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31 mai 2008

Un mariage annulé parce que le mari avait trahi les convictions religieuses de sa femme

Pfiou, vous ne trouvez pas que ça pue, ici? Je veux dire, ici, en France. Encore une belle bouffée d'islamophobie. Évidemment, c'est dans un journal «de gauche», Libération.

Quelques notes jetées rapidement sur ce blog...


– Évidemment ça n'a rien à voir: le lendemain, Libération défendait d'atroces dessins islamophobes et racistes au prétexte de nos belles valeurs républicaines de «liberté d'expression». Pourtant, c'est sans doute super pas raciste:

Ou encore cette statue bizarre, un gros Néerlandais, chaîne au pied, qui porte sur son dos un Noir aussi corpulent que lui, bras croisés et tétine à la bouche, sous cette légende : «Et maintenant, aussi un monument à l’esclavage pour le contribuable autochtone blanc» - critique croisée de la multiplication des monuments à l’esclavage aux Pays-Bas et du débat sur le statut des Antilles néerlandaises.
Le «Sex» de la City a été censuré à Jérusalem, et Time Out titre «No Sex!» en mettant des bandeaux sur la bouche des quatre actrices. Cette atteinte à la liberté d'expression par les culs bénis n'a pas les honneurs du quotidien, mais uniquement de l'anectodique site Next. Quant à faire savoir qu'on a brulé des nouveaux testaments, la semaine dernière, à Jérusalem, faudrait pas pousser.


– Le début de l'article sur l'«affaire» de la virginité donne le ton: petites phrases courtes, martiales et indignées:
La mariée n’était pas vierge. Le mariage a été annulé. Et c’est arrivé près de chez vous. La décision a été rendue au mois d’avril par le tribunal de grande instance de Lille. Elle vient d’être commentée dans une revue juridique. Les juges ont pensé que le mari plaignant avait été trompé sur la virginité de sa femme, considérée en l’occurrence comme «une qualité essentielle.»
«C'est arrivé près de chez vous». Si le bon bobo n'est pas encore choqué par ce coup d'État islamiste près de chez lui, la suite devrait produire le bon effet:
Le mariage se fait en grande pompe, comme il se doit. La nuit de noces, le marié découvre que son épouse a menti. Au bout de quelques heures, il débarque au milieu des invités qui sirotent un dernier jus. Il n’a pas de drap taché de sang à exhiber.
«Il n’a pas de drap taché de sang à exhiber.» Le début se veut factuel, mais cette dernière phrase ne l'est pas: il s'agit de l'énoncé de ce que la journaliste suppose devoir se passer dans un tel mariage. Qu'est-ce qui permet à la journaliste de penser que le marié avait prévu de ressortir de la chambre et de venir exhiber un drap taché de sang? Est-ce un témoignage d'un membre de la famille (genre: «on attendait à côté qu'il vienne nous montrer les draps»), une constante des mariages marocains traditionnels en France, ou un fantasme de la journaliste?


L'Orient-Le Jour, jamais en difficulté pour reprendre les plus navrantes considérations orientalistes des médias occidentaux, consacre un court article à l'affaire. Dernière phrase de ce billet, ce quotidien chrétien libanais informe ses lecteurs:
En islam, les relations sexuelles sont prohibées en dehors du cadre légal du mariage, et les jeunes filles doivent se présenter vierges à leurs premières noces.
On croit rêver: «en islam». Ce que le lecteur de L'Orient-Le Jour sait pourtant très bien:
  • la libéralisation sexuelle au Liban est toute relative; voir par exemple cet article sur «Une émancipation “en cachette”»;
  • le tabou quant à la virginité des filles concerne non seulement les musulmans, sunnites comme chiites, mais aussi les chrétiens. L'espèce de sous-pape qui dirige la communauté spirituelle maronite n'est pas plus marrant sur le sujet que Jean-Paul II et Ronald Reagan; en décembre 2006, il recommandait aux familles de ne pas laisser leurs filles participer aux manifestations de l'opposition, y dénonçant l'insoutenable promiscuité entre hommes et femmes qui sévissait dans ces «rassemblements mixtes incontrôlés»;
  • même dans les familles moins regardantes sur la virginité, la vie en concubinage de jeunes couples est particulièrement rare, et quasiment inexistante en dehors de Beyouth;
  • il n'y a pas de mariage civil au Liban; non seulement seuls les religieux peuvent célébrer les mariages, mais de plus ce sont les règles religieuses de chaque communauté qui s'appliquent, en dehors de toute protection minimale (notamment des droits des femmes) par l'État. Et en cas de contestation, ce sont des tribunaux ecclésiastiques ou musulmans qui statuent. Voir par exemple cette étude sur «Le rôle de la cour suprême libanaise en matière de statut personnel».
Pour les mal comprenants: à titre personnel, ce tabou de la virginité et de l'union libre m'est carrément étranger. Français athée enfant de 68, je n'ai aucune sympathie pour ce genre de considérations. Ce qui me choque ici, c'est que L'Orient-Le Jour parvient à glisser une mention commençant par «en islam», alors que la question au Liban concerne absolument toutes les communautés religieuses.


– Lire les très intéressantes explications suivantes:
Le second texte, sur la contractualisation du mariage, introduit des réflexions réellement enrichissantes. Je trouve ainsi inquiétant de voir les belles âmes de gôche dénoncer une décision de justice au motif qu'elle ne se baserait que sur le droit (et l'aspect contractuel du mariage entre deux personnes) et ainsi, implicitement, réclamer que la loi fixe une norme morale. Vouloir que la loi se mêle de morale dans un sens (plus de libéralisme sociétal), c'est ouvrir la boîte de Pandore, puisque cela légitime alors que cette même loi évolue, à une autre époque et sous un autre gouvernement, pour aller dans l'autre sens.


– Norme morale qui n'est pas que celle de quelques barbus islamistes super-méchants. C'est aussi celle de la génération de mes parents. C'est celle de quatre de mes amis (deux couples, donc), catholiques, qui avaient choisi avec leurs épouses de se marier vierges dans les années 90. Aux dernières nouvelles, ils ont de très beaux enfants et mènent une vie heureuse.

Les communiqués enflammés des responsables de l'UMP contre cette «fatwa» sont particulièrement grotesques, considérant que les mêmes dénoncent depuis 40 ans la perte de repères moraux que représentait mai 68.


– Surtout, je tiens à mettre en avant cette décision de justice signalée par un participant au forum de Maître Eolas. Je la reproduis ici intégralement, parce que, encore une fois, ce qui permet de déceler la motivation islamophobe est l'émergence d'un sujet médiatique uniquement lorsqu'il concerne l'islam, alors que des faits parfaitement similaires, antérieurs, n'avaient entraîné rigoureusement aucune irritation des bonnes âmes «laïques».

De quoi s'agit-il: une femme avait obtenu l'annulation de son mariage (annulation confirmée en cassation), parce que son mari lui avait caché qu'il avait déjà été marié, alors qu'elle entendait «épouser une personne non divorcée». Et non, ça n'est pas avant mai 68, c'est en décembre 1997.
AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS

LA COUR DE CASSATION, PREMIERE CHAMBRE CIVILE, a rendu l'arrêt suivant :

Sur le pourvoi formé par M. Noël X..., en cassation d'un arrêt rendu le 5 décembre 1994 par la cour d'appel d'Angers (1re chambre civile, section B), au profit de Mme Bernadette Y..., défenderesse à la cassation;

Mme Y... a déposé un pourvoi incident contre le même arrêt ;

Le demandeur au pourvoi principal invoque, à l'appui de son recours, le moyen unique de cassation annexé au présent arrêt ;

La demanderesse au pourvoi incident invoque, à l'appui de son recours, le moyen unique de cassation annexé au présent arrêt ;

LA COUR, composée selon l'article L. 131-6, alinéa 2, du Code de l'organisation judiciaire, en l'audience publique du 28 octobre 1997, où étaient présents : M. Lemontey, président, M. Durieux, conseiller rapporteur, M. Grégoire, conseiller, M. Sainte-Rose, avocat général, Mme Aydalot, greffier de chambre ;

Sur le rapport de M. Durieux, conseiller, les observations de la SCP Urtin-Petit et Rousseau-Van Troeyen, avocat de M. X..., de Me Garaud, avocat de Mme Y..., les conclusions de M. Sainte-Rose, avocat général, et après en avoir délibéré conformément à la loi ;

Sur le moyen unique du pourvoi principal :

Attendu que M. X... fait grief à l'arrêt attaqué (Angers, 5 décembre 1994) d'avoir prononcé l'annulation de son mariage avec Mme Y..., célébré le 18 août 1973, sans rechercher si l'erreur sur une qualité essentielle de la personne aurait été déterminante pour n'importe qui d'autre que Mme Y... et non pas seulement par l'effet d'une disposition d'esprit particulière à celle-ci, de sorte que la cour d'appel n'aurait pas légalement justifié sa décision au regard de l'article 180, alinéa 2, du Code civil;

Mais attendu que la cour d'appel a retenu, à bon droit, que le fait pour M. X... d'avoir caché à son épouse qu'il avait contracté un premier mariage religieux et qu'il était divorcé, avait entraîné pour son conjoint une erreur sur des qualités essentielles de la personne;

qu'elle a souverainement estimé que cette circonstance était déterminante de son consentement pour Mme Y... qui, désirant contracter un mariage religieux, entendait, par là même, épouser une personne non divorcée;

qu'elle a ainsi légalement justifié sa décision;

PAR CES MOTIFS, et sans qu'il y ait lieu de statuer sur le pourvoi incident de Mme Y...:

REJETTE le pourvoi;

Condamne M. X... aux dépens;

Vu l'article 700 du nouveau Code de procédure civile, rejette la demande de Mme Y...;

Ainsi fait et jugé par la Cour de Cassation, Première chambre civile, et prononcé par le président en son audience publique du deux décembre mil neuf cent quatre-vingt-dix-sept.
Le marié était un divorcé. Le mariage a été annulé. Et c’est arrivé près de chez vous.

16 mai 2008

Le monde entier, à l'exception de tous les autres

Dans L'Orient-Le Jour:

[...] la direction du PSNS a indiqué, dans un communiqué, que «les images du massacre de Halba sont plus sincères que ses discours. Et le monde entier est témoin de l’horreur de ce massacre». Le communiqué a poursuivi que «la réponse de Hariri à la télévision al-Manar ne l’empêche pas de porter la responsabilité, car nous sommes les martyrs».
C'est là une situation exemplaire. Vraiment exemplaire.

Le gars du PSNS pense que «le monde entier est témoin de l'horreur [du] massacre [de Halba]». Il n'a pas de raison de douter que ce soit le cas: depuis quelques jours, les images (insoutenables) de ce massacre circulent sur Youtube et ont été diffusées par Al-Manar (la chaîne de Hezbollah).

Selon le commentaire qui accompagne ces images, il s'agit de membres du PSNS lynchés par des militants du clan Hariri. On y voit des hommes blessés entassés avec des cadavres, sur lesquels une petite foule s'acharne jusqu'à la mort.

Description par Al-Manar:
Meanwhile, Al-Manar and other TV stations broadcasted on Tuesday footage of a massacre in the making in the Halba village by Saad Hariri's Mustakbal militiamen against members of the Syrian Socialist Nationalist Party (SSNP). The horrific footage showed the barbaric and brutal nature of the perpetrators. The footage showed how some executed SSNP members were lying on the ground, while others were still dying. Hariri's Mustakbal militiamen were beating up those dying. In the footage, heavy stone blocs with sharp edges were seen saturated with blood. A young man, still in his 'teens, was dying and coughing blood out of his mouth. This cruel crime took the life of eleven young men.
Nul ne peut réellement ignorer ces images de barbarie, même dans le camp de la majorité, puisque Saad Hariri s'est défendu, prétendant qu'il s'agissait d'une manipulation, et que ce sont les membres du PSNS qui s'étaient en fait attaqués à une manifestation pacifique (on n'insistera pas trop sur la contradiction de cette explication: «c'est une manipulation, ce ne sont pas des membres du PSNS qui sont lynchés par des militants Hariri, et de toute façon ils l'ont bien cherché, puisque ce sont les membres du PSNS qui ont attaqué les militants Hariri en premier»).

J'ai reçu les liens vers ces vidéos dès le premier jour, elle circule toute vitesse sur FaceBook, dans les blogs, c'est évoqué sur Syria Comment, Angry Arab et les autres et c'est montré (au moins) sur Al-Manar; bref ça fait beaucoup de bruit.

Et là où c'est particulièrement sidérant, c'est que si chacun dans le monde arabe a entendu parler de cette image et que le PSNS croit pouvoir annoncer que «le monde entier est témoin de l’horreur de ce massacre», aucun média occidental n'a évoqué cette affaire. Non, vraiment, non. Ce genre de sujet c'est pour les Arabes; dans la presse libre du monde libre, ça n'intéresse personne. Dans la presse libre du monde libre, il y a des milliers de journaux, des centaines de milliers de journalistes, et aucun ne juge intéressant de faire une brève là-dessus; ni pour évoquer le massacre, ni même indirectement pour évoquer le scandale qu'il provoque.

Tout ce que vous trouverez, ce sont des mentions similaires à celle-ci:
Dans le nord du Liban, à Halba, 14 personnes, dont des civils, ont péri lors de combats entre militants d'un parti pro-syrien et partisans d'une formation pro-gouvernementale.
Les images et de nombreux témoignages suggèrent que cette information est factuellement, totalement fausse. Information qui, depuis, est une question dangereuse au Liban (parce que qui dit massacre dit vengeance, dit autres massacres, etc.). Mais non, vraiment, ça ne nous intéresse pas. J'invite le lecteur curieux à chercher «Halba» dans Google News France et États-Unis, le résultat sera spectaculaire. Rien. À part des médias libanais francophones et anglophones, c'est le néant.

Réponse donc au gars du PSNS: non, le monde entier n'est pas témoin de ce massacre. Le monde entier n'a rien vu. Les journalistes du monde entier ont autre chose à faire.

Est-ce le syndrome Timisoara? Par peur de l'erreur ou de la manipulation par les images, nos médias préfèrent ne pas relayer... Sans doute, oui, ça doit être ça. Mais si ces images avaient été titrées «des membres du mouvement du Futur torturés et massacrés par le Hezbollah», je me demande si les médias occidentaux auraient eu autant de scrupules. Et, encore une fois, on peut prendre du recul par rapport aux images et tout de même évoquer le scandale et le débat qu'elles provoquent au Liban.


À part ça, toujours sur le front médiatique, je vous rappelle que, selon Mouna Naïm du Monde, «Les milices réduisent au silence des médias progouvernementaux». Les «312 mots» de cet article du 11 mai annonçaient que la censure du Hezbollah s'abattait sur les médias du groupe Hariri.

Qu'en est-il aujourd'hui? Hé bien pour le lecteur du Monde, la censure islamo-iranienne sévit certainement toujours à Beyrouth, puisque personne au Monde n'a jugé intéressant de signaler ceci:
13 mai, 16h30: Reprise de la retransmission de la chaine FuturTV proche du dirigeant du Courant du Futur, Saad Hariri.
Ainsi la chaîne a repris le cours normal de ses émissions: Saad Hariri y a immédiatement annoncé qu'un conflit entre sunnites et chiites avait débuté au Liban.

On a eu droit dans nos médias à de nombreux commentaires sur la censure qui s'abattait soudain sur le Liban. Aucun n'a jugé bon de signaler, quelques jours après, que les médias Hariri avaient repris le travail.

Aucun média n'a non plus jugé intéressant de passer cette notule:
La chaîne de télévision NBN a confirmé dans un communiqué l’arrêt de la retransmission des programmes des chaînes NBN, Al Manar et OTV dans le Nord Liban.
Ce même communiqué accuse des partisans du Courant du Futur d’avoir saboté les locaux de retransmission des chaînes à Tripoli et dans le Akkar avant de condamner l’agression de 2 journalistes de la chaîne Al Manar. La NBN appelle le ministère de l’information et les responsables de l’association de la presse à prendre les mesures pour garantir la liberté d’expression et prévenir les attaques visant les médias.
NBN, Al Manar et OTV étant les télévisions des principaux partis de l'opposition (Amal, Hezbollah, Aoun).

Notons encore que, puisqu'on n'avait pas appris cet arrêt des retransmissions, aucun média ne nous indique si elles ont repris depuis. Quant à la NBN qui réclame des mesures pour «garantir la liberté d'expression», c'est évidemment ironique: NBN est la télévision du parti Amal, dont la milice était en première ligne dans les affrontements à Beyrouth, affrontemens qui ont provoqué l'arrêt des émissions de Futur TV.

13 mai 2008

L'enquête sur le meurtre de Hariri aurait interrogé le propriétaire d'un quoditien koweitien

Le très bon (et sérieux) blog de Joshua Landis, Syria Comment, vient de reproduire un article en français concernant une évolution récente de l'enquête sur l'assassinat de Rafic Hariri. Ces informations me semblent particulièrement intéressantes, je les recopie ici pour ne pas le perdre...

Je tiens cependant à mettre un bon gros avertissement:

  • il s'agit, selon Joshua Landis, d'un article du quotidien As-Saoura; il me semble qu'il s'agit de l'organe officiel du parti Baas en Syrie;
  • l'article serait basé sur un article d'un autre quotidien, koweitien, Al-Diwan; je n'ai évidemment pas accès à ce quotidien (est-il en ligne, à quelle adresse?);
  • article qui, lui-même, cite «des sources de presse au siège de l'ONU à New York»;
  • pourquoi cet article est-il en français?
  • c'est donc de l'information de troisième main (au moins), à partir d'une source anonyme, avec traitement final par le parti Baas syrien.
Bref, gaffe. Super-gaffe.

Il se joue là quelque chose d'important. Soit une manipulation syrienne, soit une manipulation Hariri.

Le 13 mars 2008, Mohamed Zuhair As-Siddiq, témoin-clé (ou manipulateur, manipulé, on ne sait plus...) dans l'assassinat de Hariri, retenu en France, disparaît. Bernard Kouchner reconnaît que l'homme a disparu. As-Siddiq est-il gênant pour les Syriens ou pour les Hariri, les deux thèses s'affrontent. La thèse, disons, «pro-syrienne», prétend qu'As-Siddiq a été soudoyé par le clan Hariri pour apporter un faux témoignage à Dehtlev Mehlis mettant en cause les plus hautes instances syriennes. Deux thèses «anti-syriennes»: (a) Siddiq est vraiment un témoin capital; (b) c'est un affabulateur envoyé dans les pattes de l'enquête internationale par la Syrie pour piéger et décrédibiliser Mehlis.

Après sa disparition, ses frères (Imad et Omar) accusent depuis la Syrie la France d'avoir facilité son enlèvement ou sa liquidation. Le lendemain, le journal koweitien As-Syassa affirma s'être entretenu au téléphone avec As-Siddiq, qui aurait déclaré: «Je vis caché, dans un endroit tenu secret, près de la France ou du Tribunal international, et je vais bien.» (Selon Jürgen Cain Külbel – dont je me méfie, m'enfin bref –, As-Syassa appartient au clan Hariri.)

Le 11 avril, un article de L'Orient-Le Jour résumait cette histoire de disparition-réapparition.

Encore une fois, ce qui suit est à prendre avec des pincettes. Info-intox... Cependant, nombre des informations seraient vérifiables. Cet article du Baas syrien existe-il? Pourquoi est-il en français? L'article du Diwan existe-t-il? Une délégation de la commission d'enquête s'est-elle déplacée au Koweit? Y a-t-elle interrogé pendant 3 jours le patron d'As-Syassa? As-Syassa appartient-il à Saad Hariri? Autant de petites choses que des journalistes devraient parvenir à vérifier. (Je ne suis pas journaliste et, non, je ne peux pas vérifier moi-même.)

La Commission d’enquête internationale sur l’assassinat de l’ancien Premier Ministre libanais HARIRI interroge le propriétaire du quotidien koweitien As-Syassa
1 mai 2008

Le quotidien koweitien Al-Diwan a rapporté citant des sources de presse au siège de l’ONU à New York et d’autres sources au sein des bureaux du quotidien koweitien Al-Siyssa qu’une délégation de la commission d’enquête internationale sur l’assassinat de Hariri composée de 3 enquêteurs accompagnés de techniciens et d’analystes d’informations s’était rendue au Koweït où elle avait interrogé pendant 3 jours et au rythme de 10 heures par jours l’éditeur et propriétaire du quotidien koweitien As-Siyassa Ahmed EL-JARALLAH connu pour ses positions alignées sur les forces du 14 février au Liban et accusé par l’opposition d’être le porte parole d’Israël et des alliés des Etats-Unis au Liban.

L’interrogation de M.EL-JARALLAH s’inscrit dans le cadre d’une enquête secondaire ouverte par le nouveau chef de la commission d’enquête internationale sur l’assassinat de HARIRI sur la présence de groupes et de réseaux chargés de fournir des fausses informations ainsi que des faux témoins à la commission d’enquête pour brouiller le cours de l’enquête qu’elle mène sur l’attentat ayant coûté la vie en 2005 à Beyrouth à l’ancien Premier Ministre libanais, Rafic HARIRI.

Selon des sources à l’ONU, le magistrat BELLEMARE a décidé de former une telle commission après avoir subi de fortes pressions de la part de la Russie, de l’Afrique du Sud, de la Libye, et de la Chine pour le pousser à prendre les mesures adéquates contre ceux qui veulent faire avorter l’action de la commission d’enquête internationale.

Le magistrat BELLEMARE a réussi à mettre la main grâce à l’aide de l’une de ces grandes puissances (peut-être la Russie) sur des enregistrements audio, des messages électroniques, et des fax contenant des ordres reçus par le propriétaire du quotidien koweitien As-Siyassa et son réseau de la part de responsables de la propagande auprès du député Saad HARIRI à savoir : le Ministre libanais Marwan HAMADE, le député Bassem EL-SABAA, les deux conseillers de Saad HARIRI, le journaliste Fares KHACHAN et Hanni HAMOUD.

Ces responsables font partie d’autres réseau de propagande liés à la famille HARIRI, à Israël et à ses collaborateurs libanais aux Etats-Unis et qui appartiennent au soi disant groupe mondial de soutien à la révolution du cèdre à savoir : Ziad ABDELNOUR, Walid FARESS, Jo BIANI, Tom HARB, et Kabalan FARES.

Le rédacteur des affaires juridiques au sein du quotidien koweitien Al-Diwan, M.Hamed YOUSSEF a affirmé avoir suivi cette question sur le terrain et obtenu une confirmation des informations fournies par les sources de presse à l’ONU de la part d’une partie indépendante à savoir : un haut fonctionnaire au sein du quotidien koweitien As-Syassa qui lui a affirmé que Ahmed EL-JARALLA avait refusé d’accéder à la demande de la commission d’enquête internationale de venir à Beyrouth sous prétexte que sa vie était en danger.

M.YOUSSEF a également affirmé que l’agent d’Ahmed EL-JARALLAH à Beyrouth Samir GHERIAFI écrivait dans les journaux sous le pseudonyme de Hamad GHERIAFI et qu’il prétendait être installé à Londres alors qu’il travaille au bureau de Marwan HAMADE à Beyrouth et ne réside pas à Londres comme l’a découvert la commission d’enquête internationale.

Les sources de presse à l’ONU d’ajouter : 7 enquêteurs de la commission d’enquête internationale sur l’assassinat de HARIRI sont entrés dans les bureaux du quotidien As-Siyassa accompagnés d’agents de sécurité en civil pour interroger Ahmed EL-JARALLAH qui a nié être impliqué dans un réseau sécuritaire et médiatique chargé de propager des rumeurs pour brouiller l’action de la commission d’enquête.

Selon ces sources, ce réseau est composé de dizaines de journalistes dont Samir GHERIAFI et un autre journaliste installé à Paris à savoir : Nizar NAIOUF, propriétaire du site électronique Al-Hakika (la vérité) et qui reçoit une somme mensuelle de 1500 euros de la part de Saad HARIRI.

Cette somme est virée sur le compte de NAYYOUF à Paris par l’intermédiaire de Bassil YARED chargé par Saad HARIRI de verser des pots de vin et d’acheter les consciences dans la capitale française.

12 mai 2008

L'effet boomerang du missile balistique

Ça m'était complètement sorti de l'esprit, c'est (l'excellent) Ibn Kafka qui me l'a rappelé...

En février de cette année, c'était un concours pour savoir qui serait le mâle dominant. Le jeune Saad Hariri semblait bien parti, avec cette magnifique saillie:

«Nous sommes face à une présence politique et terroriste des régimes syrien et iranien au Liban»; «Si l’opposition veut la confrontation, nous sommes prêts à relever le défi».
Mais force resta à l'expérience, l'ancienneté et le charisme du vieil étalon Joumblatt:
«Vous voulez le chaos? Il sera le bienvenu. Vous voulez la guerre? Elle sera la bienvenue. Nous serions prêts à tout brûler sur notre passage. Notre existence, notre dignité et la survie du Liban sont plus importants que tout. Nous n’avons pas de problème avec les armes, pas de problème avec les missiles. Nous vous les prendrons. Pas de problème avec le martyre et le suicide non plus.»
Je crois que c'est incontestable: Joumblatt était alors bien plus sévèrement burné que Saad Hariri. Peut-être même plus que Steven Seagal, mais je ne voudrais pas trop choquer les militants des Forces libanaises (pour qui c'est clairement Geagea le plus mâle de la bande). Je dis ça, mais Chuck Norris dans Delta Force, quand même ça c'est un mec (sérieux: vous avez vu Delta Force?).

Joumblatt est-il la cible?

Toujours aussi peu d'informations précises nous parviennent en France.

Dans l'après-midi d'hier, les combats (décrits comme extrêmement violents) se sont déplacés dans la montagne druze, fief de Walid Joumblatt et de sa milice du PSP. En fin d'après-midi, les forces du PSP ont rendu leurs armes à l'armée, de la même façon que les milices Hariri avaient rendu leurs armes à l'armée à Beyrouth.

– Il est très difficile de savoir précisément quelles sont les forces impliquées dans ces combats «extrêmement violents». Les sites Web et médias de l'opposition se contentent de mentionner «les forces de l'opposition», ce qui est pour le moins imprécis.

Une dépêche entraperçue sur le site du Tayyar semble nommer ces forces de l'opposition: les forces du Parti démocratique libanais de l'émir druze Talal Arslan, celles du parti Tawhid (druze) de Weaam Wahhab et celles du PSNS (laïc). Une autre dépêche indiquait que le Hezbollah niait la présence de ses propres forces dans la montagne druze.

Je suis assez circonspect quant à ces affirmations.

  • Je me demande comment, réellement, ces trois milices minoritaires seraient capables seules de défaire le PSP en quelques heures dans la montagne druze. Surtout à la suite de combats «extrêmement violents».
  • Il y a quelques jours, trois membres du Hezbollah ont été enlevés et tués et les corps de deux d'entre eux retrouvés dans cette région.
  • Franklin Lamb livrait jeudi son témoignage:
Cet observateur est surpris de voir et d’apprendre que le Hezbollah et Amal se sont également déployés sur le Mont Liban. M’approchant d’un secteur druze, près de l’hôpital Kamal Jumblatt à Choufeit - il est près de 1h de l’après-midi -, je redescends par une petite rue pour donner un coup de téléphone dans une boutique, faisant office de bureau de téléphone. Je suis choqué d’y voir environ 80 combattants, lourdement armés. «Oh!» me dis-je, «finalement, les voilà les milices de Jumblatt». Comme je me dirige vers la boutique, plusieurs hommes armés s’approchent de ma moto - qui est bien connue à Dahiyeh. «Habibee!» s’écrie un jeune homme en m’entourant de son bras libre. En fait, il s’avère que c’est un de mes voisins de Harek Hreik. «Que faites-vous ici avec la PSP (milice druze)?» je lui demande, sans conviction. «Non, non, nous sommes tous du Hezbollah et d’Amal ici!»
– Hier matin, sur la télévision aouniste (OTV), Charles Ayoub (fondateur du quotidien Ad-Diyar et membre du PSNS – que l'on peut donc supposer être proche de l'analyse du Hezbollah) expliquait son point de vue: selon lui, si la réunion des ministres de l'intérieur arabes ne parvenait pas à un accord pour un gouvernement d'union nationale au Liban, alors les troupes de Joumblatt, lourdement armées, mèneraient une contre-offensive et descendraient de la montagne pour reprendre Beyrouth.

Peut-on supposer que le Hezbollah, dans sa propre logique, a hier agit «préventivement», craignant une contre-offensive d'envergure menée par Walid Joumblatt alors que la réunion des ministres arabes s'annonçait déjà infructueuse?

En tout cas, l'action s'inscrit encore dans la logique présentée par l'opposition: désarmer les milices de Hariri et de Joumblatt à travers le pays et immédiatement transférer le contrôle à l'armée.

– Aujourd'hui, des analystes sur OTV suggèrent que le but poursuivi par le Hezbollah serait de se débarrasser définitivement de Joumblatt. C'est le seul homme politique du 14 Mars nommément mis en cause dans la déclaration de Hassan Nasrallah (Saniora ne serait qu'un laquais aux ordres de Joumblatt), et la milice du PSP est généralement présentée comme la seule réellement capable d'actions d'envergure.

Une analyse entendue ce matin sur OTV suggère que le but du Hezbollah serait de remplacer Walid par son fils Taymour Joumblatt (qui vit en France) à la tête du PSP. En décembre dernier, le site Elaph citait l'agence de presse iranienne qui avait publié une interview (non confirmée) dans laquelle Taymour Joumblatt critiquait violemment son père.

Une nouvelle exigence s'est-elle ajoutée aux revendications de l'opposition: que Walid Joumblatt se retire de la vie politique libanaise?

11 mai 2008

Que s'est-il passé à Tripoli?

Dimanche matin, partout la même dépêche répugnante d'Omar Ibrahim de l'AFP. Le genre de «source» qui permet ensuite à Mouna Naïm de raconter rigoureusement n'importe quoi dans Le Monde. On ne sait pas qui se bat, qui a déclenché les affrontements et pourquoi.

Pourtant, malgré le manque d'informations, il semble assez clair que depuis hier les milices de Hariri et de Joumblatt se livrent à de sordides actes de vengeance, essentiellement autour de Tripoli, dans des proportions inquiétantes:

  • selon Al-Manar, un bus d'ouvriers syriens a été intercepté sur l'autostrade par des miliciens Hariri, qui les ont ensuite exécutés: 3 morts, une vingtaine de blessés graves;
  • deux partisans de Talal Arslan, un leader druze de l’opposition, ont été tués, et deux autres blessés;
  • 3 membres du Hezbollah kidnappés, deux d'entre eux exécutés par les troupes de Joumblatt,
  • 9 membres du PSNS lynchés;
  • toute la journée à Tripoli, des saccages et des incendies de bureaux des partis d'opposition et la destruction des domiciles privés. Ces exactions ont été filmées et, par exemple, montées sur les sites aounistes.
Très difficile malheureusement de trouver des informations plus précises, l'AFP et Reuters se livrant depuis le début des événements à une vaste campagne d'enfumage.

Il circule beaucoup de rumeurs sur ces exactions, qui auraient pu être (selon ces rumeurs, encore une fois) accompagnées d'actes absolument sordides. J'ai entendu parler de torture, blessés achevés à l'hôpital, démembrement de cadavres. Se méfier de ce genre d'infos, mais ce genre de choses circule, ça ne calme pas les esprits.

Le fond de commerce du Haririsme politique: le gars avec un chapeau rond m'a tout l'air d'être un religieux, il tient en main ce qui ressemble à une Kalashnikov, et derrière lui un type brandit un portrait de Saddam Hussein. Ces pauvres gens croient-ils réellement qu'ils vont terminer à Tripoli la «fitna» qui aurait commencé à Bagdad? (Gaffe à la force des images...)

À l'heure actuelle (11:30 à Paris), aucune info ne précise quelle a été l'issue des combats à Tripoli.

10 mai 2008

Ce serait donc un coup d'État sans prise du pouvoir

Au moment de taper ces premières lignes, j’hésite encore à l’idée de publier une réaction «à chaud» (billet commencé vendredi, terminé samedi) Pas assez d'informations, trop de tension et de passion et, surtout, le Liban n'est pas mon pays: au final ça n'est pas moi qui paierai pour mes propres élucubrations.

Avant tout, je voudrais donc témoigner de toute ma sympathie pour les Libanais dans ces moments extrêmes. Ce que je peux encore faire de mieux, finalement, c'est de vous dire toute ma compassion.

Je m'excuse à l'avance pour mon habituel cynisme, alors que mes amis libanais viennent de subir une nuit de terreur, de celles qui traumatisent les enfants pour longtemps.

Voici quelques considérations en vrac. La presse française est tout entière remplie de demi-vérité. Je voudrais en relever quelques-unes, en prenant compte du fait que, évidemment, de part cette partialité, il est particulièrement difficile depuis la France de se faire une idée précise des événements.

– Avant tout, voici une version de la conférence de presse de Hassan Nasrallah du 8 mai, traduite en anglais. Évidemment, malgré l'importance accordée à cette conférence, aucun média français n'a jugé intéressant de la diffuser avec soustitrage en français.



(Sur Aljazeera anglais, comme dans tout média occidental, quand quelqu'un parle «trop longtemps», on a peur d'ennuyer le spectateur, alors on raccourcit. Quand c'est «compliqué», une andouille de journaliste croît nécessaire de couvrir la déclaration d'origine pour faire de la paraphrase inutile. Si vous trouvez une version sans ces travers, merci de la signaler en forum.)


– Le déclenchement des événements remonte, pour l'ensemble de nos médias, à la conférence de presse de Hassan Nasrallah. Pourtant, on sait que la crise a démarré avec l'adoption de la résolution 1559. L'enchaînement d'événements dramatiques ne remonte évidemment pas à hier après-midi.

La «surprise» de nos médias masque pourtant difficilement le fait qu'il était certain que la «grève générale» allait dégénérer en affrontements armés.

Tout d'abord, il y a déjà eu une telle tentative de grève générale l'année dernière (janvier 2007) : immédiatement Geagea avait hurlé au « coup d'État », et les miliciens des Forces libanaises, du PSP et de Hariri s'étaient attaqués aux manifestants. J'avais abordé ces événements dans ce blog.

Un jeune manifestant était mort et, si les événements n'avaient pas plus dégénéré, c'était simplement parce que le Hezbollah et ses alliés avaient immédiatement annulé leur mouvement.

On sait donc, depuis, qu'un vaste mouvement de grève général et de désobéissance civile se traduit par le blocage des routes, et l'intervention immédiate de milices gouvernementales.

Depuis l'année dernière, on sait également que tous les groupes politiques ont accéléré le développement de leurs milices armées. Aucun élément concret ne permettait de croire que les événements de janvier 2007 n'allaient pas, mécaniquement, se reproduire.

À cette évidence s'ajoutait la politisation parfaitement transparente du mouvement, puisque le gouvernement avait annoncé quelques jours auparavant vouloir « enquêter » sur le réseau de communication du Hezbollah. La presse française a fait semblant de ne pas comprendre (d'après le Figaro, le Hezbollah «prétend» que ce réseau fait partie de son système opérationnel dans sa «résistance» entre guillemets):
«Le chef du Hezbollah fustige l'enquête lancée par le gouvernement de Fouad Siniora sur un réseau de télécommunications installé par le Hezbollah à travers le pays. La formation chiite prétend que cette installation fait partie de sa «résistance contre Israël» et que de ce fait il est nécessaire pour des raisons de sécurité.»
Le Times britannique, sous la plume de Nicholas Blanford, est pourtant catégorique:
«Hezbollah has installed an elaborate fibre-optic telephone system that it uses to maintain contact between its headquarters in the southern suburbs of Beirut and its cadres in south Lebanon and elsewhere. It enabled Hezbollah to maintain communications during the month-long war with Israel, defeating Israeli attempts to jam cellphone signals and monitor the national telephone system.»
Dans la logique de l'opposition, il faut aussi indiquer quelques points importants pour le timing:
  • les survols du Liban par l'aviation israélienne ont récemment augmenté de manière spectaculaire pour atteindre, début avril, les 32 intrusions par jour;
  • en mars 2008, les États-Unis envoient le navire de guerre USS Cole au large du Liban;
  • le rapport Winograd n'est pas lu comme une condamnation de la guerre de juillet 2006, mais comme un mode d'emploi pour corriger les erreurs techniques et stratégiques commises alors; ces «erreurs» corrigées, les Israéliens pourront espérer gagner une prochaine guerre au Liban; le rapport Winograd, pour le Hezbollah, est en fait un «how to» pour permettre au Israéliens de lancer une nouvelle guerre;
  • l'installation de groupuscules jihadistes au Liban est considérée comme le déploiement de mercenaires sunnites ultra-violentes au service du clan Hariri, prêts à attaquer le Hezbollah «par l'arrière» (dans l'optique d'une nouvelle agression israélienne).
Bref, pour l'opposition, une autre guerre israélienne contre le Hezbollah n'est plus une possibilité, c'est une certitude à court terme.

Le fait que le ministre des Télécommunications qui lance l'attaque contre le réseau de communications du Hezbollah soit Marwan Hamadé, homme de main de Walid Joumblatt et bête noire de ceux qui dénoncent la résolution 1559, est à tout le moins un symbole fort.

Que le Hezbollah ait tort ou raison, il était en tout cas évident que ses militants considèrent fondamentalement que cela relève de l'attaque contre les armes de la Résistance. Je me demande même s'il se trouve des gens, au Liban, qui croient réellement, comme l'a affirmé le gouvernement, que ce réseau de communication visait à contourner le monopole d'État sur la téléphonie mobile dans le but de détruire l'économie du pays.

En appelant à une grève générale, l'opposition savait parfaitement qu'il y aurait, comme en janvier 2007, des affrontements armés. En «attaquant» l'intégrité du système opérationnel du Hezbollah alors que les Israéliens et les Américains déploient leurs forces au Liban, le gouvernement savait tout aussi bien qu'il provoquait à coup sûr de tels affrontements. L'absence d'affrontements armés, au contraire, aurait été une incroyable surprise.


– Qui s'est battu dans Beyrouth ? Cela est assez peu clair, chaque groupe faisant des déclarations contradictoires.

Avant la déclaration de Hassan Nasrallah, les médias évoquaient principalement un affrontement entre les miliciens d'Amal et les miliciens de Hariri. Puis on a évoqué des hommes du Hezbollah. Cette articulation, collaboration, répartition des tâches (je ne sais comment l'appeler) entre le Hezbollah et Amal est problématique et troublante. La milice d'Amal a une réputation épouvantable, fort différente de celle du Hezbollah.

Je serais curieux d'avoir des précisions sur ce point. La milice d'Amal est tout aussi dangereuse et détestable que les bandits des Forces libanaises et du PSP. Le parti politique de Nabi Berri n'est pas non plus l'allié le plus fiable que puisse trouver le Hezbollah.

Ma grande crainte depuis un moment est que les jeunes crétins des différentes milices prennent goût à la guérilla urbaine. Goût qui se prend vite, dès lors qu'elle se solde au début par des victoires rapides et qu'elle est légitimée par des politiciens importants. Dès qu'un milicien commence à croire qu'il peut obtenir des gains plus efficacement que par la négociation, plus rien ne l'empêchera de poursuivre ses méfaits. Alors que, les Libanais le savent parfaitement: personne ne peut jamais gagner une guerre milicienne. On peut rêver d'une certaine discipline et retenue des militants du Hezbollah (et encore…), mais on peut être certain que les miliciens d'Amal sont de ce point de vue, à coup sûr, extrêmement dangereux.

L'autre question troublante sur laquelle j'aimerais trouver des informations: où sont passés les miliciens des Forces libanaises de Geagea et du PSP de Joumblatt? L'année dernière elles étaient aux premiers rangs. Ces derniers jours je ne trouve pas d'articles les impliquant directement dans les affrontements.

Question similaire: et les FSI, la branche de l'armée conçue comme une milice gouvernementale fidèle au clan Hariri? Autour de Koreitem, le domicile des Hariri, outre le système de protection privé en civil, c'est une véritable armada de FSI qui stationne dans les parkings du quartier. Que sont-ils devenus, alors qu'il paraît qu'une roquette aurait touché Koreitem et que des combats ont eu lieu dans Hamra?


– Toute la presse française titre en ce moment: «Le Hezbollah a pris le contrôle de Beyrouth» et indique en passant que tous les points de contrôle ont été rétrocédés à l'armée libanaise (on trouve même aujourd'hui une majorité d'articles, tels celui du Parisien, de L'Express, qui omettent même de signaler le fait que l'armée se voyait rétrocéder les points pris juste après les combats).

Les médias du Hezbollah et de Michel Aoun, eux, mettent en avant le fait que tous la ville a été confiée immédiatement à l'armée après les affrontements.

L'impression n'est tout de même pas la même. Évidemment, je ne veux surtout pas présumer de ce qu'ont pu ressentir les habitants, alors que des miliciens armés ont fait crépiter les Kalashnikov toute la nuit en bas de leur appartement. Cependant, il y a une différence fondamentale entre le fait que Hezbollah contrôle directement la ville (situation à la Gaza: le Hamas prend directement le contrôle et Israël peut alors se déchaîner contre les Palestiniens sans aucune réaction de la communauté internationale) et le fait que l'armée a récupéré tous les points stratégiques.

L'unanimité de la presse française à ne pas présenter l'opinion de l'opposition (en gros, il s'est agit d'un «nettoyage» des milices et mercenaires à Beyrouth, immédiatement suivis par une rétrocession à l'armée – Michel Aoun a ainsi déclaré à la télévision: «Ce qui s'est passé aujourd'hui est une victoire pour le Liban et un retour à la constitution.») est pour le moins inquiétante. En masquant le fait que l'armée contrôle Beyrouth (et non les hommes du Hezbollah), ils favorisent un certain calendrier politique (voir plus loin).


– Titres de la presse française: le Hezbollah a pris le contrôle de médias pro-gouvernement. L'Orient-Le Jour défend la liberté de la presse:
Mais le point noir de la journée d’hier a sans doute été l’inqualifiable musellement de tous les médias du Courant du futur et ceux qui lui sont proches.
C'est vrai et faux: le Hezbollah a pris le contrôle de tous les symboles du pouvoir Hariri, mais pas de tous les médias pro-gouvernement, puisque seuls les médias de son groupe ont été attaqués. Le Nahar et L'Orient-Le Jour ont été publiés aujourd'hui, et LBC émet toujours. (Une très longue interview de Ghassan Tueni, fondateur du Nahar et député proche de la majorité, était rediffusée hier sur la télévision aouniste.)

Outre la contrôle totalitaire de la presse par des chiites pro-iraniens (c'est ce que suggèrent nos médias), on peut suggérer quelques autres pistes:
  • Si, dans sa déclaration télévisée, Hassan Nasrallah a bien pris soin de charger Joumblatt de tous les maux (prétendant même que Saniora, qui pourtant fait toute sa carrière au service des Hariri, n'était que le pion de Joumblatt) et de ne pas attaquer nommément Saad Hariri, sur le terrain c'est bien directement à une humiliation du camp Hariri qu'il s'est livré. Les forces de Hariri ont été expulsées en une nuit, et ses médias ont été «saisis» (puis livrés à l'armée).
  • L'armée de mercenaires des Hariri se concentre naturellement autour des médias et du domicile de Hariri. Vous aimez les grand costauds en costards sombres dotés d'oreillettes qui se prennent pour Will Smith dans Men in Black? On les trouve facilement: ils encerclent les patés de maison du domicile de Hariri et de sa station de télévision. Dans la logique affichée par l'opposition («nettoyer» la ville des miliciens de Hariri), s'attaquer à ces endroits est assez incontournable.
  • Les mêmes ne se sont pas élevés, ces deux dernières années, contre le fait que les milices gouvernementales avaient systématiquement saccagé ou incendié les bureaux de partis politiques d'opposition à chaque fois qu'il y a eu des heurts, principalement contre le PSNS (qui se trouve logiquement suspecté aujourd'hui avoir incendié les locaux de Future TV, manière de valider un lien de cause à effet sans que les médias étrangers soient en mesure de comprendre pourquoi).


– Le mot le plus entendu dans les médias libanais en ce moment: la fitna. C'est l'indécrottable Saad Hariri qui l'a sorti dans sa déclaration d'avant hier, après que Nasrallah a annoncé que l'affrontement était purement politique. La fitna, c'est la guerre civile entre musulmans. Le camp Hariri agite depuis longtemps le confessionnalisme pour se justifier une légitimité sunnite, il n'y a donc rien d'étonnant à cela. Les «arabes modérés» représentés par la dictature wahabite pro-américaine, sponsor du haririsme politique, agitent depuis des années la menace du «croissant chiite», rien de nouveau donc. L'extrême-droite chrétienne fantasme sur le choc des civilisations depuis des décennies et rêve qu'un étripage entre chiites et sunnites lui redonne du pouvoir, il n'est donc pas étonnant que L'Orient-Le Jour soit aujourd'hui spécialiste de la fitna (et donc de la théologie islamique).

Les médias du Hezbollah et de Aoun reprennent ce terme aujourd'hui mais, cela doit être souligné, pour le réfuter. Il est toujours aussi paradoxal, surtout vu depuis la France, de constater que le Hezbollah et le courant aouniste sont les partis (pourtant confessionnels par leur composition ou leur idéologie) qui martèlent un discours «laïque» au Liban.

Est-ce pour cela que les médias de l'opposition semblent avoir pris l'habitude de nommer Saad Hariri de son prénom complet «Saadedine», qui signifie «le bonheur de la religion»? Histoire de souligner que «Saadedine» n'est pas plus laïc que «Nasrallah» (la victoire de Dieu).


– Quelques amis libanais se demandent s'il ne s'agit pas d'un piège. La logique est la suivante.

Tout le monde savait qu'il y aurait des affrontements armés. Le gouvernement le savait parfaitement. Pourtant, le Hezbollah a pris la ville en quasiment une nuit. Pour une guérilla urbaine, c'est du jamais vu. Certains n'y voient qu'une preuve de la supériorité militaire des soldats du Hezbollah; cependant, l'expérience a Beyrouth a toujours montré que déloger des miliciens qui s'«enterrent» dans des positions urbaines est long, pénible et quasiment sans issu.

On n'a pas vu de réelle résistance des miliciens du PSP, des Forces libanaises et du courant du Futur. Les FSI n'ont pas bougé. Amateurisme?

La logique de la théorie du «piège» serait la suivante: le Hezbollah prend «facilement» la ville. La communauté internationale, assistée de tous les éditorialistes de la «presse libre» (retour par exemple de l'insupportable Antoine Basbous; dans les moments stratégiques, on peut aussi compter sur un papier détestable de Robert Fisk), hurlent au coup d'État; les «autorités légitimes» appellent à l'intervention étrangère pour sauver leur belle démocratie, et les troupes étrangères (déjà pré-positionnées) entrent au Liban.

Cette thèse du «piège» vient d'ailleurs apparaître en une du site du mouvement aouniste en France:
Les Etats-Unis œuvrent à une résolution de l'ONU pour une intervention contre le Hezbollah mais plusieurs pays ne suivraient pas pour deux raisons essentielles :
- l'armée libanaise prend le contrôle de la capitale et donc on ne peut pas parler d'occupation de Beyrouth par le Hezbollah;
- la FINUL serait fortement exposée et s'il y a le moindre incident, les opinions publiques se retourneraient contre leurs gouvernants.
Selon L'Orient-Le Jour de ce matin:
En soirée, un porte-parole de la Maison-Blanche a indiqué que Washington allait initier des contacts urgents au niveau du Conseil de Sécurité afin de prendre des «mesures» à l’encontre du Hezbollah et ceux qui se tiennent derrière lui. Il est d’ores et déjà question dans certains milieux à New York de l’envoi d’une force arabo-musulmane à Beyrouth.

Excellent commentaire de Pierre, habitué des forums d'Alain Gresh:
Il en résulte que le Hezbollah aurait fait un coup d’état en complicité avec l’armée régulière, contre un gouvernement défendu par des milices illégales.

Ajout(s)

– Intéressant (malgré tout) article dans L'Orient-Le Jour aujourd'hui, signé Scarlett Haddad, reproduit sur le site du RPL France.

– C'est un miracle! D'après Le Monde et le Figaro (qui ont recopié la même dépêche sans la relire, ce qui donne une assez bonne idée de l'intérêt d'une presse libre et pluraliste), «Au Liban, l'opposition commence à retirer ses troupes des quartiers ouest de Beyrouth»:
«La majorité anti-syrienne a également salué la décision de l'armée. Dans un communiqué, l'un des leaders, Rafic Hariri, a estimé qu'elle “ouvrait la voie à une solution”.»
Si Rafic Hariri recommence à envoyer des communiqués à la presse, peut-être Kamal Joumblatt pourrait-il nous faire part (via Reuters) de ses commentaires éclairés sur la situation.

Mais comprendre le Liban avec le site du Monde est assez difficile. Par exemple, dans un magnifique graphique intitulé «Les jeux d'alliances des communautés libanaises», seuls les partis politiques confessionnels sont représentés. La «guerre de 2 ans», de 1975 à 1977, sans faire figurer les partis laïques de la gauche libanaise, c'est forcément assez sport comme explication. Quant à la période 1988-1989, elle est ainsi résumée: «Au printemps 1989, l'ancien chef d'état-major Michel Aoun, nommé premier ministre par intérim, lance la “guerre de libération” pour obtenir le départ des troupes syriennes, appuyé sur une partie de l'armée et sur les Forces libanaises de Samir Geagea». Ah oui mais non: début 89, il y a aussi eu la «guerre d'élimination», pendant laquelle les troupes d'Aoun et Geagea se sont affrontées d'une manière incroyable mortelle.

30 avril 2008

Intensification des provocations israéliennes au Liban

Évidemment, c'est tellement anecdotique que la presse française n'y consacre pas une ligne.


- Le 18 mars, un navire de guerre israélien est entré dans les eaux territoriales libanaises, avant d'être intercepté par les forces navales des Nations unies (dépêche du Monde, reproduite par exemple ici; il est intéressant de noter que la dépêche est orientée autour des «critiques» que le Hezbollah fait à la communauté internationale).

- Le 13 avril au soir, selon l'armée libanaise, un groupe de cinq soldats israéliens sont entrés de 150 mètres dans la zone d'as-Shaal au sud du Liban et sont restés dans la zone pendant 10 minutes avant de la quitter.

Par aileurs, selon le Hezbollah:
La formation chiite a indiqué que l’armée israélienne a également effectué des incursions dans les localités de Meis el Jabal (sud), d’El Ouazzani et dans la région de Ghajar (sud-est).
- Le 28 avril,
L’armée libanaise a affirmé que 12 avions de guerre israéliens ont violé l’espace aérien du Liban en survolant Beyrouth et d’autres parties du pays lundi.

Selon un communiqué de l’armée, “12 avions de guerre ennemis” ont violé l’espace aérien libanais peu avant midi.

Quatre d’entre eux ont survolé la côte au large de Byblos, dans le nord, et ont ensuite pris la direction de la province d’Hermel, dans l’est.

Huit autres ont survolé la ville de Rmeish, dans le sud, avant de se diriger vers Beyrouth, les montagnes du Chouf, puis Hermel, avant de retourner vers les territoires palestiniens.

Les survols ont duré environ une heure, selon le communiqué.
- Le plus beau: communiqué de presse de l'ONU du 24 avril:
UNIFIL had recorded a steep increase in the number of Israeli air violations, from 282 in February to 692 in March and 476 during the first half of April.
Ce qui donne en français:
La FINUL a enregistré une importante augmentation du nombre de violations aériennes israéliennes, de 282 en février à 692 en mars, et 476 pendant la première moitié d'avril.
On se demande bien pourquoi la presse française parlerait de ça. Ça ne fait jamais que 32 intrusions d'avions ennemis chaque jour. Dans la dépêche du Monde citée au début, il est indiqué «L’aviation israélienne survole presque quotidiennement l’espace aérien libanais»... presque?

Le lecteur français n'est certainement pas non plus intéressé par cette information du Jerusalem Post:
Des avions appartenant à l'armée de l'air sont entrés à une basse altitude dans l'espace aérien libanais, et ils ont été la cible de tirs anti-aériens de la part des Forces armées libanaises (FAL), a déclaré la radio Reshet Bet, citant un rapport de la chaîne de télévision saoudienne Al-Arabiya, mercredi 23 avril.
Évidemment, quand Israël rasera la moitié du Liban dans une nouvelle guerre, ces omissions de la presse française permettront de mieux nous faire comprendre que l'État hébreux est en situation de légitime défense.

02 avril 2008

Beaufort, Oscar du film négationniste

Je dois avouer que j'ai des goûts cinématographiques assez spéciaux: j'aime les films bizarres, décalés, imparfaits, discutables... C'est peut-être pour cela que j'ai aimé le film israélien sorti la semaine dernière en France: Beaufort.

Ça n'est en effet pas tous les jours qu'on peut voir un film aussi clairement négationniste. Évidemment, je viens de vous le dire: en matière de cinéma, j'aime le spécial, le raté, le pas fameux.

Par «négationniste», je veux dire: «qui nie une réalité historique avérée».

* * *

Les critiques de films sont, dans la triste caste des journaleux, parmi les plus fainéants et les plus incultes. La recopie minutieuse d'extraits choisis du dossier de presse est pour eux une tâche épuisante. La lecture de la page des résumés de critiques consacrées à Beaufort sur AlloCiné donne le ton:
«L'armée israélienne apparaît dans sa dimension de bravoure et d'absurde. Joseph Cedar (...) pose les questions qui dérangent.» - TéléCinéObs, François Forestier

«Au-delà du message politique évident du film, Beaufort trouve aussi une profondeur inattendue dans l'utilisation que fait Cedar de son décor (...) Un juste questionnement sur l'histoire.» - Les Inrockuptibles, Jean-Baptiste Morain

«Le film est sorti en Israël quelques mois après la “deuxième guerre du Liban”, en 2006, dans un fort moment de contestation des opérations menées. La leçon en va bien au-delà.» - L'Humanité, Dominique Widemann

«Hymne anti-guerre, (...) ce film est un coup de maître de la part d'un réalisateur qui avait un temps - ironie de l'histoire - caressé l'idée de devenir général.» - La Croix, Sophie Conrard

«Un film précis qui ne célèbre jamais [la guerre] (...) Beaufort est juste d'un bout à l'autre. (...) C'est un peu toutes les guerres qu'il raconte.» - Libération, Jean-Pierre Perrin

«Un vigoureux pamphlet contre l'absurdité de la guerre.» - Ouest France
La lecture de toutes les notules est simplement démoralisante: en gros, un beau film anti-guerre qui pose les bonnes questions...

Seul Télérama émet une réserve sur le fond politique du film:
«Tiré d'un roman de Ron Leshem, le film pèche surtout par sa neutralité: bien sûr, l'état-major israélien est durement critiqué pour ses choix stratégiques, et, en lui obéissant strictement, le jeune commandant du fort va perdre tragiquement quelques-uns de ses hommes.

Mais telles sont les absurdités de la guerre en général, et pas spécifiquement celles de l'interminable conflit israélo-palestinien. Ainsi, même exécutant des ordres stupides, les troufions sont de braves petits gars, respectueux du drapeau et de la nation. Manque peut-être un contrechamp sur l'ennemi, qui permettrait de restituer tous les enjeux de cette guerre-ci.» - Aurélien Ferenczi
J'avais découvert ce film sur Aljazeera en anglais il y a quelques mois. La jeune chroniqueuse culture-cinéma de la chaîne avait en effet présenté Beaufort comme étant un film «polémique en Israël», parce que, disait-elle, prônant la paix.

* * *

Dans le genre «film de guerre contestataire», Beaufort est excellent et efficace, très exactement dans la veine des meilleurs films américains contestant la guerre du Vietnam: excellents et... négationnistes. Le principe de ces films était de faire croire que la guerre qui a détruit le Vietnam, ses habitants et sa société, était mauvaise parce qu'elle... faisait du mal aux Américains et à ses soldats (d'où la toujours risible prétention américaine à se croire victime du Vietnam plutôt que l'inverse - lire Chomsky et ses descriptions de la «contestation» de la guerre du Vietnam).

Beaufort nous montre le quotidien de soldats israéliens, retranchés dans un fort au sommet d'une montagne du Sud Liban, peu avant le retrait israélien de 2000, souffrant de la peur, de l'ennui et d'un manque total de motivation. L'«ennemi» n'est jamais montré, on ne voit que l'effet meurtrier de ses roquettes et de ses bombes.

Ce que tous les critiques qui vantent la «justesse» de ce film n'ont pas remarqué, c'est que le film est «juste» à condition de considérer qu'il s'agit de science-fiction, d'une guerre inventée qui a eu lieu sur une autre planète. Car ce que «montre» Beaufort, en réalité, c'est tout ce qu'il ne montre pas. Sa vérité est dans le mensonge par omission systématique.

Ce que le film ne montre pas, et qui est pourtant le fondement même de ce qu'ont vécu les habitants du Liban sud:
  • la terreur systématique contre les populations civiles,
  • la politique systématique de déplacement de populations,
  • la mise en place d'une milice de mercenaires d'idéologie fasciste (l'ALS) orientée directement contre la population,
  • les bombardements punitifs systématiques,
  • les villages rendus inhabitables et les champs de mine installés partout,
  • la destruction totale des infrastructures civiles,
  • le détournement de l'eau,
  • les rafles et les scéances de torture...
Absolument rien de tout cela n'est même évoqué dans le film (et encore moins montré). Nous avons une bande de braves (et sympathiques) soldats d'une armée d'occupation, retranchés dans leur fort, soldats qui sont tués mais ne tuent jamais personne.

Pour un rappel des exactions israéliennes au Liban sud, on peut relire cet article de 1999 du Monde diplomatique, signé Walid Charara et Marina Da Silva, «Résistance obstinée au Liban sud».

Quant au rôle de la Résistance libanaise, le film passe implicitement un message explicité une seule fois par un journaliste de la télévision (dans le film). Les Israéliens sont entrés au Liban avec une mission mais, en 2000, le «sens» de cette mission est perdu et les Israéliens décident de se retirer de leur plein gré. Le Hezbollah, lui, se contente d'intensifier ses attaques à distance (jamais de corps à corps dans le film) pour pouvoir s'attribuer de manière indue cette «victoire».

Beaufort est l'un des plus exemplaires cas de négation de l'histoire du cinéma contemporain. C'est fait avec des images magnifiques, une discours pseudo-humaniste remarquable et une ingénuité qui méritent l'admiration. C'est à ce titre qu'il aurait dû décrocher l'Oscar du film négationniste à Hollywood.

23 mars 2008

Commentaires sur l'affaire du sous-préfet limogé

Vu à la télé et lu sur le Net: «Le sous-préfet de Saintes limogé après un article “anti-israélien”». Et, évidemment, un très obscur «Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme a salué dimanche la décision de la ministre de l'Intérieur».

Comme, à coup sûr, on va se focaliser sur d'autres sujets que ceux qui pourraient être intéressants, je vous livre quelques commentaires. Pas vraiment structurés, je manque toujours cruellement de temps.

Il est fait mention d'«un» article du sous-préfet Bruno Guigue sur le site Oumma.com, et deux phrases sont mises en vedette pour justifier le limogeage: «le seul État au monde dont les snipers abattent des fillettes à la sortie des écoles» et les «geôles israéliennes, où grâce à la loi religieuse, on s'interrompt de torturer pendant Shabbat». L'article en question est intitulé «Quand le lobby pro-israélien se déchaîne contre l'ONU».

Aucun journaliste ne va évidemment lire ce long texte, on se contentera des deux phrases provocatrices (d'ailleurs, on ne se demandera pas beaucoup plus en quoi elles seraient infondées). De l'autre côté, on se laissera entraîner sur la «défense» de la liberté d'expression, manière de se faire promener en dehors des sujets sur lesquels on aurait pourtant quelques chances de pouvoir influer. Oumma publie d'ailleurs un communiqué ultra-convenu et, à mon avis, à côté de la plaque: «Silence dans les rangs»:

La sanction qui le frappe nous montre à l’envi que l’usage d’une saine critique ne peut s’exercer équitablement en France. En effet, si chacun a le loisir aujourd’hui dans notre pays, fonctionnaire ou pas, de critiquer, condamner, dénoncer à peu près n’importe quel Etat, n’importe quelle religion, n’importe quelle personnalité, il existe une exception à cette règle et notre ami Bruno Guigue, que nous assurons de notre total soutien, est puni pour avoir cru à l’existence d’une véritable et totale liberté d’expression au pays des Droits de l’Homme.
Les articles de presse rappellent que Bruno Guigue écrit des articles sur Oumma depuis longtemps (deux ans semble-t-il) et a publié plusieurs livres à L'Harmattan. Il me semblerait donc légitime de se demander: pourquoi maintenant?


Piste 1 : Israël lance sa campagne contre Durban 2

Le Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU organise en 2009 une seconde conférence mondiale contre le racisme à Durban, après celle de 2001, dénoncée par Israël et les États-Unis comme un «cirque» antisémite et anti-israélien.

Au mois de février 2008, les milieux sionistes se passionnent pour la préparation de cette conférence (alors que le sujet ne passionne tout de même pas les foules): il faut délégitimer la conférence de manière préventive.

– Anecdotique (et presque rigolo): le 23 février, un certain Oxyweb complète la fiche Wikipédia concernant la première conférence de Durban 1. Il écrit:
Il est fort à craindre que la conférence dite “Durban 2” présidée par la Libye soit a nouveau l'occasion d'une rencontre entre dirigeants racistes et antisémites d'afrique et du monde arabe.
Subtil, n'est-ce pas? Mais la liste des contributions de cet «Oxyweb» à Wikipedia est éclairante. Vraiment, très éclairante.

– Deux jours plus tard, le 25 février, Marc Knobel, activiste multi-carte, publie une tribune sur le site du «Centre des Affaires publiques et de l'État» de Jérusalem. Il raconte la décision du Canada de se retirer des préparatifs de Durban 2, et espère:
Le Canada montre l’exemple et l’Union européenne, prochainement présidée par la France, devrait entendre le message qui est délivré par ce pays ami.
– Deux jours après, le 27 février, de joyeux intellectuels publient une tribune dans Le Monde dénonçant «L'ONU contre les droits de l'homme». Dès le deuxième paragraphe il est fait mention de Durban 1, les suivants dénoncent le fameux «Conseil des droits de l'homme» organisateur de l'événement. On est en terrain connu, donc. Parmi les signataires: Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Claude Lanzmann, Elie Wiesel, Pierre-André Taguieff, Frédéric Encel...

Je ne parlerai évidemment pas de mouvement concerté (je me ferais taxer de conspirationnisme), je me contente de constater que, dans cette semaine de février 2008, la dénonciation de la prochaine conférence de Durban, en 2009, passionne les foules...

– C'est exactement à cette dernière «tribune» que répond l'article de Bruno Guigue sur Oumma: un long argumentaire démontant le texte publié par Le Monde.

Je vous fais le pari que, dans les prochains mois, la communication de crise visant à décrédibiliser la conférence de Durban sera massive. Avec la présidence française de l'Union (à partir de juillet), on peut craindre des pressions pour que les pays européens se retirent de la conférence.

[Ajout du 4 avril] Haaretz reproduit une dépêche de l'Associated Press:
Nobel laureate Elie Wiesel, law professor Alan Dershowitz and former CIA Director James Woolsey are urging the United States to skip next year's United Nations anti-racism conference in a full-page advertisement appearing Thursday in four newspapers.
Bref, il y a là un axe très spécifique de la communication israélienne. Bruno Guigue s'est trouvé sur le chemin d'un des budgets de comm des services israéliens (combien coûte une pleine page de pub dans 4 journaux américains, dont le New York Sun – tirage à 150000 exemplaires – et le Washington Post – 700000 exemplaires? et qui paie cette facture?). De manière très caractéristique, cette communication démarre très en amont, sur un sujet totalement anodin à l'heure actuelle (personne d'autre que les mouvements sionistes ne se passionne pour cette conférence autant de temps à l'avance), et ce faisant parviendra à décrédibiliser l'événement avant même qu'il n'intéresse les médias.

[Ajout du lundi.] Un mouvement similaire a eu lieu pour le boycott du Salon du livre à Paris. Question qui n'a eu aucun écho médiatique, sauf une «préparation» en amont, contre le boycott. Le 16 février, au sujet du boycott du salon de Turin, Marek Halter titre sa tribune du Monde: «Au secours, on brûle les livres!». L'article est halluciné, ce qui fait que, certes, on brûle les livres, mais TF1 n'en fait pas la Une du lendemain. Le 13 mars, journée de l'inauguration, tout est prêt pour le Monde, qui fait soudain du sujet que tout le monde ignorait le thème de son éditorial, «Le Salon en otage» (l'appel au boycott est qualifié de «fatwa»: «Boycotter les livres, voire récuser une langue, a toujours été l'arme des dictatures.»), et complète avec un article pathétique de Caroline Fourest, «Israël, le boycottage et la raison» (ne pas aller au Salon du Livre «rappelle le temps où l'on brûlait des livres et des juifs après les avoir boycottés»). Le soir même, inaugurant le Salon, Shimon Peres, sans concertation aucune avec ce vaste mouvement d'indignation international contre le boycott, a ce commentaire totalement original: «Ceux qui veulent brûler les livres, boycotter la sagesse, empêcher la réflexion, bloquer la liberté se condamnent eux-mêmes à être aveugles, à perdre la liberté». Ce qui s'appelle une communication parfaitement maîtrisée.


Piste 2 : mise au pas de l'exécutif

Bien que perçu ou présenté comme un corps politique homogène («le gouvernement»), l'exécutif français est en réalité une énorme machinerie humaine (en d'autres termes: un administration).

L'arrivée d'un nouveau gouvernement doit être, pour lui, une expérience frustrante: bien que contrôlant théoriquement l'exécutif, il se heurte en fait immédiatement à la pesanteur humaine et politique de cette machinerie.

Disons-là tout net: un exécutif hystériquement pro-israélien aura le sentiment de se heurter à une adminiration moins... convaincue. Sans doute pas totalement à tort (un Hubert Védrine aurait-il plus d'influence sur le Quai d'Orsay que le ministre en place?); mais la «politique arabe» de la France relève pour beaucoup du fantasme (voir René Naba).

Toujours est-il que, comme le mythologique «biais» des médias mondiaux en leur défaveur, l'orientation «pro-arabe» de l'administration française est au cœur des préoccupations des agitateurs pro-israéliens.

– Février 2008 (toujours!), Marc Knobel dénonce un entrefilet du Canard enchaîné qui raconte qu'un «coup de balai» va avoir lieu au Quai d'Orsay. Knobel défend la nomination de François Zimeray, «classé “pro israélien en diable” par ses camarades socialistes» à la place de Michel Doucin (dont il n'est pas rappelé qu'il est tombé en disgrâce pour avoir abordé un autre thème interdit dans l'exécutif français: la «Françafrique»).

– Automne 2006, Dominique Strauss-Kahn (actuel directeur général du FMI proposé par Nicolas Sarkozy) donne une interview à la revue néo-conservatrice Le Meilleur des mondes:
Sur la politique arabe de la France. «Une supercherie que le Quai d'Orsay réussit à vendre depuis des décennies à l'ensemble de la classe politique.»
Le «Quai d'Orsay» serait donc doté d'une grande autonomie et d'une volonté propre, au point de pouvoir «vendre» la politique arabe à l'ensemble de la classe politique.

– [Ajout lundi.] Le 16 mai 2007, le Canard enchaîné publie une info faisant état des pressions du CRIF contre l'éventuel choix de Hubert Védrine comme ministre des Affaires étrangères (terreur du Jerusalem Post):
Dès que les dirigeants du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France) ont appris ce projet du nouveau chef de l’Etat, Roger Cukierman, président sortant du Crif, a appelé au téléphone Claude Guéant pour une violente mise en garde.

«On a eu une réunion au Crif, aujourd’hui, et la rumeur d’une nomination de Védrine aux affaires étrangères a circulé. Cela a provoqué la panique parce que, pour nous, Védrine est pire que les anti-israéliens habituels du Quai d’Orsay.»
– En janvier 2006, le CRIF annonçait sur son site la position de François Hollande – propos ensuite démentis par l'intéressé:
Il a ainsi estimé, rapporte le CRIF, « qu’il y a une tendance qui remonte à loin, ce que l’on appelle la politique arabe de la France et il n’est pas admissible qu’une administration ait une idéologie ». Il a ajouté qu’il y a un « problème de recrutement au Quai d’Orsay et à l’ENA » et que le recrutement « devrait être réorganisé ».
À défaut de préoccuper François Hollande, au moins le «problème de recrutement» préoccupe-t-il le CRIF...

– Bref, y a-t-il actuellement une tentative de mise au pas de l'exécutif, via l'intimidation d'anciens énarques trop «politisés» et la nomination de «pro-israéliens en diable» au Quai d'Orsay? Ce qui répondrait, en tout cas, à l'un des fantasmes habituels du lobby pro-israélien.


Devoir de réserve

[Ajout du lundi de Pâques.] Ces considérations circulent beaucoup sur le Web, je crois intéressant de les mettre au propre. Encore une fois, penser l'affaire uniquement sous l'angle de la liberté d'expression (ou la censure des critiques d'Israël) et du thème «Deux poids deux mesures» ne me semble pas tellement passionnant: surjouer la surprise outragée («Comment!? Critiquer publiquement Israël n'est pas une situation confortable au pays des Droits de l'Homme? Mais vous me l'apprenez, monsieur, vous me l'apprenez...») ne nous mènera pas bien loin. Je note donc ce qui suit, essentiellement pour évacuer cette question du «devoir de réserve».

Qui a écrit:
  • «L’islam essaie d’imposer à l’Europe ses règles : ouverture des piscines à certaines heures exclusivement aux femmes, interdiction de caricaturer cette religion, exigence d’un traitement diététique particulier des enfants musulmans dans les cantines, combat pour le port du voile à l’école, accusation d’islamophobie contre les esprits libres. Comment expliquer l’interdiction du string à Paris-Plages, cet été?»;
  • «Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran»;
  • «Exaltation de la violence : chef de guerre impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame, tel se révèle Mahomet à travers le Coran.»;
  • «Et que au contraire, si l’histoire du christianisme est entachée de violence, c’est quand les chrétiens s’éloignent de l’enseignement de leur messie, Jésus Christ».
Il s'agit d'extraits du célèbre pamphlet de Robert Redeker publié dans le Figaro du 19 septembre 2006. Alors professeur de philosophie, l'auteur n'est pas «limogé». Pourtant, insulter une partie de ses élèves va évidemment à l'encontre du but même du «droit de réserve», qui est conçu pour que les déclarations d'un fonctionnaire ne perturbent pas le fonctionnement du service public et pour assurer l'égalité des citoyens face à l'administration.

Au contraire, selon le site du Ministère de l'Éducation nationale:
Gilles de Robien, ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, a reçu Robert Redeker ce jour à 16h. Le ministre a tenu à lui réaffirmer toute sa solidarité dans les épreuves qu'il a endurées, depuis la parution de sa tribune dans la presse en septembre 2006.

Le ministre a également rappelé que toute atteinte à la liberté d'opinion et d'expression est intolérable et doit être condamnée.
Finalement, sur proposition du ministre, Robert Redeker est recruté au CNRS.

La grande messe de soutien à laquelle participent Soheib Bencheikh, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay, Blandine Kriegel, Claude Lanzmann, Hélène Roudier de Lara, Philippe Val... donne lieu à une tribune dans le Figaro (tribune qui s'en prend, comme d'habitude, à la LDH et au MRAP). Il faut bien lire:
Un professeur a un devoir de réserve dans sa classe, mais nullement lorsqu'il s'exprime dans ses écrits publics. Il faut rappeler ici la distinction kantienne entre l'usage public et l'usage privé de la raison. Robert Redeker s'est exprimé dans le cadre d'un article de presse, en exerçant son «usage public» de la raison, comme tout citoyen français peut le faire, et non pas dans son cours, par «un usage privé» de la raison.