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20 juin 2007

La CIA a l’honneur de vous faire savoir qu’elle finance le Fatah

Lors des élections législatives de janvier 2006, qui ont vu la victoire du Hamas en Palestine, la presse nous a largement fait savoir que les Occidentaux (ou, plus précisément, les Étatsuniens) finançaient la campagne électorale du Fatah. À tout le moins, que d’importantes subventions de l’USAID arrivaient en Palestine, quelques semaines avant l’échéance électorale, pour aider au «bien-être» économique pour encourager les Palestiniens à «bien voter».

Chacun se félicitait de ce soutien à un parti «non terroriste», et l’on s’interrogeait ingénument sur l’efficacité de ces mesures: arrivaient-elles trop tard? étaient-elles suffisantes?

Personne ne s’est en revanche ému de l’impact que la diffusion de cette information allait avoir sur le vote. Aurait-on oublié que les Palestiniens sont un peuple occupé? À partir du moment où le principal allié (les États-Unis) de la puissance occupante (Israël) affirmait son soutien au Fatah et reconnaissant dans la presse qu’il finançait sa campagne, qui pouvait être assez naïf pour croire que les occupés allaient voter pour ce parti?

Dans le même temps, les Israéliens faisaient savoir qu’ils interdisaient au Hamas de mener campagne à Jerusalem Est. Évidemment, le Hamas n’avait dès lors plus besoin de mener campagne, l’occupant venant de lui délivrer un «certificat de résistance», tout en certifiant officiellement le statut de «collaborateur» de tous les autres (puisque la puissance occupante faisait savoir que leur candidature était tout à fait acceptable et acceptée).

Dans cette affaire, le plus intéressant n’est pas que le Fatah était soutenu et financé par les États-Unis: le plus intéressant est que la presse mondiale l’ait fait savoir.

Quand, réellement, les États-Unis soutiennent ou corrompent des organisations de résistance ou de contre-résistance, ce financement occulte ne fait jamais la Une des journaux. De l’Amérique centrale à l’Asie centrale, en passant par l'Afrique, l’Europe orientale et le Moyen-Orient, le financement de certaines parties n’est pas quelque chose dont on se vante: l’ingérence étrangère, une fois connue, mine évidemment la légitimité de ces mouvements.

La question est donc: pourquoi la planète entière a-t-elle été si généreusement informée du soutien étatsunien au Fatah pendant les élections législatives, alors qu’évidemment cette information rendait tout soutien particulièrement contreproductif? Pour s’en est-on vanté avant l’élection pour la Palestine, alors que c’était, au minimum, un secret (certes de Polichinelle) lors des diverses révolutions colorées qui avaient précédé en Europe occidentale?

La question me semble d’autant plus importante qu’il ne s’agit pas d’une «fuite» isolée.

En avril 2002, le ministre responsable de l’armée d’occupation, Benjamin Ben-Eliezer, explique innocemment devant le Comité de défense et des Affaires étrangères de la Knesset, qu’il a offert la bande de Gaza à Mohammad Dahlan en échange de menus services.

Voilà une déclaration fort peu discrète de la part d’un homme qui ne doit pourtant pas être totalement incompétent en matière de renseignement. Pourquoi ne pas, tant qu’on y est, carrément livrer à la presse la liste des agents infiltrés dans les organisations palestiniennes?

La semaine dernière, le New York Sun revient sur cet épisode peu glorieux de la lutte Fatah-Hamas: le Hamas prétend avoir saisi des documents de la CIA et des cartes israéliennes au siège des forces de sécurité palestiniennes. Je veux bien admettre que le Fatah est corrompu et collabore avec les troupes d’occupation; encore faut-il admettre qu’il est assez inconscient pour laisser traîner ce genre de documentation dans ses bureaux en plein cœur d’un fief du Hamas. Au cinéma, les traîtres avalent les documents compromettants et ne les entreprosent pas dans leurs bureaux.

Mais ça n’est pas cela qui m'intéresse aujourd'hui. Le plus intéressant, c’est que cet article du New York Sun trouve des responsables américains pour confirmer les affirmations du Hamas. Et pas n’importe lesquels.

Robert Baer, ancien barbouze de la CIA, faucon notoire, «confirme» les rencontres, les financements, les accords et les entraînements des forces de sécurité du Fatah par les États-Unis en accord avec les Israéliens. «Low level», dit-il, tout en confirmant évidemment la connexion désastreuse.

Peut-on croire Robert Baer? Non, jamais, en aucune façon. C’est un spécialiste de la manipulation, toute sa carrière est basée sur les opérations occultes, spéciales, les opérations psychologiques et autres joyeusetés: il faut s’en méfier comme la peste. Même lorsqu'il dit la vérité, c'est pour cacher un plus gros mensonge.

Une fois encore, il est intéressant qu’il «dévoile» la compromission du Fatah, minant de ce fait la légitimité du mouvement. Comme Robert Baer en a le talent, il balance la petite phrase apparemment de bon sens qui désamorce la méfiance à son encontre: «Ils vont identifier le Fatah à la CIA. Fatah égale CIA, ça n'est pas très vendeur.»

L’article cite un second «témoin» (tenez-vous bien, c'est du lourd): Richard Perle. Sa tournure est tout à fait intéressante: il pense que le soutien de la CIA au Fatah était «une erreur». Ce faisant, il valide l'accusation. Comme pour Richard Baer, la confirmation semble arriver incidemment, malencontreusement, au détour de la phrase.

Encore une source bien informée qui n’a jamais pratiqué la désinformation.

La CIA a donc bien l’honneur de vous faire savoir que le Fatah est un groupe compromis par ses propres soins.

Il est pourtant parfaitement illogique de prétendre «soutenir» de Fatah, tout en reconnaissant aussi facilement l’existence de cette collaboration qui, immanquablement, délégitimise absolument le Fatah aux yeux des Palestiniens.

Curieusement, ce point ne semble interrogé par personne.

Autre épisode. En octobre dernier, une dépêche Reuters nous apprend:

Les États-Unis ont démarré leur campagne estimée à plus de 42 millions de dollars pour soutenir les adversaires politiques du Hamas avant d’éventuelles élections palestiniennes anticipées, selon des responsables du programme.
Même logique: si le but était de réellement soutenir le Fatah, transmettre complaisamment cette information à la presse est le plus sûr moyen de saper toute chance du Fatah de remporter les élections. En France, si les gros titres de la presse expliquaient que les États-Unis financent massivement la campagne électorale d’un candidat, alors ce candidat n’aurait aucune chance d’être élu. (Si les États-Unis financent un candidat, c'est secret.) Pourtant la France n’est pas un pays occupé par l’allié préféré des États-Unis… Alors imaginez un peu l’impact d’une telle révélation en Palestine.

Et ainsi de suite. Récemment, la presse nous a «révélé» qu’Israël avait autorisé des livraisons d’armes au Fatah. Elle nous révélait aussi que des troupes du Fatah étaient entraînées en Égypte avec l’autorisation d’Israël. Ça vous grandit le statut de résistant, quand l'occupant vous donne l'autorisation de vous armer et de vous entraîner...

Je ne doute pas que l’autorité palestinienne soit largement corrompue (en même temps, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement concernant un mouvement dont l’activité est et a été, largement, clandestine: la clandestinité ne favorise pas la tenue de livres de comptes parfaitement à jour, l’habitude du graissage de patte indispensable à la clandestinité se prend vite…); je ne doute pas qu’elle comporte aussi un bon nombre d’éléments retournés.

En revanche, ce que je trouve très étonnant, c’est que toutes les «malversations», corruptions, collusions, sont dévoilées dans la presse et confirmées par des «témoins» qui sont tous, par ailleurs, des professionnels du secret et des spécialistes de la manipulation. Et qui sont, notoirement, des ennemis de l’autorité palestinienne (quelle qu’elle soit).

Quand Israël vend des armes à droite ou à gauche, ça ne fait pas la Une des médias. Quand les Étatsuniens subventionnent un parti dans une élection «démocratique», c’est toujours occulte. Quand un reponsable d’un mouvement ennemi est retourné, ça n’est pas annoncé devant la Knesset. Pour le Fatah, c’est ouvertement confirmé et ça fait la Une des médias.

Est-ce que je suis le seul paranoïaque à trouver cela… troublant?

7 commentaires:

Byblos a dit…

Je trouve d'autant plus troublant ce que vous rapportez, que je ne peux m'empêcher de rapprocher tout cela de l'affaire des groupes salafistes en activité au Liban: Fath el Islam, Jound el Cham, etc. On a fait semblant de faire croire, dans un premier temps, qu'ils étaient téléguidés par la Syrie, tout en étant inspirés par el Qaïda, ce qui est un non sens.

Puis, peu à peu, se sont échappés des rumeurs, puis des faits précis à l'effet qu'ils seraient financés par l'Émir Bandar d'Arabie Saoudite via la bande à Hariri, et avec la bénédiction des USA... Pour faire face au Hezbollah... Alors qu'ils s'en prennent à l'armée... Avec le silence complice des Forces Intérieures de Sécurité... Qui auraient su ce qui se tramait à Tripoli. Bref, la confusion et la zizanie généralisées.

Si on rapproche ce qui se trame en Palestine et au Liban de ce qui se passe en Iraq, les conclusions que l'on ne manque pas de tirer deviennent d'un pessimisme... biblique.

On a le vague pressentiment qu'Israël, puissant destructeur, incapable de bâtir autre chose qu'un mur, se dressera bientôt seul, avec la bénédiction des néo-cons et de leurs inspirateurs, derrière ce mur intact, au milieu des ruines de l'Iraq, de la Palestine, du Liban, de la Syrie, tous réduits à un état de chaos semblable à celui qui régnait sur la terre le jour précédant le premier jour de la Création.

Loin, très loin, au delà de l'Iraq, on pourra sans doute apercevoir les ombres de quelques hommes coiffés de keffiés : les roitelets et les émirelets arabes, siégeant sur leurs trônes percés, et déféquant de terreur.

Anonyme a dit…

C'est vrai que c'est troublant mais on peut essayer d'y trouver des explications plus simple que le sabotage du fatah :
1 - la transparence : les américains publient toutes sortes d'informations sur leurs financements "pour la démocratie". Par exemple, c'est eux même qui ont dit qu'ils finançaient RSF en France, des "ONG" anti-chavez au Vénézuela, des opposants à Cuba ou en Russie
2 - la compromission : le Fatah ne peut plus s'allier à la syrie ou à l'iran maintenant qu'ils ont mangé publiquement l'argent de la CIA
3 - la simulation : faire semblant de chercher une solution et d'aider les gentils palestiniens contre les méchants qui empechent la solution américaine d'aboutir.
4 - la zizanie : les 3 points énnoncés plus haut plus le jeu traditionnel qui consiste à empecher le plus fort de gagner pour que les 2 adversaires s'affaiblissent (voir guerre irak-iran)

K. a dit…

Pas de pessimisme...excessif Byblos. Les néocons ont peut-etre les yeux plus gros que le ventre. Les motifs d'espoir existent malgré tout. Leurs plans vont a l'encontre des intérets de trop de gens a la fois, et pas seulement arabo-musulmans. In fine leur échec ne fait pas de doute a mon avis, le seul probleme a mon avis c'est les milliers de litres de sang versés avant la fin de ce cauchemar.

Cordialement

Anonyme a dit…

http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1113

enma a dit…

"Et qui sont, notoirement, des ennemis de l’autorité palestinienne (quelle qu’elle soit)."
Dans sont dernier billet Pat Lang cite Eyad Sarraj sur l'intérêt accordé au Palestiniens par l'administration:
http://turcopolier.typepad.com/
Peut etre que j'aurrai du glisser ca avec le billet sur de Soto.

Anonyme a dit…

bon je comprends plus rien moi.
Pourquoi alors les USA auraient elles revelé de telles info?
Pour aider le Hamas?
Pour decapiter le Fatah?

naila a dit…

machiavelisme ?
ce ne serait pas illogique que les usa soutiennent publiquement le fateh pour le bruler et renforcer le hamas, car si celui-ci, plus terroriste a leurs yeux, prenait tout le pouvoir, israel a une excuse en or pour leur tomber dessus et, surtout, pour refuser la creation d'un etat palestinien...