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10 août 2007

Robert Fisk saute sur Bikfaya

Le 6 août, Robert Fisk livre l’une de ses chroniques libanaises les plus honteuses. Si, depuis la mort de Rafic Hariri, on a l’habitude qu’il reproduise, comme des paroles d’Évangile, les élucubrations de Walid Joumblat et professe son admiration pour la famille Hariri [1], il a écrit au sujet de l’élection du Metn son analyse la plus parfaitement phalangiste. «Orienté» est en effet insuffisant pour décrire un tel article; l’analyse, les préoccupations et les rappels historiques sont ici uniquement ceux des militants phalangistes. La compromission d’un tel éditorial est d’autant plus remarquable que Robert Fisk est, notoirement, très éloigné de la pensée phalangiste.

Les élections démocratiques, nouvelle arme contre les chrétiens?

La phrase d’introduction fixe les strictes limites de l’analyse: «When, oh when, will the Lebanese Christians stop destroying each other?» («Quand, mais quand, les Chrétiens du Liban cesseront-ils de se détruire mutuellement?»).

D’abord, on pourra s’étonner qu’un observateur occidental qualifie une élection démocratique au Liban de «destruction» entre chrétiens. Quand les Européens et les Américains votent, personne n’y voit une autodestruction de l’«Occident chrétien»… Dans le Metn, c’est en revanche un des thèmes de campagne d’Amine Gemayel: lui opposer démocratiquement un candidat reviendrait à accentuer les divisions entre chrétiens.

Cette logique de prétendre élire Gemayel pour éviter la «division» dans le Metn est pourtant immédiatement retournable: actuellement, tous les députés du Metn sont aounistes, seul Pierre Gemayel s’était vu laisser une place lors des élections de 2005. S’il faut éviter la division, ne serait-il pas plus logique de compléter le cheptel de députés aounistes pour que le Metn «parle d’une seule voix». L’argument est évidemment absurde.

Surtout, quiconque a des amis dans le Metn, disons pro-phalange, pro-PSNS ou pro-Aoun, sait qu’une telle considération (la «destruction» inter-chrétienne) relève d’une réduction de l’analyse politique à une simple préoccupation confessionnelle et, dans le Metn, cette réduction est typiquement phalangiste.

Prenons un aoumié du PSNS. Sa culture politique est fondamentalement laïque reposant sur un corpus théorique riche. Les choix politiques, les alliances, que ce soit avant la guerre milicienne, pendant la guerre et depuis la fin de la guerre, y compris les coups d’État et le recours à la violence armée, sont objectivés par des principes politiques qui excluent systématiquement la logique confessionnelle.

Un militant communiste libanais adopte une logique aconfessionnelle similaire, même si l’idéologie politique, elle aussi fondée sur un corpus théorique riche, est différente.

Un aouniste adopte lui aussi une logique politique aconfessionnelle. La laïcité est certainement moins fondamentale dans ce cas (ne serait-ce que parce que, dans les faits, la base électorale du Tayyar est moins diversifiée que les deux précédents partis), mais la logique reste celle d’une analyse politique, nationaliste, qui dépasse le confessionnalisme.

En revanche, la logique phalangiste est nettement confessionnelle chrétienne. (Il y a aussi une large part de nationalisme dans le discours phalangiste, on ne peut évidemment pas totalement réduire l’idéologie du parti, ni les préoccupations de ses électeurs, à un simple confessionnalisme obtus.)

Pendant la guerre milicienne, le Metn, région à très large majorité chrétienne, a subi des combats terribles. Sur toute la durée de la guerre, les phalanges (et leur milice des Forces libanaises) et le PSNS se sont affrontés. Le fief historique des Phalanges, Bikfaya, et un village historique du PSNS, Dhour-Choueir, ne sont séparés que d’une poignée de kilomètres. Pour un militant du PSNS, ces combats relèvent d’une logique politique d’où la logique confessionnelle est absente (il ne se bat pas «en tant que chrétien»). Pour un militant phalangiste, c’est proprement incompréhensible: il peut difficilement comprendre comment des chrétiens ont pu combattre d’autres chrétiens. Sauf erreur, les principaux combats opposant le PSNS et les Forces libanaises se sont essentiellement déroulés dans le nord du pays (près de Bcharré, fief de Samir Geagea), plus que dans le Metn. À la fin de la guerre, la suicidaire guerre de reconquête lancée par Aoun oppose à nouveau des chrétiens à d’autres chrétiens. Les bombardements sont terribles, il s’agit d’une des périodes les plus sanglantes de la guerre. Encore une fois, pour un phalangiste, un tel affrontement inter-chrétien, alors que la logique du parti est très largement la défense confessionnelle, est quasiment incompréhensible. Dit autrement: les Phalanges ont affronté à peu près tout le monde au Liban, cependant les combats inter-chrétiens restent le souvenir le plus «pénible» qui est régulièrement rappelé.

Cela dit, il ne faut évidemment pas minorer la spécificité des affrontements inter-chrétiens. La réalité fut affreuse: quand vos proches sont tués par des gens de votre village, que vous connaissez depuis l’enfance, évidemment les conséquences sont particulièrement douloureuses et dévastratrices. Mais les luttes intra-confessionnelles n'ont pas touché que les chrétiens, les violences «entre» confessions différentes ont parfois eu aussi pour caractéristique que les gens ont été tués par des gens qu'ils fréquentaient depuis longtemps, et enfin la violence milicienne s'est très souvent retournée contre les membres de la communauté que la milice prétendait «défendre».

En revanche, la multitude de commentaires dans la presse occidentale qui se préoccupent des «divisions» de la «communauté chrétienne» au Liban adoptent, assez curieusement, le point de vue le plus confessionnel, c’est-à-dire, ici, phalangiste. Pour, au minimum, la moitié des acteurs politiques et la très vaste majorité des électeurs, la préoccupation confessionnelle n’a pourtant qu’un intérêt marginal, et ce sont les questions politiques, voire géopolitiques, qui sont les principaux enjeux. Encore une fois, les aoumiés du PSNS, les militants communistes, etc., et les militants aounistes qui ont soutenu le candidat de l’opposition le font autour d’un discours nettement laïc, et ont des motivations politiques qui dépassent le Metn et cette histoire de «divisions entre les chrétiens». Et je doute même que l’ensemble de ceux qui ont voté pour Gemayel, représentant du 14 Mars, aient effectué uniquement ou principalement un calcul confessionnel chrétien au moment de voter.

Quand un Libanais, aujourd’hui, vous explique sa préoccupation des «divisions entre les chrétiens», vous avez déjà un petite idée de ces options politiques. Mais Robert Fisk en fait une généralité des metniotes.

Nous ou les assassins de Pierre

À la fin du premier paragraphe, Fisk se livre à l’une de ses tournures préférées: l’allusion vaguement diffamatoire que les Occidentaux vont comprendre d’une certaine façon, et que les Libanais vont prendre d’une autre, et tout le monde va finalement penser que «Fisk l’a dit»: «…Pierre, murdered - by Syrians? By rival Christians? You name it - last year.» («…Pierre [Gemayel], assassiné – par des Syriens? Par des rivaux chrétiens? Faites votre choix – l’année dernière.»).

Pour certains Libanais, le terme «des rivaux chrétiens» renvoie à une des théories qui circulent autour de la mort de Pierre Gemayel, et la cible de cette rumeur est Samir Geagea. Une autre rumeur, pour les lecteurs de L'Orient-Le Jour, vise les aoumiés du PSNS (découverte d'une cache d'armes). Pour un Occidental qui n’a jamais entendu parler de ces rumeurs, évidemment, «des rivaux chrétiens» est bien énigmatique, et très certainement, il imaginera plutôt que Fisk évoque ici les rivaux politiques «officiels» des Gemayel, au risque de comprendre que «certains pensent» au Liban que le député phalangiste a été assassiné par les aounistes. De manière subtile, «il l’a dit» pour les Libanais, et les Occidentaux auront compris exactement le contraire.

Pourquoi ne nommer que les «usual suspects» syriens et de bien mystérieux «rivaux chrétiens»? Si l’on veut faire mine de relayer les différentes théories libanaises, il faudrait au minimum écrire: «Pierre, assassiné – par des Syriens? par Samir Geaga? par des jihadistes sunnites proches des saoudiens? par le PSNS? par les services israéliens? par des mercenaires américains? par absolument n’importe qui manipulé par absolument n’importe quel service secret? – faites votre choix…»

Nous ou les assassins de Bachir

Plus loin, Fisk rappelle que le candidat aouniste à l’élection du Metn est soutenu par Ali Qanso du PSNS. En ne rappelant que cette alliance, il reprend le cri d’horreur phalangiste des dernières élections: «les Aounistes sont alliés aux assassins de Bachir!» (cette histoire d’«assassins de Bachir», c’est une invocation fréquente sur l'internet proche des Forces libanaises). Mais si l’on va par là, pour prétendre expliquer les motivations des électeurs du Metn, il faudrait aussi rappeler les alliances passées et actuelles des Phalanges (dont la plus notoire fut, tout de même, la nomination des frères Gemayel à la Présidence du Liban à l’ombre des baïonnettes israéliennes et la collaboration des Forces libanaises avec l’occupant israélien ou, aujourd'hui l'alliance avec le «tueur de chrétiens» Walid Joumblat ou avec un gouvernement mou du genou dans sa «résistance» à Israël et sa politique de dédommagement des différents déplacés).

Martyrs à sens unique

La même logique s’applique au rappel des «martyrs». Chaque groupe militant au Liban a, c’est légitime, ses propres martyrs. Les martyrs des adversaires sont plus ou moins occultés. Ce constat n’est pas un jugement de valeur de ma part; je ne vois là rien de choquant à la sortie d'une guerre aussi sanglante.

Cependant, pour un commentateur extérieur, il me semble difficilement justifiable d’évoquer les martyrs des uns sans évoquer les martyrs des autres. Fisk rappelle la mort du fils du candidat Amine Gemayel, Pierre. Dans l’article suivant, il rappelle que son frère Bachir a été assassiné pendant la guerre. (Et encore Fisk est-il très incomplet dans son rappel, puisque «Cheikh Amine a rappelé comment ses neveux Amine Assouad et Manuel Gemayel, ainsi que sa nièce Maya, son frère Béchir et aujourd’hui son fils Pierre sont morts pour une cause, l’indépendance du Liban.») Amine Gemayel est donc un homme courageux dont la famille a été massacrée.

D’accord. Mais alors, si la martyrologie était la motivation politique dans les élections de ce week-end dans le Metn, pourquoi occulter celle des autres militants? L’opposition a elle aussi son lot de martyrs, y compris dans les familles des leaders politiques. Certaines familles politiques chrétiennes influentes ont notoirement été massacrées par les Forces libanaises lors de l’«unification du fusil chrétien». Pourquoi diable les médias occidentaux rappellent-ils systématiquement, lorsqu’ils évoquent Amine Gemayel ou Saad Hariri, les «martyrs» de leur famille, alors que, pour eux, Sleimane Frangié et Omar Karamé ne sont jamais présentés que comme «pro-syriens»?

Même en s’alignant sur une stricte martyrologie «phalangiste», on peut se souvenir qu’il y a au Metn beaucoup de chrétiens qui ont dû fuir les massacres perpétrés contre les chrétiens du Chouf (par un Walid Joumblatt qui est désormais l’allié fort médiatisé de Gemayel et du gouvernement). Bref, ne rappeler dans le Metn que la mort des membres de la famille Gemayel n’a aucune pertinence: pour un observateur étranger elle est scandaleuse; pour un habitant du Metn, elle n’a pas grand intérêt, puisque chacun a sa galerie personnelle d’êtres chers disparus, bombardés, massacrés et qu’au final tous ces martyrs pris dans leur ensemble peuvent justifier absolument n’importe quel choix politique.

Nous ou les assassins des Arméniens

Fisk a aussi un message pour les électeurs d’origine arménienne: «What, on earth, has Aoun ever done to acknowledge the 1915 genocide of one and a half million Armenians by the Ottoman Turks?» («Mais qu’a donc fait Aoun pour reconnaître le génocide de 1915 d’un million et demi d’Arméniens par les Turques ottomans?») Une telle question, de la part d’un journaliste occidental qui prétend témoigner d’élections dans le Metn libanais, ne vous sidère pas? Je n’avais pas compris que la reconnaissance du génocide des Arméniens en 1915 était le grand sujet qui divisait les Libanais en ce moment, et que l’alliance de toute l’opposition autour du Hezbollah s’était cristallisée autour de cette question. Je ne sais pas trop ce qu’a dit Aoun sur le Darfour, mais à mon avis, si j’étais un électeur du Metn, je creuserais le sujet.

Fisk sait parfaitement qu’il se moque du monde, avec une référence qui parlera très différemment aux Occidentaux et aux Libanais. Les Occidentaux ne pourront qu’y lire une vague imputation de négationnisme à l’encontre d’Aoun. Les Libanais, eux, savent qu’en 1916 leur pays a été ravagé par une terrible famine et qu’évoquer le massacre des uns sans parler de la famine des autres est, au Liban, relativement scandaleuse puisque les deux processus y sont liés. Le Turc Enver Pacha expliquait en 1916, alors qu’il était à Aley: «Le gouvernement ne pourra regagner sa liberté et son honneur que lorsque l’Empire turc aura été nettoyé des Arméniens et des Libanais. Nous avons détruit les premiers par le glaive, nous détruirons les seconds par la faim.»

(Note: Gibran a écrit un texte sublime sur cette famine, que j’avais reproduit ici pendant la guerre.)

Toutes ces élucubrations partisanes sont ainsi dénoncées dans un texte aouniste publié le 24 juillet dernier:

Les ténors de la coalition au pouvoir ont recommencé à répéter bêtement les mêmes refrains des élections de 2005, mettant les électeurs devant un fait accompli avec des slogans hallucinants comme « Zay ma hyyé » ou « Nous ou les assassins ». Dans cette logique, le vote pour le candidat du pouvoir serait un acte vers la souveraineté, la liberté et l’indépendance du Liban. Le vote pour le candidat de l’opposition serait par contre un vote pour le terrorisme, pour le crime, pour l’axe syro iranien et pour les assassins des martyrs de la révolution des cèdres. Très belle logique et passionnante comparaison !
«Les habitants de ces montagnes»

La réduction stéréotypée du Metn se retrouve encore dans la phrase suivante: «The people of these hills - where his son is in the family crypt in Bikfaya - knew the ex-general was "dragging them to a battle they did not want'' and the electoral battle was "dancing over the blood of martyrs''.» («Les gens de ces montagnes – où son fils est enterré dans la crypte de la famille à Bikfaya – savaient que l’ex-général «les entraînait dans une bataille qu’ils ne pouvaient pas gagner» et que la bataille électorale «dansait sur le sang des martyrs.»)

Or, même à Bikfaya, le fief historique des Phalanges, tout le monde n’est pas Kataëb (phalangiste), et «les gens de ces montagnes» le sont encore moins. Aux précédentes élections, les Kataëb avaient été purement et simplement balayées par l’alliance Murr-Aoun, et Pierre Gemayel n’avait pu être élu que parce qu’Aoun et Murr n’avaient pas présenté de candidat face à lui. Le village qui surplombe Bikfaya, Dhour (c’est-à-dire également des «gens de ces montages») est le fief historique du PSNS. Et, surtout, dans tous les villages du Metn, on trouvera des gens aux convictions politiques de tous bords. Le fait que 95% des habitants du Metn soient chrétiens n'autorise pas à en conclure qu'ils ont tous les mêmes opinions politiques.

Écrire une phrase telle que «les gens de ces montagnes savaient que…» ne correspond donc à aucune réalité, mais simplement à une invocation partisane. L’utilisation du verbe «savaient», qui renvoie à une réalité avérée, relève de la même logique. On ne «sait» pas une opinion politique. Comme partout dans le monde, dans le Metn, certains «pensent» ou «croient» que… et tous les autres pensent ou croient autre chose. Et chacun est capable de justifier et d'objectiver ses orientations politiques.

D’ailleurs, en utilisant le terme «savaient», Fisk oublie une spécificité libanaise: il n’y a pas de réalité avérée. En Occident et dans les médias occidentaux, il y a, au minimum, un large consensus social sur la réalité des faits: les analyses et les commentaires peuvent diverger, mais le socle factuel dont débattent ces analyses est, peu ou prou, le même pour tous. Les faits historiques et l’actualité, au Liban, font l’objet eux-mêmes de débats; non seulement les analyses et les commentaires peuvent être radicalement opposés, mais l’exposé des faits eux-mêmes ne fait généralement l’objet d’aucun consensus social (pour exemple: prenez un attentat politique relativement ancien, et cherchez sur l’internet à savoir «qui a tué Untel»; vous trouverez des dizaines d’explications totalement contradictoires qui, toutes, adoptent la tournure: «tout le monde sait que ce sont les XXX qui l’ont tué», les «XXX» n’étant jamais le même groupe selon la personne qui expose cette «réalité»; si par ailleurs vous cherchez à savoir «pourquoi il a été tué», vous serez confronté à une réalité de plus en plus mouvante).

Enfin, si les guerres lancées par Aoun furent suicidaires, pourquoi ne pas rappeler que celles lancées par les Phalanges furent non moins suicidaires?

La preuve que la plupart des gens «pensent» ou «croient» autre chose que ce qu’a écrit Robert Fisk, c’est bien qu’Amine Gemayel a perdu l’élection. Ce qui nous vaut un second article de Robert Fisk, au lendemain des élections, où il exprime son incompréhension totale du résultat: «One begins to wonder, in Lebanon, whether the election results are more surprising than the means by which MPs are liquidated.» («On commence à se demander si, au Liban, les résultats des élections ne sont pas plus surprenants que les moyens avec lesquels un député est assassiné.»). Ne pas voter pour Amine Gemayel, voter pour l’opposition, serait donc pour Robert Fisk un acte irrationnel proprement incompréhensible.

Rappelons enfin quelques éléments

– Amine «Brushing» Gemayel n’a tout de même jamais pu se prévaloir ni d’une grande légitimité, ni d’une grande popularité, ni d’une reconnaissance politique forte: ses rapports avec le parti Kataëb furent souvent houleux (même s’il en est aujourd’hui le chef à vie), et ses rapports avec l’allié chrétien du gouvernement Samir Geagea sont loin d’être cordiaux. La période où il fut Président de la République fut l'une des plus violentes de la guerre; on trouvera difficilement un Président plus contesté du temps de son règne.

– Au rayon «division des chrétiens», les aounistes ont eu beau jeu de rappeler que, à la mort de Pierre, Amine Gemayel avait spectaculairement refusé de recevoir Michel Aoun, geste très fort dans un pays où la tradition des condoléances est toujours forte (la famille du défunt reçoit pendant plus jours les visiteurs venus présenter leurs condoléances).

– Le discours laïcisant d'Aoun atteint souvent ses limites. Par exemple, le rôle politique du patriache maronite est encore largement accepté par le Tayyar (les maronites dépendant de Rome, le patriache est donc une sorte de sous-pape). Le Tayyar aurait tendance à refuser le rôle politique du patriache lorsque celui fait une déclaration qui lui est hostile, et à mettre en avant toute déclaration qui lui serait favorable.

Par ailleurs, il me semble qu'il y a, chez les militants aounistes, une perception très paradoxale de la laïcité comme ressortant essentiellement d'une volonté des chrétiens: la laïcité perçue comme défendue principalement par les chrétiens au Liban. Ce qui introduit une contradiction assez difficile à gérer à long terme. Les militants communistes et PSNS n'ont pas, au contraire, ce genre de considérations.

– Je l’ai écrit ci-dessus: aux précédentes élections, les phalanges avaient été balayées par l’alliance autour du Tayyar d’Aoun. Aoun n’était pas, alors, allié du Hezbollah, beaucoup ont donc prétendu que l’alliance avec le Hezbollah qui avait suivi avait totalement détruit la popularité du «gé-né-ral» parmi les chrétiens [2]. Cette prophétie faisait l’impasse sur le fait que, déjà, dans une logique phalangiste, ses alliances pour l’élection suffisaient pourtant à le qualifier de «traître», sans attendre son alliance avec le Hezbollah (alliance avec un Murr «pro-syrien» et avec le PSNS «pro-syrien» et, surtout, «assassin de Bachir»), ce qui ne l’avait pas empêché de remporter tous les sièges à l’exception de celui où il n’avait pas présenté de candidat. Certes, Aoun recule dans le Metn (il remporte l’élection de 400 voix), mais son discours laïcisant et ses nouvelles alliances lui apportent une légitimité qui dépasse le Metn, où il a tout de même remporté l’élection.

Dans son article, Fisk regrette que cette élection permette de rendre «à nouveau» légitime le terme «pro-Syrien». Or, lors de l’élection précédente, ses alliances avec des «pro-Syriens» soit-disant délégitimés ne l’avaient pas empêcher de remporter tous les sièges et de totalement balayer les Phalanges qui, selon Fisk, représentent «les gens de ces montagnes». Et plus généralement, la diabolisation des «pro-Syriens» par Fisk n’a tout de même qu’un intérêt limité au Liban, où c’est avec un certain cynisme que l’on se souvient de qui a toujours été super-pro-syrien avant de devenir, récemment, super-anti-syrien.

– Dispose-t-on de sondages analysant la répartition sociologique du vote? Par exemple par tranche d'âge, revenus, niveau d'étude? Les militants des différents partis évoquent souvent ce genre de considérations, mais j'ignore jusqu'à quel point elles ont été vérifiées autrement que par les stéréotypes que chacun attribue aux partis adverses.

– Au rayon des mystères de l’Orient compliqué… pourquoi Amine Gemayel avait-il quitté le Liban? Et était-il parti, comme je l’ai entendu, avec ce qu'il restait des caisses de l’État? Ce genre de considération est-il plus, ou moins, important pour les électeurs libanais que le supposé silence de Michel Aoun sur les massacres des Arméniens en 1915?

– Un épisode qui n’a pas intéressé la presse occidentale: en juin de cette année (c’est-à-dire quelques semaines avant l’élection du Metn), le gouvernement Saniora a tenté d’imposer que le Vendredi Saint ne soit plus un jour férié. Le scandale a été énorme, évidemment, dans la communauté chrétienne. Les chrétiens religieux ont été choqués. Et même les chrétiens de l’opposition ont dénoncé la manœuvre, y voyant une tentative de provoquer un petit «choc des religions» à l’intérieur du Liban.

Les Phalanges et les Forces libanaises, les partis qui incarnent les intérêts confessionnalistes des chrétiens, sont dans le gouvernement Saniora. Et, de fait, c’est le mouvement aouniste, au discours officiel nettement laïc, qui monte au créneau, et dénonce la décision du Premier ministre.

Dans une élection qui s’est joué à 400 voix, je me demande ce qu’a pu peser cet épisode. Surtout si, comme Robert Fisk, on met des considérations confessionnelles au cœur du scrutin.



[1] Exemple parmi tant d'autres. Dans un entretien à El Watan du 24 juin, il explique: «C’était [Rafic Hariri] un grand homme pour le Liban. Peut-être trop pour un si petit pays. Avec son argent, il l’a reconstruit. Certes, il avait aussi des défauts, mais Hariri a su fédérer toutes les communautés. Son absence se fait cruellement sentir.» J'ai déjà entendu beaucoup de bien de Rafic Hariri, et énormément de mal, mais jamais qu'il avait reconstruit le Liban «avec son argent» et qu'il avait fédéré «toutes» les communautés!

[2] Une anecdote que je trouve assez amusante: pendant la période «Aoun» de la guerre, un de ses partisans en voiture klaxonnait un certain rythme, et un autre aouniste répondait de trois coups de klaxon signifiant: «Gé-né-ral!». Ce qui donne: «Tût-tu-tu-tût... Tût! Tût! Tût!».

28 juin 2007

Vérité et réconciliation, par Edward Said, janvier 1999

L'hystérie orchestrée autour de la non-reconnaissance d'Israël (généralement à base d'amalgames éhontés, tels que: réclamer la fin du régime sioniste c'est réclamer la destruction d'Israël, ne pas reconnaître Israël c'est vouloir tuer tous les juifs en Palestine, etc.) et de la non-reconnaissance des accords d'Olso (y a-t-il pourtant sérieusement encore quelque chose à reconnaître de ce côté-là?) semble n'étonner personne.

À la longue, l'idée que la paix passera par la création de deux États, un juif et un palestinien et par le respect (par les Palestiniens uniquement) des accords d'Olso apparaît si naturelle qu'on s'étonne que des «extrémistes» ne parviennent pas à accepter cette évidence.

Tout le ramdam des derniers mois a eu un effet assez sidérant: l'Occident, ses journalistes, ses intellectuels, semblent avoir totalement oublié que ces points ne sont pas du tout des évidences.

Pour comprendre la situation actuelle, je voudrais republier un document d'un intellectuel qui, tenez-vous bien, n'est pas favorable à l'existence d'un État juif à côté d'un État palestinien, et qui a toujours dénoncé les accords d'Oslo. Non, ça n'est pas Noam Chomsky. Il s'agit d'Edward Said, qui a publié en janvier 1999 un long article dans Al-Ahram Weeky, «Truth and Reconciliation».

C'est, à mon avis, un de ces textes qui, rappelant les idées fondamentales, ne vieillissent pas et permettent, dans les périodes les plus troublées, de continuer à comprendre quelque chose.

[J'ai été très étonné de ne pas en trouver de traduction en français sur le Web. Donc c'est encore une traduction maison, et ça vaut ce que ça vaut; encore une fois, si vous utilisez ce texte pour vos besoins personnels, blogs, articles, démonstrations, vérifiez toujours la version d'origine.]

Vérité et réconciliation
Edward Said, Al-Ahram Weekly, 14-20 janvier 1999
http://weekly.ahram.org.eg/1999/412/op2.htm

Étant donné l’effondrement du gouverment Netanyahou au sujet de l’accord de paix de Wye Plantation, il est à nouveau temps de se demander si l’intégralité du processus de paix entamé à Olso en 1993 est le bon instrument pour apporter la paix entre les Palestiniens et les Israéliens. De mon point de vue, le processus de paix a en réalité éloigné la possibilité de la véritable réconciliation qui doit mettre un terme à la guerre de 100 ans qui oppose le Sionisme et le peuple palestinien. Olso est une étape vers la séparation, mais la véritable paix ne peut venir que d’un état binational israélo-palestinien.

Cela n’est pas facile à imaginer. Le récit sioniste-israélien et le récit palestinien sont irréconciliables. Les Israéliens disent qu’ils ont mené une guerre de libération et ont ainsi acquis l’indépendance; les Palestiniens disent que leur société a été détruite, et la majeure partie de leur population éloignée. Et, en fait, cet aspect irréconciliable était déjà évident pour plusieurs générations des premiers dirigeants et penseurs sionistes, et il l’est évidemment pour tous les Palestiniens.

«Le Sionisme n’était pas aveugle quant à la présence d’Arabes en Palestine,» écrit l’éminent historien israélien Zeev Sternhell dans son livre récent, Les Mythes fondateurs d’Israël [NdT: traduction littérale du titre anglais donné par Edward Said; j'ignore q'il s'agit du livre traduit en français sous le titre: Aux origines d'Israël. Entre nationalisme et socialisme.] «Même les personnalités sionistes qui n’avaient jamais visité le pays savaient qu’il n’était pas inhabité. Au même moment, ni le mouvement sioniste à l’étranger ni les pionniers qui avaient commencé à fonder le pays ne parvenaient à concevoir une politique à l’égard du mouvement national palestinien. La vraie raison pour cela n’était pas un manque de compréhension du problème, mais la reconnaissance des insurmontables contradictions entre les objectifs fondamentaux des deux côtés. Si les intellectuels et les dirigeants sionistes ont ignoré le dilemme arabe, c’est principalement parce qu’ils savaient qu’il n’y avait pas de solution à ce problème dans la logique sioniste.»

Ben Gourion, par exemple, était toujours clair: «Il n’y a pas de précédent historique,» déclara-t-il en 1944, «d’un peuple disant: nous acceptons de renoncer à notre pays, de laisser un autre peuple venir, s’installer ici et devenir plus nombreux que nous.» Un autre dirigeant sioniste, Berl Katznelson, n’avait pas non plus d’illusions sur le fait que l’antagonisme entre les ambitions sionistes et palestiniennes ne pourrait pas être surmonté. Et les partisans du binationalisme comme Martin Buber, Judah Magnes et Hannah Arendt, étaient parfaitement conscient de ce à quoi ressemblerait l’affrontement si jamais il survenait, et bien entendu il a eu lieu.

Étant très largement plus nombreux que les Juifs, les Arabes palestiniens de la période d’après la Déclaration Balfour de 1917 et du mandat britannique ont toujours refusé quoi que ce soit qui pourrait compromettre leur domination. Il est injuste de reprocher au Palestiniens, rétrospectivement, de ne pas avoir accepté la partition en 1947. Jusqu’en 1948, les Sionistes ne détenaient que sept pour cent de la terre. Pourquoi, ont demandé les Arabes quand la résolution sur la partition a été proposée, devrions-nous concéder 55 pour cent de la Palestine aux Juifs qui y sont une minorité? Jamais la Déclaration Balfour ni le mandat n’ont spécifiquement concédé des droits politiques aux Palestiniens, en opposition aux droits civils et religieux en Palestine. L’idée d’une inégalité entre Juifs et Arabes a ainsi été bâtie initialement par la politique britannique, puis par les politiques israéliennes et étatsuniennes.

Le conflit semble insoluble parce qu’il s’agit d’une lutte pour la même terre entre deux peuples qui croient qu’ils ont un titre de propriété valide et qui espèrent que l’autre camp finira par abandonner et s’en aller. Une partie a gagné la guerre, l’autre l’a perdue, mais la compétition est toujours aussi vivace. Nous autres Palestiniens demandons pourquoi un Juif né à Varsovie ou à New-York a le droit de s’installer ici (selon la Loi du retour israélienne) alors que nous, le peuple qui a vécu ici pendant des siècles, ne le pouvons pas. Après 1967, la situation entre nous était exacerbée. Des années d’occupation militaire avait créé, dans la partie la plus faible, colère, humiliation et hostilité.

À son discrédit, Olso n’a rien fait pour changer la situation. Arafat et le nombre diminuant de ses soutiens ont été transformés en supplétifs de la sécurité israélienne, pendant que les Palestiniens devaient subir l’humiliation de «ghettos» [«homelands»] qui ne représentaient que neuf pour cent de la Cisjordanie et 60 pour cent de Gaza. Osla exigeait de nous que nous oublions et renoncions à notre histoire de perte, dépossédés par le même peuple qui a appris à tous l’importance de ne jamais oublier le passé. Ainsi nous sommes les victimes des victimes, les réfugiés des réfugiés.

La raison d’être d’Israël en tant qu’État est qu’il a toujours fallu, et qu’il faudra toujours, un pays indépendant, un refuge, exclusivement pour les Juifs. Oslo lui-même était basé sur le principe de la séparation entre les Juifs et les autres, comme Yitzhak Rabin l’a inlassablement répété. Cependant sur les cinquante dernières années, et plus spécialement depuis que les premières colonies israéliennes ont été implantées dans les Territoires occupés en 1967, la vie des Juifs est devenue de plus en plus mélangée à celle de non-Juifs.

L’effort pour établir la séparation est survenu simultanément et paradoxalement avec l’effort pour prendre de plus en plus de terre, ce qui en retour signifiait qu’Israël acquérait de plus en plus de Palestiniens. En Israël proprement dit, le nombre de Palestiniens est d’environ un million, presque 20 pour cent de la population. En comptant Gaza, Jérusalem Est et la Cisjordanie, là où les colonies sont les plus nombreuses, il y a près de 2,5 millions de Palestiniens supplémentaires. Israël a construit un système complet de routes de «contournement», conçu pour passer hors des villes et villages palestiniens, en connectant les colonies et en évitant les Arabes. Mais la terre est si limitée dans la Palestine historique, les Israëliens et les Palestiniens sont si intimement mélangés, malgré leurs inégalités et leurs antipathies, qu’une séparation propre ne pourra tout simplement pas être réalisée ou fonctionner. On estime qu’en 2010 la parité démographie sera atteinte. Que se passera-t-il alors?

Clairement, un système privilégiant les Juifs israéliens ne satisfera ni ceux qui veulent un État juif entièrement homogène ni ceux qui vivent là mais ne sont pas juifs. Pour les premiers, les Palestiniens sont un obstacle dont on doit se débarrasser d’une façon ou d’une autre; pour les seconds, être Palestinien dans un État juif signifie vivre pour toujours dans un statut d’infériorité. Mais les Palestiniens israéliens ne veulent pas bouger; ils disent qu’ils sont déjà dans leur pays et refusent toute discussion proposant de les intégrer à un État palestinien séparé, si jamais celui-ci était établit. Dans le même temps, les conditions d’appauvrissement imposées à Arafat rendent difficile le contrôle de la population hautement politisée de Gaza et de la Cisjordanie. Les Palestiniens ont des aspirations à l’autodétermination qui, contrairement aux calculs israéliens, ne montrent aucun signe de dépérissement. Il est aussi évident que, en tant que peuple arabe – et, avec les traités de paix décourageants entre Israël et l’Égypte et Israël et la Jordanie, ce point est important – les Palestiniens veulent à tout prix préserver leur identité arabe en tant que partie du monde arabe et musulman environnant.

Pour toutes ces raisons, le problème est que l’autodétermination des Palestiniens dans un État séparé ne fonctionnera pas, pas plus que ne fonctionnera le principe d’une séparation entre une population arabe sans souveraineté et une population juive, démographiquement mélangées et irréversiblement connectées. La question, je pense, n’est pas d’inventer des moyens pour persister à essayer de les séparer, mais de voir comment il est possible de les faire vivre ensemble de la manière la plus juste et pacifique possible.

La situation actuelle est une impasse décourageante, pour ne pas dire sanglante. Les Sionistes à l’intérieur et à l’extérieur d’Israël ne renonceront pas à leur voeu d’un État juif séparé; les Palestiniens veulent la même chose pour eux-mêmes, bien qu’ils aient accepté beaucoup moins d’Olso. Cependant, dans les deux cas, l’idée d’un État pour «nous-mêmes» nie simplement la réalité des faits: à moins d'un nettoyage ethnique et de transferts de population massifs comme en 1948, il n’y a aucun moyen pour Israël de se débarasser des Palestiniens ni pour les Palestiniens d’obtenir qu’Israël s’en aille. Aucune des deux parties n’a de solution militaire viable contre l’autre, ce qui est la raison pour laquelle, j’ai le regret de le dire, ils ont opté pour une paix qui tente si évidemment d’accomplir ce que la guerre n’a pu obtenir.

Plus le développement actuel des colonies israéliennes persiste et plus le confinement et la résistance palestiniens se poursuivent, moins il y aura de chances pour une réelle sécurité pour les deux parties. L’obsession de Netanyahou d’imaginer la sécurité uniquement sous l’angle de l’acceptation de ses demandes par les Palestiniens a toujours été évidemment absurde. D’un côté, lui et Ariel Sharon agaçaient de plus en plus les Palestiniens avec leurs appels glaçants aux colons à s’emparer de tout ce qu’ils pouvaient. D’un autre côté, Netanyahou espérait que de telles méthodes forceraient les Palestiniens à accepter tout de la part d’Israël, sans aucune mesure israélienne en échange.

Arafat, soutenu par Washington, est chaque jour plus répressif. Se référant improbablement aux lois d’urgence britanniques de 1936 contre les Palestiniens, il a récemment décrété, par exemple, que constituait un crime non seulement le fait d’inciter à la violence, à la haine raciale ou religieuse, mais aussi de critiquer le processus de paix. Il n’y a ni constitution ni loi fondamentale palestinienne. Arafat refuse tout bonnement toute limitation de son pouvoir, se sachant soutenu par les États-Unis et Israël. Qui peut réellement croire que tout ceci apportera à Israël la sécurité et la soumission permanente des Palestiniens?

La violence, la haine et l’intolérance se nourrissent de l’injustice, de la pauvreté et du sentiment que sa maturité politique est empêchée. À l’automne dernier, des centaines d’acres de terre palestinienne ont été confisquées par l’armée israélienne près du village d'Umm Al-Fahm, qui n’est pas en Cisjordanie mais à l’intérieur d’Israël. Cela a rappelé le fait que, même en tant que citoyens israéliens, les Palestiniens sont traités en inférieurs, comme une sorte de population défavorisée [underclass] vivant dans des conditions d’apartheid.

Dans le même temps, parce qu’Israël n’a pas non plus de constitution, et parce que des partis ultra-orthodoxes acquièrent de plus en plus de pouvoir politique, il y a des groupes juifs et des individus israéliens qui ont commencé à s’organiser autour de l’idée d’une démocratie totalement laïque pour tous les citoyens d’Israël. Le charismatique Azmi Bishara, un membre arabe de la Knesset, a aussi évoqué la possibilité d’élargie le concept de citoyenneté comme un moyen de dépasser les critères ethniques et religieux qui font qu’actuellement Israël n’est pas un État démocratique pour 20 pour cent de sa population.

En Cisjoranie, à Jérusalem et à Gaza, la situation est profondément instable et explosive. Protégés par l’armée, les colons israéliens (près de 350000 personnes) vivent comme des extraterritoriaux privilégiés avec des droits que les résidents palestiniens n’ont pas. (Par exemple, les habitants de la Cisjordanie ne peuvent se rendre à Jérusalem, et sur 70 pour cent du territoire ils sont toujours soumis à la loi martiale israélienne, et leur terre est menacée de confiscation.) Israël contrôle les ressources en eau et la sécurité palestiniennes, ainsi que les entrées et les sorties. Même le nouvel aéroport de Gaza est sous le contrôle de la sécurité israélienne. Il n’est pas nécessaire d’être un expert pour voir que cette situation conduira forcément à étendre, et non à limiter, le conflit. Ici, la vérité doit être affrontée, pas évitée ou niée.

Il y a aujourd’hui des Juifs israéliens qui parlent franchement de «post-Sionisme», partant du fait que, après 50 ans d’histoire israélienne, le Sionisme classique n’a pu parvenir ni à une solution à la présence palestinienne, ni à une présence exclusivement juive. Je ne vois d’autre solution que de commencer aujourd’hui à parler de partager la terre qui nous a réunis, de la partager d’une façon réellement démocratique, avec des droits égaux pour tous les citoyens. Il ne peut y avoir de réconciliation sans que les deux peuples, deux communautés en souffrance, n’acceptent de percevoir leurs existences comme un fait accompli, et qu’il doit être traité comme tel.

Cela ne signifie pas réduire la vie juive en tant que vie juive, ou renoncer aux aspirations et à l’existence politique des Arabes palestiniens. Au contraire, cela signifie l’autodétermination pour les deux peuples. Mais cela signifie être prêt à adoucir, amoindrir et finalement abandonner le statut spécial d’un des peuples aux dépends de l’autre. La loi au retour des Juifs et le droit au retour des réfugiés palestiniens doivent être considérées et réévaluées ensemble. Les notions de Grand Israël en tant que terre donnée au peuple juif par Dieu et de Palestine en tant que terre arabe qui ne peut pas être retirée de la nation arabe doivent être réduites en importance et en exclusivité.

De manière intéressante, l’histoire millénaire de la Palestine fournit au moins deux précédents pour penser en termes séculiers et plus modestes. D’abord, la Palestine est et a toujours été une terre ayant plusieurs histoires; c’est une simplification excessive de la penser comme principalement, ou exclusivement, juive ou arabe. Si la présence juive est très ancienne, elle n’est en aucune façon la principale. Parmi les autres occupants, on trouve les Cananéens, les Moabites, les Jébusites et les Philistins pour l’Antiquité, et les Romains, les Ottomans, les Byzantins et les Croisés pour l’époque moderne. La Palestine est multi-culturelle, multi-culturelle, multi-religieuse. Il n’y a pas plus de justification historique pour l’homogénéité qu’il n’y en a pour des notions de pureté nationale ou ethnique ou religieuse aujourd’hui.

Deuxièmement, dans l’entre-deux guerres, un groupe petit, mais important, d’intellectuels juifs (Judah Magnes, Buber, Arendt et d’autres) ont argumenté et défendu l’idée d’un État binational. La logique du sionisme a naturellement balayé leurs efforts, mais l’idée est toujours vivante aujourd’hui, ici et là, parmi des individus juifs et arabes frustrés par les évidentes insuffisances et déprédations du présent. L’essence de cette vision est la coexistence et le partage selon des principes qui nécessitent une volonté innovante, courageuse et théorique de dépasser l’impasse aride de l’argument d’autorité et du rejet. Une fois réalisée la reconnaissance de l’autre comme son égal, je crois que le chemin à suivre devient non seulement possible mais séduisant.

La première étape, cependant, est une étape très difficile à faire. Les Juifs israéliens sont isolés de la réalité palestinienne; la plupart d’entre eux disent que ça ne les concerne pas vraiment. Je me souviens de la première fois où j’ai conduit de Ramallah à Israël: c’était comme passer directement du Bangladesh à la Californie du Sud. Cependant la réalité n’est jamais aussi proche. Pour ma génération de Palestiniens, qui ressasse toujours le choc d’avoir tout perdu en 1948, il est pratiquement impossible d’accepter que leurs maisons et leurs fermes ont été occupées par d’autres gens. Je ne vois pas de façon d’échapper au fait qu’en 1948 un peuple en a chassé un autre, commettant ainsi une grave injustice. En lisant ensemble l’histoire palestinienne et juive, non seulement on perçoit toute la force de la tragédie de l’Holocauste et de ce qui est arrivé ensuite aux Palestiniens, mais cela révèle aussi comment, dans le cours de la vie interconnectée des Israéliens et des Palestiniens depuis 1948, un peuple, les Palestiniens, a supporté une part disproportionnée de la souffrance et de la perte.

Les Israéliens religieux et de l’extrême-droite et leurs partisans ne voient aucun problème à une telle formulation. Oui, disent-ils, nous avons gagné, et c’est ainsi que cela devait être. Cette terre est la terre d’Israël et de personne d’autre. J’ai entendu ces mots d’un soldat israélien gardant un bulldozer en train de détruire un champ palestinien en Cisjordanie (sous le regard impuissant de son propriétaire) dans le but d’étendre une route de contournement.

Mais ils ne sont pas les seuls Israéliens. D’autres, qui veulent la paix comme le résultat de la réconciliation, se sont pas contents de la prise grandissante qu’exercent les partis religieux sur la vie israélienne et de l’inéquité et des frustrations d’Oslo. Beaucoup de ces Israéliens manifestent énergiquement contre les expropriations de terre palestinienne et les démolitions de maisons réalisées par leur gouvernement. Ainsi, on peut percevoir une saine volonté de rechercher la paix ailleurs que dans les confiscations de terres et les attentats-suicides.

Pour certains Palestiniens, parce qu’ils sont la partie la plus faible, les vaincus, renoncer à la totale restauration de la Palestine arabe, c’est comme renoncer à leur propre histoire. La plupart, cependant, surtout les enfants de ma génération, sont sceptiques face à leurs ainés et regardent de manière moins conventionnelle vers le futur, au-delà du conflit et de la perte sans fin. Évidemment, les establishments dans les deux communautés sont trop tenues pour pouvoir présenter des courants de pensées «pragmatiques» et les partis politiques pour s’aventurer dans quelque chose de risqué, mais quelques autres (Palestiniens et Israéliens) ont commencé à formuler des alternatives radicales au status quo. Ils refusent d’accepter les limitations d’Oslo, ce qu’un disciple israélien a appelé «la paix avec les Palestiniens», alors que d’autres me disent que la vraie lutte est pour l’égalité des droits entre Arabes et Juifs, et non pour une entité palestinienne séparée, forcément dépendante et faible.

Pour démarrer le processus, il faut développer quelque chose qu’il est totalement absent à la fois dans les réalités israélienne et palestinienne: l’idée et la pratique d’une citoyenneté qui ne dépende pas d’une communauté ethnique ou raciale, comme principale vecteur de la coexistence. Dans un État moderne, tous ses membres sont citoyens du fait de leur présence et du partage de droits et devoirs. La citoyenneté donne ainsi les mêmes privilèges et ressources aux Juifs israéliens et aux Palestiniens arabes. Une constitution et une charte des droits fondamentaux deviennent ainsi nécessaires pour dépasser l’étape du conflit, car chaque groupe aurait le même droit à l’autodétermination; c’est-à-dire le droit de mener la vie commune à sa façon (juive ou palestinienne), peut-être dans des cantons fédérés, une capitale commune à Jérusalem, un accès égal à le terre et des droits séculiers et juridiques inaliénables. Aucune des parties ne devrait être otage des extrémiste religieux.

Cependant, les sentiments de persécution, de souffrance et de victimisation sont si profondément impantés qu’il est presque impossible de lancer des initiatives politiques qui mettraient les Juifs et les Arabes dans le même principe d’égalité civique en évitant les écueils du «nous contre eux». Les intellectuels palestiniens doivent exprimer leur thèse directement dans les forums publics, universités et médias israéliens. Le défi est à la fois pour et à l’intérieur d’une société civile qui a longtemps été subordonnées à un nationalisme qui s’est développé comme un obstacle à la réconciliation. Surtout, la dégradation du discours – symbolisée par Aradat et Netanyahou échangeant des accusations pendant que les droits des Palestiniens sont compromis par des mesures de «sécurité» excessives – empêche l’émergence de toute perspective plus large et plus généreuse.

Les alternatives sont désagréablement simples: soit la guerre continue (avec le coût exorbitant du processus de paix actuel), soit on recherche activement une solution basée sur la paix et l’égalité (comme dans l’Afrique du Sud d’après l’apartheid), malgré les nombreux obstacles. Une fois que l’on admet que les Palestiniens et les Israéliens sont là pour rester, alors la solution décente est celle de la nécessité d’une coexistence pacifique et d’une véritable réconciliation. Une vrai autodétermination. Malheureusement, l’injustice et le bellicisme ne disparaissent pas d’eux-mêmes: ils doivent être attaqués par tous ceux qui sont concernés.

23 juin 2007

Punition collective des civils palestiniens au Liban

Le camp de Nahr el Bared en 1951. Photo Jack Madvo (UNRWA)

Le 13 juin dernier, l'association Human Rights Watch émet une alerte: elle dénonce les détentions arbitraires de réfugiés palestiniens qui fuient le camp bombardé de Nahr el Bared et expose de nombreux cas de mauvais traitements.

Malgré cette alerte et les nombreux témoignages qui circulent, Isabelle Dellerba, dans Libération, continuait hier à relayer la propagande officielle avec une absence de recul qui fait plaisir à voir. Le paragraphe final de son article restera un des grands moments de la presse orwellienne:
Les membres du groupe seraient en outre appuyés par des Palestiniens du camp, des hommes recherchés par la justice mais aussi, semble-t-il, des membres d’autres partis voire de simples individus. En face, les militaires gagnent du terrain, mais lentement, pour épargner au maximum les vies humaines et parce qu’ils doivent également tenir compte d’un certain nombre de données liées à la complexité de la situation politique au Liban: interdiction de pénétrer dans le vieux Nahr el-Bared, pour ne pas trahir des accords passés avec les Palestiniens en 1969, obligation d’épargner au maximum les civils – 2 000 personnes résideraient encore dans le camp -, sous peine d’explosion dans les autres camps et néanmoins nécessité d’en finir au plus vite car les incidents sécuritaires se multiplient un peu partout.
Pour l’édification du lecteur, je recommande plutôt la lecture du reportage de Sophie McNeill, publié hier sur Electronic Lebanon, dont voici la traduction intégrale.
Punition collective des civils palestiniens au Liban
Sophie McNeill, Electronic Lebanon, 22 juin 2007

Alors que Mohammad s’approchait du checkpoint de l’armée libanaise à l’extérieur du camp de réfugiés palestiniens de Nahr al-Bared, il pensait que le cauchemar des trois dernières semaines était enfin terminé.

Ne pouvant fuir au milieu des échanges de tirs et du bombardement qui a rasé les maisons de du voisinage, la famille de Mohammad est restée coincée dans le camp depuis le début des combats entre le groupe islamiste du Fatah al-Islam et l’armée libanaise.

Le point de contrôle de l’armée représentait un asile sûr pour ces civils palestiniens désespérés. Au lieu de cela, déclare Mohammad, c’est là que son voyage dans la torture a commencé.

J’ai rencontré Mohammad après avoir entendu de nombreuses histoires de jeunes hommes palestiniens qui, après avoir fui les combats de Nahr al-Bared, avaient été détenus de manière systématique par les services de renseignement de l’armée libanaise et, pour nombre d’entre eux, physiquement malmenés.

La plupart étaient trop effrayés pour accepter d’être interviewés, mais samedi matin un jeune homme est venu me trouver au camp de réfugiés de Baddaoui, où plus de 18000 réfugiés de Nahr al Bared ont trouvé refuge. Il m’a demandé si je voulais rencontrer son cousin qui venait apparemment d’être libéré par l’armée libanaise la nuit précédente.

Le cousin m’a mené à travers un dédale de ruelles surpeuplées et environ six séries d’escaliers, et j’ai trouvé Mohammad assis avec précaution sur un canapé, entouré par sa famille. Il enlève sa chemise et me montre les énormes contusions qui couvrent son dos et le haut de ses bras; de longues rayures rouges sont aussi visibles.

Marques de flagellation sur le dos de Mohammad. (Sophie McNeill)

« Je suis parvenu à échapper au combat avec ma femme, mes enfants et ma tante, » commence-t-il. « Mais dès que nous avons quitté du camp, les soldats nous ont séparés en deux groupes. Ils ont laissé les femmes et les enfants partir, et ont menotté les hommes. »

Puis, raconte Mohammad, on leur a bandé les yeux et ils ont été emmenés dans un grand camion militaire. « On ne nous permettait pas de lever la tête. Nous devions regarder le plancher et quand quelqu’un relevait la tête, ils commenceraient à dire “baisse la tête, chien” et vous receviez un coup sur la tête.»

Les soldats libanais ont commencé à insulter les Palestiniens, dit Mohammad. «Ils répétaient “Nous allons vous baiser, vous autres Palestiniens; nous allons baiser vos mères et vos femmes”,», raconte-t-il. «Nous allons baiser les Palestiniens du plus petit du plus grand. Votre peuple ne mérite pas de vivre; vous devriez être massacrés jusqu’au dernier.»

Mohammad dit qu’ils ont été menés au camp militaire de Kobbeh près de Tripoli. Après un jour et une nuit d’interrogatoire sans interruption, on a dit à Mohammad qu’il allait être relâché. Mais au lieu de cela, on lui a à nouveau bandé les yeux et il a été conduit après deux heures de trajet à ce qu’il a pensé être le Ministère de la Défense près de Beyrouth, la première des destinations qu’il visiterait dans les quatre jours qui ont suivi.

(J’ai été arrêtée pour avoir filmé trop près du camp de Nahr al-Bared, et emmenée au camp militaire de Kobbeh à Tripoli, quatre jours avant la date à laquelle Mohammad dit y avoir été retenu. En me rendant pour être interrogée par les services de renseignement militaire, j’ai traversé une pièce remplie de jeunes Palestiniens accroupis au sol, surveillés par des soldats libanais. Recevant des excuses et me voyant offrir un excellent expresso, mon traitement en tant que journaliste occidental a été de première classe. Mais il était intéressant d’être assise dans le bureau du commandant et de voir un certificat accroché au mur indiquant qu’il était diplômé d’un programme du US Central Command et qu’il avait suivi une formation militaire étatsunienne en «debriefing, entretien et interrogatoire» [debriefing, interviewing and elicitation].)

À son arrivé à ce qu’il dit être le Ministère de la Défense, Mohammad raconte que des soldats les ont forcés, lui et d’autres hommes, à s’agenouiller au sol pendant «ce qui m’a semblé durer une journée entière.» «À chaque fois que nous voulions étendre les jambes, ils nous battaient,» dit-il. «Nous disions, “Pour l’amour de Dieu, laissez-nous étendre les jambes!” Et ils nous répondaient, “Quel dieu? Il n’y a pas de dieu ici.”»

Après deux jours, Mohammad dit qu’un interrogateur l’a emmené dans une pièce et a commencé à le battre. «Ils me fouettaient,» dit Mohammad. «C’est de là que viennent les marques sur mon dos. Un grand fouet avec du métal dessus.» Mohammad dit que d’autres hommes sont arrivés et ont commencé à le battre et à le frapper sur la tête. «Ils m’ont frappé sur l’estomac; j’ai dit “S’ils vous plait, arrêtez, j’ai mal à l’estomac.” Et ils ont dit, “Ah bon, il te fait mal? Alors nous allons le niquer.”»

Ensuite, les hommes ont apparemment commencé à projeter Mohammad contre les murs et à le jeter par terre. «Le type principal n’arrêtait pas de demander, “Pour qui tu travailles?” J’ai dit que je ne travaillais pour personne. Il disait, “Tu les as aidés, tu étais là-bas!”»

En effet, beaucoup de Libanais accusent les Palestiniens d’avoir «abrité» le Fatah al-Islam a l’intérieur du camp de Nahr al Bared, même si le gouvernement libanais savait que le groupe s’y trouvait depuis que les combattants avaient tenu une conférence de presse et étaient passés à la télévision libanaise en mars dernier.

«Les soldats répétaient “Si vous n’avez rien à voir avec eux pourquoi ne les avez-vous pas chassés? Pourquoi votre OLP n’a rien fait contre eux? Nous allons vous massacrer comme vous avez massacré nos soldats,”» raconte Mohammad. «Je répétais que je n’avais rien à voir avec eux, que nous sommes des civils. Que nous sommes contre les meurtres.»

Mohammad dit qu’il a été forcé de se tenir debout pendant des heures, et qu’ils le frappaient s’il commençait à s’endormir, et qu’ils l’avaient menacé de le torturer avec des fils électriques. Mais le pire moment est survenu, dit-il, quand un des soldats a pointé son arme contre sa tête. «Il a mis son pistolet près de ma tête et a dit “Je pourrais aussi bien te tuer, tu n’es qu’un chien. Personne ne le saurait.”»

Mohammad dit qu’il a été obligé de dormir au sol dans une pièce avec de la boue au sol en utilisant ses tongues comme oreiller. «Nous voulions nous laver et prier mais ils ne nous ont pas autorisés à le faire,» dit-il.

Les insultes étaient presque aussi douloureuses que les coups, dit Mohammad. «Si nous les touchions, ils nous frappaient et disaient “Vous êtes des gens sales, et vos familles sont toutes sales.” “Ne me touche pas, tu es sale, tu es Palestinien, tu es un clebs[*]”, disaient-ils.»

Après cinq jours, Mohammad dit qu’ils l’ont mis dans un camion, conduit à la base militaire de Tripoli et l’ont libéré. «Ils ont appelé mon nom et je suis descendu du camion, et un officier du renseignement m’a dit, “Tu es un clebs, un fils de clébard. Tire-toi de là.”»

Nadim Houry, du bureau de Beyrouth de Human Rights Watch (HRW), a recensé de nombreux cas de Palestiniens au camp de Baddaoui qui ont été détenus et ont subi des mauvais traitements. «Cela va des coups en détention à des détentions de quatre ou cinq jours sans chefs d'accusation,» dit Houry, «des jeunes Palestiniens sont arrêtés aux checkpoints militaires dans tout le Liban et parfois battus du seul fait qu’ils sont Palestiniens.»

Houry dit que HRW reconnaît le droit de l’armée à interroger les gens qui quittent le camp de Nahr al Bared pour déterminer s’ils sont des membres du Fatah al-Islam, mais pas l’usage de traitements illégaux et abusifs.

«Cela a créé une situation dans laquelle les Palestiniens ont peur non seulement de quitter Nahr al-Bared, mais même de simplement quitter le camp de Baddaoui où ils sont actuellement,» explique Houry.

Et, explique Houry, si l’armée pensait réellement que les hommes palestiniens étaient liés au Fatah al-Islam, pourquoi ont-ils été relâchés?

«Ils ont été interrogés et relâchés. Cela signifie évidemment qu’il n’y avait aucune preuve qu’ils étaient des membres du Fatah al-Islam. Mais le plus important, c’est que même s’ils avaient été des membres du groupe, cela ne justifie pas le recours aux mauvais traitements,» conclut-il.

Cependant, ces accusations d’abus et de torture de la part de l’armée libanaise tombent dans l’oreille d’un sourd ici au Liban. Les souvenirs de la brutale guerre civile, associés à l’idée que les Palestiniens sont d’une manière ou d’une autre complices du Fatah al-Islam et de la mort de plus de soixante-dix soldats libanais, ont créé une ambiance pour un soutien inconditionnel aux militaires.

Pour le mouvement pro-gouvernemental du 14 Mars, ce conflit donne l’occasion parfaite de prouver que l’armée libanaise est «forte» et et qu’«elle peut défendre la Patrie», ce qui renforce leur argument qu’il n’y a plus besoin d’une Résistance et que le Hezbollah doit être désarmé. Mais il n’y a pas que le 14 Mars qui apporte son soutien; la majorité du public libanais s’est uni derrière les attaques de son armée contre Nahr al Bared d’une manière qui n’a pas de précédent.

Des manifestations rassemblant des milliers de personnes se sont déroulées en soutien à l’armée et des affiches avec des slogans en faveur de l’armée ont été installées à travers tout le pays. L’affiche la plus répandue est un grand panneau qui semble apparaître tous les 300 mètres sur la route qui mène à Tripoli. Sur un fond de camouflage militaire, il est écrit «al-Amru Lak», une expression habituelle qu’on peut traduire «À vos ordres».

La presse locale porte aussi une responsabilité pour encourager les Libanais à donner de manière inconditionnelle l’autorisation à l’armée de recourir à n’importe quel moyen pour rétablir l’«ordre». L’armée a interdit aux journalistes de filmer les soldats n’importe où à proximité du camp et dans les checkpoints environnants – un ordre que la plupart des médias libanais ont rempli avec dévouement.

Après avoir interviewé Mohammad et filmé ses blessures, j’ai offert gracieusement le reportage à différentes chaînes de télévision libanaises, mais personne n’a voulu y toucher. Un rédacteur de New TV, bien connu pour ses reportages critiques sur le gouvernement libanais, m’a dit, «L’armée a le droit de tout faire quant à Fatah al-Islam et pour empêcher les attaques terroristes à l’intérieur du Liban.»

La réponse de la télévision du Hezbollah al-Manar était plus compatissante. «Vous voyez, nous adorerions traiter de cela,» m’a expliqué mon contact, «mais nous ne pouvons dire quoi que ce soit contre l’armée en ce moment; c’est un sujet trop sensible.»

Répondant à ces accusations, le porte-parole du bureau de presse de l’armée libanaise a dit que les Palestiniens étaient des «menteurs» et que «nous ne blessons jamais personne, et en particulier pas s’il s’agit de civils.»

Le porte-parole a même nié que les Palestiniens étaient systématiquement emmenés par l’armée et interrogés après leur départ du camp de Nahr al-Bared, une pratique que moi et d’autres journalistes ont pourtant vue de leurs propres yeux (même si nous n’avons pas été autorisés à la filmer).

Quant à Mohammad, son expérience l’a laissé avec un sentiment de perte et de vulnérabilité en tant que Palestinien au Liban. «Nous savons que les Israéliens sont nos ennemis, mais là ce sont des Arabes…», dit-il.

Mohammad pense que les Palestiniens ne vont pas oublier facilement l’injustice dont ils pensent avoir été les victimes de la part de l’armée libanaise. «La façon dont l’armée libanaise nous a traités a provoqué beaucoup de haine parmi nous à l’encontre de l’armée libanaise,» dit-il.

«Cela va encourager les gens à rejoindre des groupes pour se venger et j’ai entendu de mes propres oreilles des gens dire, c’est OK. C’est seulement une question de temps. Ceux qui ont été humiliés ne vont pas simplement oublier,» prévient-il. «Certains Palestiniens détestent maintenant les Libanais en tant que peuple, et pas seulement les leaders libanais. Leur armée a maintenant créé une haine entre le peuple libanais et le peuple palestinien.»

Les noms dans ce reportage ont été changés pour protéger l’identité des personnes. Sophie McNeill est reporter à Dateline, un programme international d’information de la chaîne publique australienne SBS TV. Elle vit à Beyrouth.

Nahr el Bared, 2007. Image tirée du site Web du camp.


[*] Pour mes lecteurs qui ne maîtriseraient pas l’argot: «clebs», «clébard», termes d’argot désignant, de manière extrêmement péjorative, le chien. Dérivé de l’arabe «kaleb» (chien). Dans une situation d’insulte et d’humiliation, je pense que ces termes sont plus adaptés pour la traduction.

20 juin 2007

La CIA a l’honneur de vous faire savoir qu’elle finance le Fatah

Lors des élections législatives de janvier 2006, qui ont vu la victoire du Hamas en Palestine, la presse nous a largement fait savoir que les Occidentaux (ou, plus précisément, les Étatsuniens) finançaient la campagne électorale du Fatah. À tout le moins, que d’importantes subventions de l’USAID arrivaient en Palestine, quelques semaines avant l’échéance électorale, pour aider au «bien-être» économique pour encourager les Palestiniens à «bien voter».

Chacun se félicitait de ce soutien à un parti «non terroriste», et l’on s’interrogeait ingénument sur l’efficacité de ces mesures: arrivaient-elles trop tard? étaient-elles suffisantes?

Personne ne s’est en revanche ému de l’impact que la diffusion de cette information allait avoir sur le vote. Aurait-on oublié que les Palestiniens sont un peuple occupé? À partir du moment où le principal allié (les États-Unis) de la puissance occupante (Israël) affirmait son soutien au Fatah et reconnaissant dans la presse qu’il finançait sa campagne, qui pouvait être assez naïf pour croire que les occupés allaient voter pour ce parti?

Dans le même temps, les Israéliens faisaient savoir qu’ils interdisaient au Hamas de mener campagne à Jerusalem Est. Évidemment, le Hamas n’avait dès lors plus besoin de mener campagne, l’occupant venant de lui délivrer un «certificat de résistance», tout en certifiant officiellement le statut de «collaborateur» de tous les autres (puisque la puissance occupante faisait savoir que leur candidature était tout à fait acceptable et acceptée).

Dans cette affaire, le plus intéressant n’est pas que le Fatah était soutenu et financé par les États-Unis: le plus intéressant est que la presse mondiale l’ait fait savoir.

Quand, réellement, les États-Unis soutiennent ou corrompent des organisations de résistance ou de contre-résistance, ce financement occulte ne fait jamais la Une des journaux. De l’Amérique centrale à l’Asie centrale, en passant par l'Afrique, l’Europe orientale et le Moyen-Orient, le financement de certaines parties n’est pas quelque chose dont on se vante: l’ingérence étrangère, une fois connue, mine évidemment la légitimité de ces mouvements.

La question est donc: pourquoi la planète entière a-t-elle été si généreusement informée du soutien étatsunien au Fatah pendant les élections législatives, alors qu’évidemment cette information rendait tout soutien particulièrement contreproductif? Pour s’en est-on vanté avant l’élection pour la Palestine, alors que c’était, au minimum, un secret (certes de Polichinelle) lors des diverses révolutions colorées qui avaient précédé en Europe occidentale?

La question me semble d’autant plus importante qu’il ne s’agit pas d’une «fuite» isolée.

En avril 2002, le ministre responsable de l’armée d’occupation, Benjamin Ben-Eliezer, explique innocemment devant le Comité de défense et des Affaires étrangères de la Knesset, qu’il a offert la bande de Gaza à Mohammad Dahlan en échange de menus services.

Voilà une déclaration fort peu discrète de la part d’un homme qui ne doit pourtant pas être totalement incompétent en matière de renseignement. Pourquoi ne pas, tant qu’on y est, carrément livrer à la presse la liste des agents infiltrés dans les organisations palestiniennes?

La semaine dernière, le New York Sun revient sur cet épisode peu glorieux de la lutte Fatah-Hamas: le Hamas prétend avoir saisi des documents de la CIA et des cartes israéliennes au siège des forces de sécurité palestiniennes. Je veux bien admettre que le Fatah est corrompu et collabore avec les troupes d’occupation; encore faut-il admettre qu’il est assez inconscient pour laisser traîner ce genre de documentation dans ses bureaux en plein cœur d’un fief du Hamas. Au cinéma, les traîtres avalent les documents compromettants et ne les entreprosent pas dans leurs bureaux.

Mais ça n’est pas cela qui m'intéresse aujourd'hui. Le plus intéressant, c’est que cet article du New York Sun trouve des responsables américains pour confirmer les affirmations du Hamas. Et pas n’importe lesquels.

Robert Baer, ancien barbouze de la CIA, faucon notoire, «confirme» les rencontres, les financements, les accords et les entraînements des forces de sécurité du Fatah par les États-Unis en accord avec les Israéliens. «Low level», dit-il, tout en confirmant évidemment la connexion désastreuse.

Peut-on croire Robert Baer? Non, jamais, en aucune façon. C’est un spécialiste de la manipulation, toute sa carrière est basée sur les opérations occultes, spéciales, les opérations psychologiques et autres joyeusetés: il faut s’en méfier comme la peste. Même lorsqu'il dit la vérité, c'est pour cacher un plus gros mensonge.

Une fois encore, il est intéressant qu’il «dévoile» la compromission du Fatah, minant de ce fait la légitimité du mouvement. Comme Robert Baer en a le talent, il balance la petite phrase apparemment de bon sens qui désamorce la méfiance à son encontre: «Ils vont identifier le Fatah à la CIA. Fatah égale CIA, ça n'est pas très vendeur.»

L’article cite un second «témoin» (tenez-vous bien, c'est du lourd): Richard Perle. Sa tournure est tout à fait intéressante: il pense que le soutien de la CIA au Fatah était «une erreur». Ce faisant, il valide l'accusation. Comme pour Richard Baer, la confirmation semble arriver incidemment, malencontreusement, au détour de la phrase.

Encore une source bien informée qui n’a jamais pratiqué la désinformation.

La CIA a donc bien l’honneur de vous faire savoir que le Fatah est un groupe compromis par ses propres soins.

Il est pourtant parfaitement illogique de prétendre «soutenir» de Fatah, tout en reconnaissant aussi facilement l’existence de cette collaboration qui, immanquablement, délégitimise absolument le Fatah aux yeux des Palestiniens.

Curieusement, ce point ne semble interrogé par personne.

Autre épisode. En octobre dernier, une dépêche Reuters nous apprend:

Les États-Unis ont démarré leur campagne estimée à plus de 42 millions de dollars pour soutenir les adversaires politiques du Hamas avant d’éventuelles élections palestiniennes anticipées, selon des responsables du programme.
Même logique: si le but était de réellement soutenir le Fatah, transmettre complaisamment cette information à la presse est le plus sûr moyen de saper toute chance du Fatah de remporter les élections. En France, si les gros titres de la presse expliquaient que les États-Unis financent massivement la campagne électorale d’un candidat, alors ce candidat n’aurait aucune chance d’être élu. (Si les États-Unis financent un candidat, c'est secret.) Pourtant la France n’est pas un pays occupé par l’allié préféré des États-Unis… Alors imaginez un peu l’impact d’une telle révélation en Palestine.

Et ainsi de suite. Récemment, la presse nous a «révélé» qu’Israël avait autorisé des livraisons d’armes au Fatah. Elle nous révélait aussi que des troupes du Fatah étaient entraînées en Égypte avec l’autorisation d’Israël. Ça vous grandit le statut de résistant, quand l'occupant vous donne l'autorisation de vous armer et de vous entraîner...

Je ne doute pas que l’autorité palestinienne soit largement corrompue (en même temps, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement concernant un mouvement dont l’activité est et a été, largement, clandestine: la clandestinité ne favorise pas la tenue de livres de comptes parfaitement à jour, l’habitude du graissage de patte indispensable à la clandestinité se prend vite…); je ne doute pas qu’elle comporte aussi un bon nombre d’éléments retournés.

En revanche, ce que je trouve très étonnant, c’est que toutes les «malversations», corruptions, collusions, sont dévoilées dans la presse et confirmées par des «témoins» qui sont tous, par ailleurs, des professionnels du secret et des spécialistes de la manipulation. Et qui sont, notoirement, des ennemis de l’autorité palestinienne (quelle qu’elle soit).

Quand Israël vend des armes à droite ou à gauche, ça ne fait pas la Une des médias. Quand les Étatsuniens subventionnent un parti dans une élection «démocratique», c’est toujours occulte. Quand un reponsable d’un mouvement ennemi est retourné, ça n’est pas annoncé devant la Knesset. Pour le Fatah, c’est ouvertement confirmé et ça fait la Une des médias.

Est-ce que je suis le seul paranoïaque à trouver cela… troublant?

18 juin 2007

La Syrie empêche les Libanais de picoler

Allez, encore un petit pour la route. Un copain m'a signalé qu'on trouvait tout de même de l'information dans L'Orient-Le Jour en m'indiquant le papier qui suit; je ne peux pas m'empêcher de vous en faire un petit papier rigolard.

N'y voyez pas plus sérieux de nécessaire. J'écris à côté d'une ch'tite mousse au bistrot du coin, et cet article m'a fait copieusement rigoler.

Comme L'Orient-Le Jour semble croire qu'on va lui acheter ses archives dès le lendemain (et ferme donc ses archives toutes les 24 heures), voici l'article en question:

Consommation - La vodka nouvelle idole des jeunes, l’arak toujours en chute libre
Le marché de l’alcool au Liban n’échappe pas aux effets de la crise L'article de Sahar AL-ATTAR

Il y a encore un an, l’alcool coulait à flots dans les pubs, les restaurants, les plages et les boîtes de nuit bondées du pays. Depuis, les temps ont bien changé. La récente vague des attentats ambulants a eu raison de l’esprit de la fête légendaire des Libanais. Même si quelques établissements, qui misent sur un environnement ultrasécurisé, tirent leurs épingles du jeu.

Globalement, l’activité tourne au ralenti dans les lieux traditionnels de consommation d’alcool, et les distributeurs s’attendent désormais à un rétrécissement du marché en 2007.

On pourrait pourtant croire que les temps difficiles incitent les consommateurs à multiplier les évasions éthyliques. «Il arrive en effet que les ventes de certains alcools décollent en supermarché en période de stress. C’est notamment le cas du whisky, vendu à près de 92% en supermarché. Mais globalement la consommation d’alcool reste liée à l’esprit de la fête et souffre de la baisse de fréquentation des lieux de festivités», explique Anthony Massoud, responsable de EAM (Ets Antoine Massoud SAL), qui détiennent un grand nombre de marques d’alcool et figurent parmi les cinq premiers distributeurs au Liban.

En février déjà, une étude réalisée par un cabinet basé à Londres, IWSR, prévoyait une baisse de la consommation d’alcool en 2007 de près de 1,75 % à 639 350 caisses de neuf litres par an pour les alcools forts (whisky, vodka, gin, tequila, rhum, liqueurs, arak, eaux-de-vie…). La consommation de vins devrait également baisser de 0,2 %, à 242 550 caisses de 9 litres par an, ainsi que celle de la bière qui devrait reculer de près de 1,27 % à 155 000 hectolitres par an. Ces prévisions avaient toutefois été faites «avec extrême prudence», avec l’hypothèse de la poursuite d’une «paix difficile», et donc sans compter la terreur semée récemment dans les régions libanaises.

Cet éventuel recul est évidemment une mauvaise nouvelle, surtout pour le marché des alcools forts (les spiritueux) en baisse de plus de 13% entre 1997 et 2006. D’autant que cette consommation était en voie de rétablissement depuis 2005, une année marquée par l’assassinat de Rafic Hariri, où les ventes avaient drastiquement chuté. Toujours selon l’étude britannique, en 2006 le marché était en pleine expansion jusqu’en juin, avec une croissance de l’ordre de 20%, avant que la guerre de juillet n’éclate. Finalement, en 2006, la consommation de spiritueux a augmenté de 4,6% par rapport à 2005 et celle des vins a crû de 1,8%, (les importations ne représentant que 18,9% de cette consommation).

Bouleversement des habitudes

Ces tendances générales masquent toutefois des inégalités entre les différents alcools, marquées par le bouleversement des habitudes de consommation depuis 1997.

Par exemple, la baisse des droits de douane sur les importations, de 70 à 15% en 2001, a dopé la consommation de whisky, ainsi que la contrebande vers les pays voisins. La hausse de la consommation locale de whisky, aujourd’hui l’alcool le plus bu au Liban, s’est toutefois largement faite aux dépens de celle de l’arak, en chute libre depuis.

«La consommation d’arak est en baisse de près de 50 % depuis 97. En 2006, elle a encore reculé de 2,5 %. L’arak souffre un peu de son image, mais il restera toujours la boisson traditionnelle au Liban», estime M. Massoud.

Le vin connaît également de beaux jours, sa consommation est en hausse continue, de plus de 45% depuis 1997, et de 2,3% entre 2005 et 2006.

La bière, en revanche, qui a souffert de l’introduction de nouvelles boissons faiblement alcoolisées, à base de rhum ou de vodka, puis de la guerre de juillet, a vu sa consommation pratiquement stagner en dix ans.

Aujourd’hui, la boisson à plus fort potentiel de croissance est la vodka, l’alcool le plus vendu au monde. «La tendance mondiale a tardé à arriver au Liban. Mais, en peu de temps, la vodka a largement remplacé le whisky dans les boîtes de nuit, devenant la boisson favorite des jeunes», explique M. Massoud.

Selon lui, la consommation de cet alcool, qui a pour principal avantage sa capacité à être mélangé, a presque doublé en cinq ans. Son marché représente désormais un chiffre d’affaires de près de 5,5 millions de dollars. Les établissements Massoud n’ont d’ailleurs pas tardé à surfer sur la vague, en lançant la « Russian standard vodka », une marque qui mise sur son origine purement russe pour trouver sa place sur le marché. « D’ici à trois ans, nous visons une part de marché de 10 %. Pour moi il ne fait aucun doute, la vodka est l’alcool du futur au Liban », conclut M. Massoud.
Pour ne pas changer, la fainéantise des journalistes libanais est très exactement équivalente à celle des journalistes français: recopie scrupuleuse du dossier de presse remis par les industriels locaux et, pour ajouter un peu de vie, interview d'un des principaux industriels du secteur.

De fait, l'article regrette visiblement que les jeunes Libanais ne se bourrent pas plus la gueule et ne meurent pas plus dans des accidents de voiture (pourtant un fléau absolu au Liban; je n'ai pas les chiffres, mais d'expérience je sais que c'est déjà un beau massacre).

Au Liban comme ailleurs, le dimanche, les jeunes libanais se regroupent, impriment des photographies de leur copain mort la veille, pleurent beaucoup. Et L'Orient-Le Jour regrette que les ventes d'alcool baissent.

Mais peut-on en vouloir à L'Orient-Le Jour, alors que l'association libanaise YASA n'a pas grand chose à dire sur le sujet, à part un texte qui parle de l'alcool au volant... des Étatsuniens.

En France, le Figaro fait preuve du même enthousiasme publicitaire imbécile pour le petit jaune.

En revanche, ce qui est très amusant, c'est le besoin des articles de ce quotidien à toujours lier n'importe quoi avec «les événements».

Ainsi le titre: «Le marché de l’alcool au Liban n’échappe pas aux effets de la crise».

Ainsi ce passage que je trouve assez énigmatique:
Ces prévisions avaient toutefois été faites «avec extrême prudence», avec l’hypothèse de la poursuite d’une «paix difficile», et donc sans compter la terreur semée récemment dans les régions libanaises.
Encore plus étonnant:
D’autant que cette consommation était en voie de rétablissement depuis 2005, une année marquée par l’assassinat de Rafic Hariri, où les ventes avaient drastiquement chuté.
J'ai vu beaucoup de photographies de Rafic Hariri en posture de prière. C'est donc une révélation: à lui seul, notre Saint homme éclusait-il suffisamment pour que sa mort provoque un tel manque à gagner?

Et puis:
Toujours selon l’étude britannique, en 2006 le marché était en pleine expansion jusqu’en juin, avec une croissance de l’ordre de 20 %, avant que la guerre de juillet n’éclate.
Hum...

Le lecteur libanais fasciné par l'exemple français aurait sans doute été intéressé d'apprendre que l'évolution de la consommation d'alcool par tête de pipe en France est aussi en forte baisse depuis les année 70. Voici le tableau fourni par l'INSEE:

Et non, la France n'a pas subi d'attaques islamo-palestino-syriano-irano-hezbollesques sur son territoire sur toute cette période.

Heureusement, nous, on a Nicolas Sarkozy qui, à l'instar de feu Rafic Hariri, est capable d'assurer à lui seul le redémarrage de l'industrie des spiritueux.

Cachez ce réfugié que je ne saurais voir

Les reportages se consacrant sérieusement au sort des réfugiés irakiens sont rares dans la presse occidentale. Le réseau McClatchy vient d'en publier un très beau, en anglais: «Millions of desperate Iraqis stream into Syria».

Julie Kara avait, le 10 juillet 2006, évoqué cette question dans un fort intéressant article, qui n'est plus en ligne sur le webzine Bakchich Baba, mais qu'on peut encore trouver ailleurs: «Les réfugiés de Beyrouth».

Non seulement ce type de documents est rarissime dans la presse occidentale, mais eux-mêmes font l'impasse sur un point essentiel: tous ces réfugiés qui sillonnent le monde arabe racontent des choses. Et ce qu'ils racontent «fabrique» l'opinion publique arabe dans un sens qui sidérerait les Occidentaux s'ils avaient, ne serait-ce qu'une fois, accès à ces témoignages. L'occultation totale de ces témoignages permet ensuite de faire croire à une simple passion arabe pour les théories du complot. La seule trace de ces témoignages apparaît dans un article de Robert Fisk d'avril 2006: «Vu par les lentilles syriennes, “des Américains inconnus” provoquent la guerre civile en Irak». Or, ça n'est pas une simple manipulation des services syriens: les Irakiens que j'ai rencontrés ont tous ce genre de choses à raconter: qui a volontairement séparé les irakiens sur des critères confessionnels, qui a financé les premières vagues d'attentats attisant la haine religieuse... Vérité, ou simple rumeur parmi les réfugiés, le fait que personne n'entende jamais parler de ces histoires en Occident est déjà, en soit, assez consternant (ou troublant).

Une femme porte ses affaires dans une rue de Damas.
Près de 1,8 million d'Iraquiens vivent en exil
et environ 10 000 quittent l'Iraq chaque mois.

© UNHCR/J.Wreford/Janvier 2007

Malgré ce point, je voudrais vous traduire ici le très émouvant reportage de McClatchy.
Des millions d’Irakiens désespérés se réfugient en Syrie
Par Hannah Allam, McClatchy Newspapers
Le correspondant de McClatchy Miret el Naggar a participé à ce reportage.

DAMAS, Syrie - Personne n’a utilisé le mot «crise» quand la première vague d’Irakiens a fui la guerre et s’est installé ici. La plupart sont arrivés avec des économies substantielles et des relations avec des hommes d’affaire de Damas bien placés.

Le mot n’a pas non plus été utilisé quand la seconde vague est démarré chez les Chrétiens, que le clergé a organisés en un groupe cohérent et uni. Il n’a pas non plus été utilisé quand les villageois ont été simplement absorbés dans des communautés éloignées dans le désert parce que leur tribu est établie des deux côtés de la frontière entre la Syrie et l’Irak.

Mais le terme s’applique clairement aujourd’hui, tandis que des Irakiens de toutes origines, traumatisés par les bombardements, arrivent en Syrie au rythme de près de 1000 personnes par jour. En fait, le mot «crise» pourrait ne pas être assez fort, alors que le flot d’Irakiens devient un torrent. Au moins 1,4 million d’entre eux sont déjà là, selon les Nations Unies, chacun avec une histoire de terreur et de traumatisme, et avec un besoin de services qui est en train d’éprouver la patience syrienne. Beaucoup pensent que le nombre de réfugiés pourrait être supérieur.

«Quel est le futur des deux millions d’Irakiens réfugiés ici? Ils n’ont pas le droit de travailler, ils doivent renouveler leur carte de séjour, ils vivent dans la misère. C’est une situation explosive,» a expliqué Lourance Kamle, 32 ans, un travailleur social syrien dont l’agence se consacre aux réfugiés irakiens. «Faire une guerre? Très bien. Et après? Les Américains devraient venir ici et voir tous ces pauvres gens qui sont le résultat de leur guerre.»

Les officiels de l’Administration Bush accusent depuis longtemps la Syrie de ne pas en faire assez pour empêcher les sympathisant d’Al Qaeda de s’inflitrer entre Irak, mais ils mentionnent à peine le beaucoup plus grand nombre d’Irakiens qui traversent la frontière dans l’autre sens. Les États-Unis restent en queue de peloton dans la liste des pays qui accueillent des réfugiés irakiens, bien que le Département d’État ait promis d’en recueillir jusqu’à 7000 par an.

Les écoles et les hôpitaux syriens sont débordés par les Irakiens. Le prix du logement a flambé, ce qui provoque du ressentiment et de la colère chez les Syriens qui ne peuvent plus se permettre d’habiter dans leurs quartiers. Les réfugiés irakiens ont transformé les quartiers de Qudsiya, Jaramana et Sayeda Zeinab en «Petit Bagdad», jusqu’à y reproduire des restaurants, cafés et magasins de vêtements.

Les humanitaires des Nations Unies qui apportent de l’aide aux victimes de traumatismes et aux familles ayant besoin de traitements médicaux urgents sont débordés – presque chaque Irakien est concerné. Les organisations caritatives syriennes qui se consacraient aux Syriens dans le besoin traitent désormais presque exclusivement avec des Irakiens victimes de violence.

La seule tâche d’enregistrer l’arrivée d’autant de réfugiés est devenue un travail herculéen. Jusqu’à 8000 Irakiens se sont présentés, les jours d’enregistrement, au centre des réfugiés des Nations Unies. Depuis janvier, le personnel chargé de l’enregistrement est passé de deux à trente personnes.

Chaque réfugié raconte une histoire de désespoir, et la plupart arrivent avec un volumineux dossier de certificats de décès, de rayons X et de certificats médicaux pour démontrer leurs affirmations.

Un homme d’affaire a vu un extrémiste sunnite abattre un homme à une station service parce que celui-ci portait un short. Un adolescent discutait avec un ami au coin d’une rue quand une pleine voiture de militants chiites s’est arrêtée et a enlevé l’autre garçon en plein jour. Un père de quatre enfants s’est fait bandé les yeux, a été battu puis jeté dans le coffre d’une voiture par des insurgés qui le suspectaient d’aider les Américains. Une jeune femme était toujours furieuse du jour où les troupes américaines ont défoncé sa porte et emmené son frère.

Même dans ce refuge, le traumatisme de la guerre continue. «Interdit de travailler» est tamponné sur le passeport des Irakiens. Des voyages à la frontière doivent être régulièrement organisés pour renouveler les cartes de séjour. Puis il y a l’humiliation de devoir faire la queue pendant des heures pour s’enregistrer et obtenir une liasse de papiers qui les déclare officiellement sans domicile.

«Nous nous sentons toujours étrangers. Tous nos proches sont ici, dans une maison, mais chaque jour ma fille me demande quand nous retournerons en Irak,» a raconté Sahar Mahmoud, 30 ans, une mère sunnite du quartier volatile d’Adhamiya à Bagdad. «Je lui réponds que nous ne pouvons pas y retourner parce que les Américains ont occupé notre pays.»

Chacune des factions antagonistes irakiennes a établi une présence satellite à Damas; beaucoup revendiquent même des bureaux publics. Il y a l’ancien parti Ba’as, le nouveau parti Ba’as, l’Association des Frères musulmans, l’Armée du Mehdi, la Brigade Bader, l’Armée islamique, les clergés chaldéens et assyriens, les artistes et les intellectuels, et un représentant du Grande Ayatollah Ali as-Sistani, le chef religieux du clergé chiite en Irak.

Et il y a les Irakiens ordinaires, des centaines de milliers, de diverses origines, tous avec le même récit de déplacement violent. Les raisons qu’ils donnent pour leur fuite se lisent comme le script d’un film d’action hollywoodien: menaces de mort, kidnappings, attentats à la voiture piégée, torture, coups de feu, bombardements aériens, tirs depuis une voiture, attaques au mortier et escadrons de la mort.

«C’était insupportable», a expliqué Zahra Jalil, 36 ans, une chiite du quartier de Karrada à Bagdad. «Nous avons eu tellement de proches kidnappés ou tués.»

Jalil a fui en Syrie il y a quatre mois avec son fils de 16 ans et sa fille de 7 ans, tous les deux victimes de paralysie cérébrale. Son mari s’est introduit en Suède, où il essaie d’obtenir des visas humanitaires pour toute sa famille. Jalil, qui mène la vie d’une mère isolée, crédite les agences humanitaires syriennes pour lui avoir fourni des chaises roulantes et des soins pour ses enfants handicapés.

À la maison, les hommes syriens du quartier effectuent pour elle le travaux lourds; leurs femmes l’aident à changer les couches. Jalil leur est reconnaissante pour leur aide, mais furieuse contre les autres pays arabes, qui ont fermé leurs frontières et ignorent la crise des réfugiés.

«Le monde arabe devrait plus aider les Irakiens,» dit-il. «Les Irakiens n’ont jamais cessé de soutenir les causes arabes. Jamais!»

Elle a fait une pause et a soudain éclaté de rire. Un sourire affecté lui a traversé le visage.

«Peut-être est-ce la raison pour laquelle les Américains nous détestent autant.»

À un atelier bénévole chrétien de fabrication de prothèses, les ingénieurs syriens fabriquaient trois membres artificiels par mois pour les gens qui avaient perdu un bras ou une jambe, habituellement suite à une intervention médicale.

Maintenant l’équipe se débat pour parvenir à fabriquer deux douzaines de membres artificiels chaque mois, avec une liste d’attente de 30 jours. Presque tous les destinataires de ces membres sont des réfugiés irakiens estropiés lors de bombardements de leur patrie.

Environ 60 familles irakiens demandent de l’aide au centre chaque jour, a déclaré le père Paul Suleiman, un prêtre syrien qui dirige l’équipe. Il a à peine le temps d’ouvrir la porte de son bureau avant que des irakiens désespérés aperçoivent son col blanc et l’identifient comme quelqu’un qui peut leur apporter de l’aide. «Mon Père! Mon Père!», crient-ils, pour attirer son attention.

L’augmentation dramatique de la charge de travail a imprimé ses marques sur Suleiman. Il est épuisé par son travail de terrain et émotionnellement vidé par le défilé de souffrance qui recommence chaque jour. Son calme caractéristique s’est transformé en indignation quand il a montré à un visiteur un fichier de tous les irakiens blessés et indigents que le centre a traités depuis les deux dernières années.

«Le monde entier devrait se sentir coupable de ce qui est arrivé, cette destruction d’un peuple issu d’une civilisation vieille de 9000 ans,», a dit le prêtre en haussant le ton. «Aucun être humain, pas même la plus puissance des nations, ne peut prétendre que Dieu lui a dit de conquérir un peuple et de lui imposer la démocratie par la force.»

L’agence des réfugiés des Nations Unies enregistrait les réfugiés arrivant dans ses bureaux situés dans un quartier résidentiel verdoyant de Damas. Mais le nombre de réfugiés est passé de quelques enregistrements par jour à plusieurs milliers, et les habitants se sont plaint. Les Nations Unies ont déplacé leur centre d’enregistrement sur un parking dans la banlieue de Duma.

Sybella Wilkes, la porte-parole régionale de l’ONU pour les réfugiés, a déclaré que jusqu’à présent les travailleurs de l’ONU ont enregistré 32000 sunnites, 19000 chiites, 19000 chrétiens et 5500 membres d’autres confessions. Mais la plupart des réfugiés ne s’enregistrent pas; ils passent la frontière et tentent simplement de survivre jusqu’au lendemain.

«C’est notre plus importante opération dans le monde, et il n’y a aucune installation dans les camps pour identifier facilement les gens,», a-t-elle expliqué. «Ils disparaissent dans la nature, et certains ont véritablement besoin de protection.»

Récemment, Wilkes a observé les Irakiens faisant la queue en attendant l’ouverture de la tente des enregistrements. La plupart étaient des femmes, ce qui révélait une nouvelle série de foyers dirigés par une femme. Dans la plupart des cas, les hommes ont été kidnappés, tués ou emprisonnés. Leurs épouses éperdues n’ont d’autre choix que de fuire.

«Il n’y a pas d’hommes avec eux. Celles-ci seront probablement les plus vulnérables,» a prédit Wilkes.

Elle avait raison. Et parmi les quelques 300 Irakiens faisant la queue ce jour-là, beaucoup étaient les veuves de maris assassinés, les mères de fils kidnappés et les orphelins de victimes de bombardements. Elles s’accrochaient aux certificats de décès et aux photos de leurs proches décédés ou disparus. Dans leur ensemble, les hommes qu’elles avaient perdu étaient assez nombreux pour remplir un cimetière.

«Mes deux neveux sont allés travailler un jour et ils ont été tués, comme ça, dans la rue,» a raconté Fatima Fadel, 45 ans, qui est arrivée en Syrie il y a un mois. «J’ai vendu tous mes bijoux et tous les bijoux de ma fille pour pouvoir quitter l’Irak. Nous voulons de la stabilité. Nous voulons nous sentir en sécurité.»

La suivante dans la queue était Nidha Mustafa, 67 ans; le travail de son mari, juge dans l’ancien régime irakien, avait fait de lui une cible prioritaire pour les assassins animés par l’esprit de revanche. Des miliciens chiites ont assassiné son frère, et Mustafa a dit qu’elle savait que son mari serait le prochain.

«Nous ne voulions pas venir, mais l’Irak ne rend plus personne heureux. Plus personne. Nous avons dit à nos enfants que, si nous mourrions, nous voudrions être enterrés dans notre pays, l’Irak. Nous leur avons dit qu’ils ne peuvent nous laisser ici,» a-t-il dit en éclatant en sanglots.

Une femme non voilée avec un chemisier sans manches attendait dans la même ligne. Jusqu’à leur fuite de Bagdad fin mai, Rifah Daoud et sa famille étaient les derniers chrétiens de leur pâté de maisons, dans le quartier mortel de Dora.

Daoud, 53 ans, a expliqué que sa famille s’était accrochée à l’espoir que les insurgés locaux, des sunnites qu’ils nommaient «la résistance honorable» parce qu’ils ne ciblaient que les troupes étatsuniennes, aurait le dessus sur les étrangers alliés d’al Qaeda qui défiaient leur contrôle précaire de la zone.

Un jour, a raconté Daoud, les insurgés nationalistes ont diffusé un message depuis la mosquée promettant de protéger les chrétiens et leur ordonnant de rester. Le lendemain, la famille de Daoud a reçu une lettre à sa porte qui lui ordonnait de quitter leur maison et de livrer leurs clés à l’État islamique d’Irak, un groupe d’extrémistes sunnites. Daoud expliqua qu’il ne faisait plus de doute quant à qui dirigeait le quartier.

«Qaeda»

Lors de sa première interview dans la queue pour l’enregistrement, Daouad était malade d’inquiétude sur le sort de son fils adulte, Khaled, qui avait été kidnappé le 25 avril alors qu’il allait réparer l’ordinateur portable d’un ami à Bagdad. Elle n’avait plus de nouvelles de lui depuis.

Mais le destin change vite en Irak. Lors d’une rencontre ultérieure la même semaine, Daoud rayonnait tandis qu’elle distribuait des douceurs pour fêter la nouvelle de la libération de son fils. Il venait juste de l’appeler depuis la maison d’une connaissance dans la ville de Mossoul, dans le nord de l’Irak, pour lui raconter comme il s’était courageusement échappé du coffre de la voiture de ses kidnappeurs. Il avait promis plus de détails lorsqu’il rejoindrait le reste de la famille à Damas.

Daoud a dit qu’elle n’avait pas voulu quitter l’Irak sans Khaled, mais qu’elle n’avait pas eu le choix. Trois miliciens de l’État islamique s’étaient présenté à sa maison et lui avait ordonné de couvrir ses cheveux et avaient réclamé sa maison.

«Il vaut mieux vivre que mourir, et c’étaient les deux choix qu’ils nous laissaient: mourir ou partir,» a expliqué Daoud. «Trois heures plus tard, nous sommes allés à la frontière.»


Le mari de Daoud, un charpentier de 66 ans nommé Jamal Karomy, avait écouté en silence le déroulement de l’interview. Il avait griffonné son propre compte-rendu des déplacements de la famille au dos d’une boîte de cigarettes. En entendant sa femme décrire leur désespoir, Karomy s’est levé et a crié son humiliation.

«Est-ce que je suis Palestinien maintenant? Obligé de porter nos affaires sur mon dos et descendre la rue devant ma famille et mes voisins?» a crié Karomy. «J’ai assisté à cinq coups d’État en Irak, et ils sont tous duré quatre jours tout au plus. Mais les Américains sont là depuis quatre ans et ils ne peuvent rien faire!»

Comme son mari quittait la pièce en larmes, Daoud a terminé l’histoire:

Après que sa famille a fui en Syrie, les voisins de Bagdad leur ont téléphoné pour leur raconter qu’al-Qaeda était revenu, à la recherche de la machine à laver.
Je termine en vous signalant l'ouverture d'un nouveau site de l'UNHCR, Refworld, une très impressionnante base de données qui regroupe des dizaines de milliers de documents concernant les réfugiés à travers le monde.