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17 décembre 2006

Hezbollah: quelques idées (trop) simples pour les libertaires

Comme il a longtemps existé une communication à destination des courants libertaires européens faisant la promotion des aspects les plus gauchisants (ou prétendument tels) d'Israël, il existe également une communication négative à l'encontre du Hamas et du Hezbollah à destination de ces mêmes libertaires.

Il est certes important de ne pas tout confondre, et de ne pas se tromper de discours. Angry Arab, très à gauche, tout en soutenant les résistances libanaise et palestinienne, y compris lorsqu'il évoque leurs composantes islamistes, ne cesse de rappeler ses critiques de ces composantes; et, pour le moins, d'indiquer qu'il ne s'agit de mouvements ni marxistes, ni gauchistes, ni libertaires, qu'ils n'adoptent aucunement une analyse de classes... Et au Liban, les mouvement de Michel Aoun et Amal, leurs principaux alliés, ne peuvent sans doute pas non plus être considérés comme des groupes libertaires! Vouloir extraire des discours de Hassan Nasrallah des similitudes avec un discours de classes (ce que l'on constate parfois) est une erreur.

Pour autant, la séduction qu'une certaine critique prétendument «de gauche» opère sur les libertaires européens est inquiétante. D'accord pour une critique construite des buts politiques du Hezbollah et du Hamas, mais encore faut-il se baser sur des commentaires un peu honnêtes ou sérieux.

Cas d'école, la parution il y a quelques jours d'une mise au point intitulée «À propos du Hezbollah», signée Patrick Feldstein, pour l'Organisation communiste libertaire, sur le site de La Sociale.

Le choix des mots n'étant jamais innocent, on peut relever que, dès son introduction, l'auteur oppose «la résistance du peuple libanais» à «cette entité se faisant appeler le Hezbollah» («un mouvement se revendiquant clairement national religieux»). Ben voyons.

Le plus gros de l'article est constitué d'un «Rappel historique» suivi d'une présentation du «Culte du martyre». L'auteur indique en fin d'article que, parmi ses sources, il utilise «L'Orient-Le Jour, août 2006, Michel Hajji Georgiou et Michel Touma». En fait de source, il s'agit d'un copier-coller pur et simple de passages entiers d'un des trois articles de la trilogie publiée par ce quotidien. Largement reproduit sur le Web, on trouvera une version de l'article repompé sur le site du quotidien réunionais Témoignages: «La naissance du Hezbollah et les racines de son action politique».

Est-il nécessaire d'indiquer qu'utiliser, comme seules sources libanaises quant à la nature du Hezbollah, un article de L'Orient-Le Jour et une étude de l'Université Saint-Joseph, de la part d'un communiste libertaire, ça n'est pas bien sérieux. Complété d'autres sources, pourquoi pas, mais là, c'est ridicule. Il ne viendrait certainement pas à l'auteur l'idée de les utiliser comme uniques sources s'il voulait écrire un article sur l'histoire des mouvements marxistes au Moyen-Orient; alors pourquoi le faire au sujet du Hezbollah? J'insiste: en tant qu'éléments parmi d'autres sources, je veux bien; mais L'Orient-Le Jour comme unique source documentaire pour raconter l'histoire du Hezbollah et son «culte du martyre», c'est navrant.

Le succès, parmi les groupes de gauche, de l'«étude» de Michel Hajji Georgiou et Michel Touma est assez étonnant. Ainsi de Témoignages, le quotidien du Parti communiste de la Réunion; n'a-t-il rien d'autre à proposer à ses lecteurs qu'une «analyse» tirée de L'Orient-Le Jour?

La partie la plus «problématique» de la reprise de cette «étude» est, évidemment, l'importance accordée au «culte des martyres» au sein du Hezbollah. L'article de La Sociale reprend très longuement cette explication, et copie-colle par exemple l'explication suivante:

Tomber en martyr au service des préceptes de Dieu devient ainsi un honneur suprême pour tout jeune chiite. Et l’objectif sur ce plan n’est pas tant de remporter une victoire militaire directe et immédiate, mais plutôt d’avoir eu le privilège d’être martyr, de s’être sacrifié par amour du Tout-Puissant, d’autant que la vie dans l’au-delà promet le bonheur éternel. Rester attaché à la vie d’ici-bas, motivée par les contingences matérielles, est donc insignifiant devant l’honneur que représente le martyre au service de Dieu.
Pourtant, Patrick Feldstein prétend aussi se baser sur un article de Robert Pape dans The Observer, d'août 2006. L'article, intitulé «What we still don't understand about Hizbollah», rend pourtant totalement déplacée cette longue focalisation sur le «culte du martyre» des «chiites». On lit par exemple dans l'article de Robert Pape (mais ce passage n'est pas repris par Patrick Feldstein):
Pendant les recherches pour mon livre, qui couvre les 462 attaques-suicides qui ont eu lieu à travers le Monde, des collègues ont écumé les sources libanaises pour récupérer des vidéos de martyres, des photographies, des témoignages et des biographies de bombes humaines du Hezbollah. Sur les 41 personnes concernées, nous avons identifié les noms, les lieux de naissance et d'autres données personnelles pour 38 d'entre elles. Nous avons été choqués de découvrir que seulement huit étaient des fondamentalistes islamistes; 27 appartenaient à des groupes gauchistes tels que le Parti communiste libanais et l'Union socialiste arabe; trois étaient des chrétiens, dont une femme maîtresse d'école titulaire d'un diplôme supérieur. Tous étaient nés au Liban.

Ce que ces attaquants-suicide – et leurs héritiers d'aujourd'hui – partagent, ce n'est pas une idéologie religieuse ou politique, mais simplement leur engagement à résister à une occupation étrangère.
La focalisation de l'article «À propos du Hezbollah», tirée mot pour mot de l'«étude» de L'Orient-Le Jour, sur le «culte du martyre» des chiites du Hezbollah, est rendue totalement caduque par l'article de Robert Pape.

Quant au contenu des citations attribuées à un des membres du Hezbollah sur ce sujet, elles m'apparaissent assez évidentes. Tout groupe combattant ne disposant pas d'une supériorité militaire absolue (qui, seule, permettrait de zigouiller l'ennemi sans prendre de risques personnels) glorifie le «sacrifice ultime» et est bien obligé de souligner que ce sacrifice (dont l'ennemi est supposé avoir peur) mènera à la victoire. Ce discours de la part du Hezbollah n'est ni étonnant ni original; il ne le différencie même pas fondamentalement des «valeurs occidentales»: les propagandes des nations occidentales (presse, littérature, cinéma) lors des conflits qui impliquent de terribles «sacrifices humains» sont emplies de ce genre de considérations. La thématique de la rédemption par le sacrifice est tellement omniprésente dans la culture populaire occidentale qu'il semble difficile d'en conclure à une particularité chiite.

Est-il bien nécessaire de rappeler que cette volonté de réduire la résistance à l'occupation à un motif d'extrémisme religieux est un des éléments centraux de la propagande israélienne. En Palestine, elle prétend se justifier par un extrémisme (de fait) sunnite; passant la frontière du Liban, elle deviendrait une caractéristique chiite.

Tout une partie du (pourtant très contestable) article de L'Orient-Le Jour n'est pas reprise. Elle n'est pourtant pas sans importance, puisqu'on y lit par exemple:
C’est sans doute sur le plan doctrinal et idéologique que le document de 1985 revêt encore un certain intérêt, notamment en ce qui concerne la question de l’établissement d’un État islamique. Le texte établit clairement une distinction entre «la position doctrinale et le volet pratique». Sur le plan du principe, le Hezbollah se déclare favorable à l’établissement d’un État islamique, mais précise tout de suite que, dans la pratique, la réalisation d’un tel projet doit se faire sur base d’un choix libre de la part de la population et il ne saurait donc être imposé par une quelconque partie.
L'article de La Sociale rappelle l'aspect «social» des activités du Hezbollah. Pour conclure ainsi:
Le Hezbollah, par sa présence concrète sur le terrain du social, a pu ainsi développer un véritable clientélisme en répondant aux besoins des populations, ce que n’a jamais pu faire l’état libanais.
Il est assez admirable que «répondre aux besoins des populations», de la part du Hezbollah, ne peut être rien d'autre qu'un «véritable clientélisme». L'article omet de prouver cette accusation. De la même façon qu'il reproduit allègrement les assertions de L'Orient-Le Jour sur le fondement religieux du «culte du martyre» chiite, il aurait été intéressant que l'auteur s'attarde sur les fondements religieux, omniprésents et sans cesse rappelés par les partisans du Hezbollah, de la «générosité» à destination des pauvres. Analyse qui serait forcément peu marxiste, mais ce n'est qu'en occultant les impératifs religieux qui sous-tendent l'action sociale des mouvements islamiques qu'on peut prétendre à un simple «clientélisme».

Au détour de la présentation du «clientélisme» social, on tombe sur la traditionnelle imputation d'antisémitisme, sur fond d'informations particulièrement approximatives:
Il entretient également un vaste réseau d’écoles coraniques, de dispensaires et d’hôpitaux et dispose d’une radio et d’une chaîne de télévision, Al-Manar. Celle-ci a bien tenté de diffuser par le biais de chaîne satellite en occident, notamment en France, soutenue en l’occurrence par Dieudonné, mais le caractère clairement antisémite de ses programmes n’ont pas plu au CSA.
(Que vient donc faire ici la référence à Dieudonné?)

La paragraphe consacré au «financement controversé» n'étant pas sourcé (il est d'ailleurs extrêmement court), il n'offre pas grand intérêt. On note cependant un jugement de valeur au détour de la phrase suivante, qui fait l'économie d'une démonstration factuelle:
La fin justifiant les moyens, le Hezbollah n’a aucun scrupule à côtoyer la mafia internationale pour assurer une partie de son financement.
Après la présentation historique et le culte du martyre, la seule autre partie réellement développée de l'article concerne les relations entre «Le Hezbollah et la gauche libanaise».

Cette partie est proprement scandaleuse. Aucune source n'est indiquée pour cette partie, et pour cause, car cette partie est la simple réécriture d'une interview qui dit exactement le contraire de ce qu'affirme Patrick Feldstein.

Voici le passage présent dans le texte de Patrick Feldstein:
Comment la gauche a pu et continuer à travailler avec des groupes comme le Hezbollah, que certains dans cette même gauche qualifient même comme des islamistes intégristes fascistes?

Le meilleur exemple est celui concernant la position du parti communiste libanais, le PCL. Ce parti communiste libanais est l’un des partis les plus anciens et les plus sérieux dans la région et était aussi les plus influents. Le PCL, pour ce qui l’en reste, travaille à ce jour main dans la main avec le Hezbollah en s’efforçant d’avoir une alliance critique à l’égard du Hezbollah, sauf que ce parti a largement perdu son influence passée et sert finalement de caution de gauche au Hezbollah. Après 2000, date du retrait israélien du sud Liban, le PCL qui avait encore un peu d’influence, a considéré que le Hezbollah avait gaspillé, pour ne pas dire trahi, la victoire, parce que dans la politique interne libanaise, le Hezbollah s’est allié à ses ennemis, à ceux qui étaient contre la libération, la bourgeoisie néolibérale. À partir de 2003, il envoie régulièrement des gens pour participer au forum social mondial. Il recherche ainsi une reconnaissance et une crédibilité internationale dans les milieux alter mondialistes pour apparaître comme le seul mouvement de libération du Liban. Dans la foulée se met en place une alliance pratique et politique entre le Hezbollah et le Parti communiste libanais et le Parti du peuple – qui est un parti nationaliste de gauche. Ils se voient régulièrement et ne dissimulent pas les points de divergence. Le PCL par exemple reproche au Hezbollah de n’avoir jamais participé à des manifestations de revendications sociales, alors que sa base est une base composée de pauvres, de paysans, d’ouvriers et de la classe petite-bourgeoise défavorisée au Liban. Ce reproche est complètement justifié dans le sens où le Hezbollah a toujours développé une approche interclassiste en cohérence avec son projet religieux. Et ce n’est pas les pratiques de façade d’être au plus des gens et de leurs préoccupations qui masquera l’absence de contenu de classe de ce parti.
Ce qui lui permet de conclure:
En d’autres termes, la gauche libanaise n’a plus d’autre fonction que d’être l’imbécile utile d’un Hezbollah qui cherche désespérément une reconnaissance au niveau international comme un mouvement de théologie de la libération, d’où sa volonté de travailler avec les communistes, jusqu’au jour où ceux-ci perdront leur utilité et seront liquidés.
La source de ces informations, non mentionnée par l'auteur, est une interview de Nahla Chahal (coordinatrice des missions civiles en Palestine CCIPPP et chercheur à Paris) par Chris Den Hond (La Gauche, Belgique) et Nicolas Qualander (Rouge, France), disponible en ligne. Voici la dernière partie de cette interview:
– Est-ce que la gauche peut travailler avec des groupes comme le Hezbollah et le Hamas, que certains dans la gauche qualifient même comme des islamistes intégristes fascistes? Et si oui, quel type d’alliance est possible ou souhaitable?

– Je pars de la position du parti communiste libanais, le PCL. Ce parti communiste libanais est quand même un des partis les plus anciens et les plus sérieux dans la région et aussi les plus influents. Le PCL travaille main dans la main avec le Hezbollah. C’est une alliance critique à l’égard du Hezbollah.

Le PCL dit ouvertement au Hezbollah: «Là tu t’es trompé». Après 2000, le PCL a considéré que le Hezbollah avait gaspillé la victoire, parce que dans la politique interne libanaise, le Hezbollah s’est allié à ses ennemis, à ceux qui étaient contre la libération, la bourgeoisie néolibérale.

Je fais une différence dans les mouvements islamistes. Comme chez les communistes et les gens de la gauche, les mouvements islamistes ne sont pas les mêmes. Il n’y a aucun lien de parenté entre Ben Laden et le Hezbollah, aucun! C’est comme dans les mouvements de gauche. Quel rapport est-ce que nous avons avec le Khmers rouges? Pour moi ce sont des fascistes. Il y a des fascistes chez les islamistes comme chez des gens de gauche, mais il y a aussi des gens libérés, progressistes.

Je ne fais pas l’éloge du Hezbollah. Je connais les points de faiblesse. Le Hezbollah n’est pas encore assez conscient qu’il est un mouvement de théologie de la libération. Mais c’est le seul mouvement islamiste qui vient dans les forums sociaux mondiaux et européens. Depuis 2003, il envoie régulièrement des gens pour y participer. Il y a une alliance pratique et politique entre le Hezbollah et le Parti communiste libanais et le Parti du peuple – qui est un parti nationaliste de gauche. Ils se voient régulièrement et ne dissimulent pas les points de divergence.

Le PCL par exemple reproche au Hezbollah de n’avoir jamais participé à des manifestations de revendication sociale, alors que sa base est une base composée de pauvres, de paysans, d’ouvriers et de la classe petite-bourgeoise défavorisée au Liban. Le Hezbollah dit parfois : «Vous avez raison, on n’était pas assez conscient de cela». Il faut comprendre le Hezbollah comme un phénomène jeune, qui évolue beaucoup, qui écoute. C’est très important. C’est aussi un mouvement qui est libéré des dogmes hérités. Leur capacité à travailler avec les communistes est pour moi une forte indication de cela.
Au moins, l'auteur du texte de La Sociale n'est pas un plagiaire servile. S'il reprend des passages entiers d'une interview sans la citer ni la sourcer, au moins lui fait-il dire exactement le contraire de ce qu'avance Nahla Chahal. Le procédé est pour le moins malhonnête et violent...

Ce genre de procédés qui permet à l'auteur de conclure:
Non, pour nous le Hezbollah est d’abord un état dans l’état qui utilise la lutte légitime contre l’état d’Israël comme un moyen devant permettre l’instauration d’un état islamique au Liban.
Bref, «combattons» le Hezbollah:
Notre tâche reste à trouver les capacités autonomes de mobilisation pour le soutien au peuple libanais en refusant l’inféodation et donc l’amalgame avec un parti comme le Hezbollah avec lequel nous n’avons strictement rien à voir et que nous combattons.

5 commentaires:

Cobab a dit…

J'avais lu cet article, dont la mauvaise foi transparaît à chaque, ligne, sans me douter qu'en plus l'auteur ne l'avait pas écrit !

À porpos des rapports du Hezb et de la gauche libanaise, on observe un étrange silence en Europe sur la Conférence de Beyrouth où les partis soi-disant de gauche européens (sauf les Grecs) étaient absents. Lire par exemple ici :http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=39127

Dal a dit…

je suis tombé sur votre site il y a quelques jours. C'est une bouffée d'oxygène...
je n'avais pas lu ce triste article de l'OCL qui est pourtant une des organisations libertaires les plus ouvertes. C'est un travers désespérant de la gauche française dont le rôle semble désormais se borner à lancer des anathèmes contre les mouvements de masse au nom de la pureté des valeurs révolutionnaires.
C'est extrêmement pénible de passer son temps à répéter que tous les mouvements de libération nationale ne sont pas fachistes nationalistes et que tous les mouvements religieux ne sont pas fachistes intégristes. J'espère que ce n'est pas peine perdue...
En tous cas, merci pour l'article!

Anonyme a dit…

Cher ami. je suis Nicolas Qualander, l'auteur de l'interview avec Nahla Chahal, au côté de Chris den Hond. Je suis allé voir sur le site de la sociale, et j'ai envoyé un mail à denis collin pour lui signaler que l'article de son collaborateur contient la reproduction détournée de l'interview que nous avions fait en septembre 2006. je vous remercie d'avoir signaler cet article, sincèrement.
Je vis régulièrement au Liban, dans le cadre de mes recherches, et je consulte parfois votre blog, quand je rentre à paris. il est vraimment très bien. Encore merci, donc.
amicalement.
Nicolas Qualander.

Hafez/Lyon a dit…

Merci pour cette réponse à l'article de Patrick fiedstein qui, non seulemnt utilise des procédés malhonnêtes avec sa phrase du type "Il est pourtant à peu près" ou encore son "analyse" sur les "mariages temporaires" ( on s'en fout complètement des pratiques sexuelles au sein des autres membres de la résistance alors pourquoi se focaliser sur ce point si ce n'est pour diviser.

Lebanese lay with private confession a dit…

Merci pour ton analyse. Je partage ton avis et je suis content de constater que je ne suis pas le seul à penser que Michel Hajji Georgiou et Michel Touma sont des faibles d'esprit. Lors de la parution de l'article, j'avais écrit aux auteurs. J'ai reçu une réponse de Georgiou à mourir de rire. Je crois l'avoir gardé dans les archives si tu la veux !
Bonne continuation
PL