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18 août 2006

L'affaire du Watan qui se désarme tout seul

Si le spectacle du cirque médiatique autour de la question du désarmement du Hezbollah fait la Une des médias libanais comme internationaux (sauf les médias français, qui sont en vacances), la question est pourtant déjà largement résolue au Liban...

Le scandale qui enfle au Liban est celui de la «trahison» supposée du général Adnane Daoud, responsable d'une force conjointe de l'armée et de la gendarmerie pour la zone du Sud. Il faut se souvenir que la crainte de la «trahison» est omniprésente au Liban, les interventions israéliennes ayant toujours été accompagnées par des collaborateurs locaux; à Beyrouth, la collaboration des Forces libanaises a mené aux massacres de Sabra et Chatila; dans le Sud, la collaboration de l'Armée du Liban Sud a atteint les tréfonds de l'horreur dans le camp de torture de Khiam. Il y a quelques semaines, juste avant le déclenchement des hostilités, la sécurité libanaise a démantelé un réseau terroriste au service du Mossad. Et il y a eu, pendant l'actuelle agression israélienne, des arrestations de présumés collaborateurs menées par le Hezbollah. Bref, la «collaboration» avec l'ennemi israélien est l'accusation la plus grave qu'on puisse imaginer au Liban et cette «paranoïa» n'est pas infondée; chacun en est conscient et, dans le Sud, la méfiance est extrême. Il n'y a pas, en période de guerre au Liban, de question plus sensible.

C'est dans ce contexte qu'on découvre l'«affaire Adnane Daouad». Selon l'AFP:

Le ministre de l'Intérieur par intérim a décidé mercredi de «convoquer et d'arrêter immédiatement» le général Adnane Daoud, qui était chargé de la caserne de Marjayoun, au Liban sud, lors de son occupation, le 10 août, par l'armée israélienne.

La décision du ministre Ahmad Fatfat a été prise après la diffusion par deux chaînes privées libanaises d'un film pris ce jour-là par la télévision israélienne, précise un communiqué du ministère de l'Intérieur.

Le film montre notamment le général Adnane Daoud, buvant le thé dans son bureau, détendu, recevant des militaires israéliens.

Le général Daoud commande une unité mixte de 1.500 soldats et gendarmes libanais, chargée de la sécurité au Liban sud depuis le retrait israélien en mai 2000 et qui relève du ministère de l'Intérieur.

L'armée israélienne est entrée le 10 août dans la caserne et la force mixte a été évacuée le lendemain par l'intermédiaire de la Force intérimaire des Nations unies (Finul).

M. Fatfat a chargé l'inspection centrale des Forces de sécurité intérieures (FSI) d'enquêter sur cette affaire et demandé que les copies diffusées par les deux stations lui soient remises le plus tôt possible, précise le ministère.
L'Orient Le Jour tente d'expliquer que certains lui trouvent des «circonstances atténuantes»:
Considéré comme une affaire de « trahison » par certains, le comportement du commandant Adnane Daoud, qui dirigeait la force mixte armée-FSI à Marjeyoun, tombe sous le coup des circonstances atténuantes aux yeux d’autres qui considèrent que l’officier supérieur n’a fait que «sauver» la force mixte de 350 militaires et gendarmes libanais.

«Il avait deux choix devant lui : fuir avec ses hommes et risquer les bombes qui se seraient inéluctablement abattues sur eux, ou bien laisser passer l’ouragan», commente un habitant.

Selon une source militaire qui a requis l’anonymat, «le général Daoud a été la victime d’une machination politique qui illustre la complexité des enjeux à une période critique de la guerre».

Le commandant des forces mixtes de Marjeyoun a été arrêté mercredi soir sur demande du ministère de l’Intérieur, après la diffusion d’un film vidéo par la télévision al-Manar et la chaîne New TV. Le film, pris de la télévision israélienne, montre le général Adnane Daoud buvant le thé dans son bureau de la caserne de Marjeyoun, détendu, recevant des militaires israéliens, alors que les forces israéliennes venaient d’occuper la caserne (le 10 août).
Une remarque ici: la «source» de cette information, amplement médiatisée au Liban par al-Manar (la chaîne du Hezbollah) et New TV (chaîne soutenant la Résistance libanaise), est une cassette diffusée à l'origine sur la télévision israélienne; il serait intéressant de savoir qui l'a filmée (les combats au Liban Sud étaient très violents; les Israéliens étaient-ils accompagnés de journalistes «embedded», ce dont je doute, ou les images sont-elles dues aux services militaires israéliens eux-mêmes). Et qui a autorisé la diffusion de cette image prise sur le terrain des opérations (donc soumise à censure préalable de l'armée)?

L'épisode de Marjeyoun a donné lieu à une immense vague de rumeurs dans la presse arabe. Chacun d'évoquer des négociations plus ou moins «bizarres» suite à la «capture» de 350 militaires libanais encerclés par un nombre inférieur de soldats israéliens (eux-mêmes, dans certaines versions de la rumeur, encerclés par les soldats du Hezbollah). La lecture du rapport qu'en faisait L'Orient Le Jour est elle-même assez étonnante:
À 10 km de Khiam, une colonne israélienne a pris le matin, durant quelques heures, le contrôle de la ville de Marjeyoun. Les véhicules israéliens ont circulé dans les rues tortueuses de la localité sans rencontrer de résistance. Les soldats israéliens ont effectué une perquisition durant deux heures dans l’armurerie de la caserne de l’armée à la recherche de roquettes, mais n’ont rien trouvé.

En fin d’après-midi, une unité israélienne est revenue à la caserne, dont elle a occupé l’un des bâtiments. «Les forces armées israéliennes sont entrées dans la caserne. Elles occupent un bâtiment et nous sommes dans un autre», a indiqué une source militaire libanaise. On sait qu’une force mixte de 350 hommes de l’armée et des FSI, commandée par le général Adnane Daoud, est déployée à Marjeyoun.
Selon une source de sécurité libanaise, l’unité israélienne compte 200 fantassins et deux chars.

Le ministre de l’Intérieur, M. Ahmad Fatfat, a considéré que les militaires libanais sont «séquestrés» par les Israéliens.
Une version de l'histoire, par l'Associated Press (Sam Ghattas, 10 août, «Lebanon: 350 Soldiers, Police Detained»), est encore plus étonnante:
Lebanon's Interior Minister Ahmed Fatfat told The Associated Press that Israeli troops entered the garrison in Marjayoun Thursday afternoon “and asked to share it with Lebanese troops there.”

“The troops refused and said they would leave, but the Israeli did not let them,” he said.

Fatfat said the head of the joint army-police force, Brig. Adnan Daoud, was among those detained. “We consider them to be captives,” he added.

Il y a quelques jours, le général Daoud était le dernier à annoncer que l'armée libanaise désarmerait le Hezbollah, selon le Washington PostLebanese Army Shifts From Spectator to Peacekeeper in South Lebanon», 17 août):
“The defense minister said we have to seize Hezbollah's weapons, if that is our mandate. That means there could be some problems between the Lebanese army and Hezbollah,” said Gen. Adnan Daoud, the commander at the Marjayoun base, unaware that the Hezbollah weapons issue was off the table.
Plus explicite:
“We're Lebanese and we belong to the Interior Ministry, but Hezbollah is illegal,” Daoud said flatly.
L'article de Lauren Frayer rappelle l'accueil réservé à la «visite» israélienne dans la garnison de Merjayoun:
Speaking about an Israeli commander who entered his base last week, Daoud said: “I told him he was the enemy, but he was very polite with us. I ended up taking him on a tour of our base for four hours.”
Si vous avez une vague idée de l'état d'esprit dans le Sud victime des bombardements et des crimes de guerre israéliens, vous imaginez bien que le seul fait de décrire un commandant israélien comme «poli» est déjà extrêmement critiquable. Boire le thé avec les responsables pendant qu'ils «fouillent» la caserne est un scandale énorme.

Pendant que d'autres font mine de s'interroger sur le soutien de la population locale pour l'armée libanaise (Reuters, «Le Sud-Liban salue l'armée, mais remercie le Hezbollah»), l'affaire Daoud clôt le débat. La question s'est (dangereusement) déplacée: la question n'est plus de savoir si un Hezbollah armé est légitime ou illégitime; elle est désormais, pour une large partie de la population, de savoir à quel point l'armée libanaise elle-même est légitime ou illégitime.

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PS. Concernant le titre de ce billet: «Watan» signifie «la nation». C'est aussi le surnom affectueux et honorifique duquel les Libanais saluent les militaires de l'armée régulière aux check-points. «Salut, Watan», et le bidasse chargé de contrôler les voitures est content... Ici, j'utilise évidemment ce double sens.

6 commentaires:

vox a dit…

ce general a decide que ca ne valait pas la peine de faire massacrer ses trupes pour rien.

V. a dit…

Il y avait des journalistes "embeded" dans les unités de combat israéliennes en opération dans le secteur de Marjayoun. La preuve en est même assez facile puisque sur France-Info - qui a passé trois semaines à faire la propagande d'Israël sur les ondes - à deux reprises des reportages emanant de reporters présents sur le terrain ont été diffusées.

Evidemment, il s'agit de reportages radiophoniques, mais il n'est pas impossible que des images aient pu être tournées par des TV européennes qui, en raison de la situation pathétique de l'armée israélienne sur le terrain d'opération, ont préféré ne rien diffuser.

Car il est manifeste que si le Hizbollah avait été battu, un raz de marée d'images aurait submergé nos petits écrans. L'esssentiel du travail de la presse écrite et audio-visuelle en ce moment consiste à minimiser la victoire politique sans précédent du Hizbollah.

En vain semble-t-il.

A suivre, donc...

Anonyme a dit…

Belle recherche et analyse. Je pense que ce pauvre général va se faire massacrer, mais à tort. Il mérite d'être honoré par l'armée Libanaise et le pays, car il a réussi a sauver 350 militaires.

Luc D. a dit…

Lors de l'invasion d'une grande partie de l'Europe occidentale par les armées de l'Allemagne nazie, il ne manquait pas de gens dans ces pays pour décrire les officiers de l'armée d'occupation comme "très corrects".

Parions que pas mal d'entre eux pris le thé, ou le café, avec ces messieurs de la Kommandantur. Puis ils se sont mis à faire du commerce avec l'occupant.

Tous, soyez-en convaincus, se trouvaient d'excellentes raisons d'agir ainsi. Pourquoi, n'est-ce pas, opposer une résistance vouée d'avance à l'échec ?

Mais le Hezbollah - qu'on l'aime ou pas - a démontré une chose : la résistance est possible, elle peut mettre Israël en échec.

Anonyme a dit…

Parait qu'il avair reçu "l'ordre" de bien accueillire les soldats israeliens par je sais pas quelle ministre mais bon les rumeurs courent que c'est un ministre faisant parti de la politique de Hariri et joumblat...

Peut être que c'était pr sauver les 350 soldats mais l'armée avait reçu l'ordre par Elias el Morr de se defendre contre toute attaque terrestre de l'armée israeliennes sur les terres du Sud .. c'est vrai que même avec ce choix la place a été laissé aux combattants du Hezbollah mais bon pas juqsu'au point de servire du thé et de blagué avec les soldats de Tsahal non plus !

Faut dire aussi que ces 350 soldats n'étaient pas desarmés c'est logique qu'aux yeux de toutes personnes du Sud pour pas parler des autres Libanais c'est une trahison

De plus que c'est une image vraiment humiliante que nous montre la diffusion vu que chaque soldat pour sortir de Marjeyoun a été obligé de montrer sa carte militaire a un autre soldat israeliens!! ça fait reflechir sur la suestion de desarmer le Hezbollah et de laisser toute la place a l'armée libanaise au Sud

Ibn Kafka a dit…

Si le général avait été facteur, infirmier ou garde champêtre, à la rigueur. Mais un général d'une armée d'un pays se faisant envahir et bombarder en train de boire poliment le thé avec les officiers de l'armée ennemie, le tout après avoir capitulé sans tirer un coup de feu, cela a un nom, le même dans toutes les langues et dans tous les pays: trahison. Ses déclarations sur le Hezbollah, qualifié d'organisation illégale alors que c'est un parti légalement constitué represénté au parlement et au gouvernement sont éloquentes sur l'état d'esprit de ce général de pacotille, représentatif de la combativité d'une armée impotente. Ce n'est sans doute pas un hasard s'il se trouvait à Marjayoun, là où l'ALS fantoche de Haddad et Lahad avait son QG du temps de l'occupation sioniste. Quelle est l'appartenance confessionnelle de ce général?