là-bas : le mot « amîn » (ou amen). Il est vrai que « le sionisme sera défait et le Liban recouvrera son indépendance et sa fierté, in châ Allah » fait un peu faiblard. Mais « Seigneur, délivre-nous du sionisme et fais que toute la région recouvre son indépendance et sa fierté. Amîn. » sonne déjà beaucoup mieux.

Je vous prend un peu franchement à partie, cher Nidal. J'apprécie votre esprit et votre travail d’analyse. Vous ne m'aviez pas l'air d'avoir un présupposé contre les religions, quelles qu'elles soient. J’espère que je ne me suis pas trompé. A côté de ceux qui prient, ici ou là-bas, il y a aussi ceux qui ne prient peut-être pas, mais qui font un excellent travail en dénonçant les mensonges et les manipulations de l’information. C’est très bien comme ça. Mais il faut un peu d’adab, de part et d’autre, sinon ça ne peut pas fonctionner.

Cordialement,

A.M.