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12 décembre 2006

Témoignage: le pouvoir du peuple à la mode libanaise

Hier, la couverture par les médias occidentaux de l'immense manifestation de dimanche était pour le moins... déprimante. Et sans doute un peu déprimée.

Heureusement, l'envoyé de Reuters sur place, Crispian Balmer, a livré un témoignage contrastant avec la vulgate habituelle. Je vous livre une traduction de son article, «Witness – People power Lebanese style», sorti aujourd'hui.

TÉMOIGNAGE – Le pouvoir du peuple à la mode libanaise
par Crispian Balmer

Beyrouth, 12 décembre (Reuters) – L'art de décompter les manifestants est peut-être une discipline mathématique dans certains pays, mais pas au Liban, où il ressort souvent de l'exercice politique.

Les organisateurs gonflent régulièrement la taille de leurs manifestations, prétendant que des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues, alors qu'en réalité seulement une petite partie de ce chiffre s'est déplacée.

Mais personne n'a nié l'ampleur énorme de la manifestation anti-gouvernementale de dimanche organisée par le parti chiite Hezbollah et ses alliés disparates, manifestation qui a emplit le centre de Beyrouth d'un véritable ras-de-marée humain.

«Il y a trop de monde pour qu'on puisse les compter», a reconnu une source sécuritaire, qui souhaite ne pas être identifiée, car le sujet est politiquement sensible. «C'est la plus grande manifestation qu'on ait jamais vue au Liban.»

En tant que correspondant de Reuters, j'ai couvert d'innombrables manifestations à travers le monde, de petits sit-ins aux émeutes anti-mondialisation, de rassemblements contre la guerre à des grèves syndicales.

Mais celle de dimanche était peut-être la mobilisation la plus emplie d'énergie et d'enthouiasme, la plus colorée et animée que j'ai jamais vue.

Frappant sur des tambours, agitant des drapeaux et chantant des slogans, l'armée des partisans du Hezbollah a défilé dans Beyrouth pendant des heures, vidant de leur population les villages et les faubourgs déshérités récemment détruits par la guerre de trente-quatre jours qu'Israël a menée contre les places fortes chiites et qui a dans le même temps provoqué beaucoup de destructions dans le nord d'Israël.

Dans une de ces nombreuses ironies de la politique libanaise, on trouvait dans la foule, coude à coude avec le Hezbollah pro-syrien, des partisans du leader chrétien Michel Aoun, un ancien général qui avait déclenché une guerre désastreuse contre les troupes syriennes.

Des filles chiites portant le tchador à la mode iranienne, qui couvre tout le corps de noir, à l'exception de leur visage, se pressaient aux côtés d'adolescentes chrétiennes en jean et t-shirt moulants.

Quel que soit sa foi ou son parti, chaque manifestant agitait au moins un drapeau libanais, rouge et blanc, frappé du symbole national du cèdre vert – jamais le cliché journalistique de «forêt de drapeaux» n'a été aussi pertinent.

Les raisons d'espérer

Des oiseaux de mauvaise augure ont prévenu que la crise politique, décrite à gros traits comme l'affrontement entre la communauté la plus pauvre, les chiites, contre l'élite sunnite au pouvoir, pourrait déboucher sur une nouvelle guerre civile.

Les stigmates de la guerre civile de 1975-1990 sont toujours nombreux à Beyrouth, avec des immeubles de logement criblés d'éclats d'obus, une église éventrée et un cinéma détruit, donnant un décor inquiétant à la manifestation.

Mais l'ambiance de carnaval de la manifestation semble devoir faire mentir ceux qui craignent qu'un conflit est imminent.

Il n'y avait rien de la colère palpitante que j'ai vue lorsque l'Albanie s'est effondrée en 1997, rien des courants violents qui parcouraient les manifestations anti-mondialisation en Italie, rien de l'inquiétude chargée de testostérone de certains affrontements sociaux en France.

Vu le nombre de manifestants, l'efficacité du discret service de sécurité a été remarquable.

Des soldats protégeaient les bâtiments du gouvernement, mais il n'y avait pas de policiers parmi la foule. À la place, des volontaires du Hezbollah contrôlaient les sacs, canalisaient les flux de manifestants et fouillaient les inconnus pour vérifier que personne n'essayait d'amener des armes.

Si l'estimation du Hezbollah de deux millions de personnes est clairement exagérée, des observateurs plus neutres ont avancé le chiffre d'un demi-million de manifestants – à rapporter à la population totale libanaise d'environ 4 millions d'habitants.

Malgré ces chiffres énormes, aucun incident n'a été rapporté. Au contraire, à la tombée de la nuit, on a allumé des feux de camp, les jeunes ont dansé en rondes tournant lentement, les hauts-parleurs ont diffusé des chants nationalistes et la foule est lentement retournée à la maison.

Mais l'histoire a montré que quiconque souhaitant créer des troubles au Liban y trouvera un terreau fertile parmi sa myriade de groupes religieux, et je me suis mis à me demander combien de temps ce mouvement pourrait continuer avant que des troubles n'apparaissent.

Certains discours tenus à la tribune pourraient sembler pousser au crime à des observateurs extérieurs, mais ils relèvent de l'exercice de style habituel au Moyen-Orient, et ils sont à peine plus enflammés que le discours ambiant.

À un moment donné, la foule a chanté: «Mort à l'Amérique, mort à Israël». Mais, bien que je sois clairement occidental, on ne m'a adressé que des sourires et des témoignages sincères de «bienvenue».

Et au cas où quelques jeunes excités auraient été tentés par la violence, quelqu'un avait affiché des photographies en noir et blanc de la guerre civile, montrant des hommes en tenue de combat tirant au fusil, des immeubles détruits, des femmes en pleurs et des cadavres dans les rues.

«Nous affichons ces photos pour rappeler au gens ce qui arrive pendant une guerre civile et pour les prévenir des conséquences de la guerre. Personne ne serait assez stupide pour suivre ce chemin, n'est-ce pas?» m'a expliqué Fady Yazbeck, un ingénieur de 23 ans.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

waa ça fait plaisir de voir un "intrus" question habitudes de la presse occidentale.

c'est vraiment (jdirais pas deprimant) mais enervant d'entendre parler aux infos (styl euronews et ect...)des "partisans du Hezbollah se manifestant a l'appelle du secretaire general du hezbollah". alors que le Hezbollah n'est qu'une parti ( grande j'admet) de l'opposition qui se manifeste a beyrouth ...
mais alors ou st passés les autres ( partis chretiens , sunnites , druzs, laics ..) ?? pk ne pas en parler?!

Bassem a dit…

Un élément important à prendre en compte : dans la foule il y a beaucoup de partisans du hezbollah (essentiellement chiites), beaucoup de partisans du CPL du Gal Aoun (essentiellement chrétiens mais beaucoup de laïcs aussi), beaucoup de partisans (chiites) d'Amal de N.Berri (pdt de la chambre des députés), beaucoup de partisans de SFrangié (chrétiens maronites), beaucoup de partisans (sunnites) de leaders sunnites minoritaires (MSaad, ElBezri, etc.), beaucoup de partisans (druzes) du leader druze minoritaires TArsalan et enfin beaucoup de membres et sympathisants du Parti Communiste Libanais (généralement d'origine chrétienne mais laïcs de chez laïcs).
Ainsi, pour la première fois, la ligne de démracation politique n'est elle pas confessionnelle mais bien politique et presque idéologique. D'ailleurs ce commentaire qui s'applique à l'opposition s'applique aussi à la majorité.
A noter que le CPL et le PCL :-) ont signé un accord de principe sur les grandes orientations politiques communes.

naila a dit…

bassem, ton explication est tres correcte, mais tu ne peux plus dire "la majorité" car ceux du 14 mars qui se sont prétendus majoritaires savent bien maintenant qu'ils sont minoritaires... a moins que ne parles d'une majorité au sein du pouvoir ?

Bassem a dit…

en fait je parlais de la majorité au parlement (ce qui a été faussé par la loi électorale, mais n'empêche qu'ils sont malheruesement majoritaire au sein du parlement)

nada a dit…

Nidal,
Merci pour le billet , ça remonte le moral

Anonyme a dit…

Vous dites que le general aoun est responsable de la guerre desastreuse qui a frappe le Liban.Je suis en desaccord avec vous.Cet homme a resiste au joug syrien et aux collabo qui se sont empresses de servir les interets du president syrien.Aussi apres sa defaite il a ete oblige de quitter le Liban sous peine de mort.Il n'avait pas le choix.Un homme sert mieux son pays vivant que mort.De plus c'est neanmoins grace a lui que les troupes syriennes ont pu quitter le liban.Apres son arrive il s'est allie en quelque sorte avec le Hezbollah dans le seul but d'avoir un allie puissant et d'entretenir de bonnes relations avec ce Parti.
Pour finir,lui contrairement a certain n'a jamais agi pour lui et contre son pays contrairement a d'autres qui n'ont fait que pendant l'occupation se remplir les poches.Cet homme n'est donc pas pro syrien,ni pro americain et je pense que personne n'incarne aussi bien le patriotisme libanais.
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