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15 juin 2007

Trafics humains au Liban

Le département d'État étatsunien vient de publier son rapport annuel sur les trafics humains, pays par pays (fichier PDF).

Avant de vous livrer la traduction en français de la partie qui concerne le Liban, voici quelques commentaires personnels.

  1. Le sujet est très sensible au Liban. À chaque fois qu'il est abordé, mes amis libanais rejettent les reportages, documentaires (par exemple, sur Al Jazeera International récemment) pour différents motifs: certes le problème existe, mais (a) c'est un problème qui doit être traité en interne, (b) d'autres pays font pire, notamment dans les monarchies du Golfe dont les ressortissants sont d'ailleurs d'importants consommateurs du trafic sexuel au Liban.
  2. Je ne vois pas qu'on justifie ses propres travers en rappelant les avanies des autres.
  3. Certes, les abus sur les employées de maison étrangères relèvent pour une large part du racisme et du mépris de classe, largement répandus au Liban. Je crois que les difficultés de la lutte contre ces abus révèlent un autre problème, aussi profond: le très complexe rapport entre les individus et l'État. Les abus sur les employées de maison, forcément, ont lieu dans des domiciles privés, et ce domicile privé est, dans ce pays à l'histoire troublée, particulièrement sanctuarisé.
  4. Le rapport, étatsunien, occulte deux problèmes pourtant très importants: (a) la structure politico-économique du Liban est ultralibérale: la protection des travailleurs est scandaleusement faible; à quel moment la situation d'un travailleur syrien, par exemple, relève de l'abus «esclavagiste» n'est pas évident à évaluer dans un tel cadre; dit autrement: la situation «légale» des employés immigrés au Liban serait déjà souvent considérée comme un abus criminel grave dans un pays européen; (b) la situation des ouvriers syriens s'est dramatiquement détériorée, et ces derniers sont désormais directement menacés, avec une situation politique qui non seulement ne les protège pas, mais encourage les lynchages; leur exploitation devient alors permanente (comment obtenir de se faire payer quand on peut aussi bien être pendu arbitrairement?).
  5. À l’aéroport de Beyrouth, lorsque vous croisez un groupe de femmes d’Europe de l’Est débarquant avec des «visas “artistiques”», leur tenue ne laisse aucun doute sur la réalité de leur activité artistique.
  6. Noter tout de même que tous les Libanais n'abusent pas de leurs employées (ne pas tomber dans l'excès inverse). Ainsi, l'été dernier, de nombreux employeurs ont accompagné leur bonne philippine à leur ambassade lorsque leur rapatriement a été organisé. Certains se font un devoir d'employer des réfugiés palestiniens dans leur entreprise, dans des conditions tout à fait régulières, etc.
  7. Les nombreuses lois sur le statut des réfugiés palestiniens qui restreignent leur intégration sociale au Liban, notamment par l'interdiction d'accéder à de nombreuses professions, sont un facteur fondamental de l'exploitation de ces réfugiés. Curieusement, cela n'est pas évoqué ici.
  8. Plus généralement, le Liban accueille sur son sol les réfugiés palestiniens et, actuellement, un nombre phénoménal de réfugiés irakiens. Ces personnes sont évidemment des victimes faciles pour l'exploitation. Et là, il est toujours intéressant de constater que ceux qui provoquent ces flux de réfugiés ne sont pas tenus pour responsables de l'exploitation de ces réfugiés dans leur pays d'accueil dans ce genre de rapport. Quand l'invasion étatsunienne en Irak provoque l'afflux de centaines de milliers de réfugiés dans les pays du Moyen-Orient, il est évident que ces personnes seront victimes d'abus en tout genre (et que les pays qui les accueillent souffriront de déséquilibres économiques, politiques et sociaux qui, tout aussi évidemment, ne faciliteront pas l'accueil des réfugiés).
  9. Le recours à une main-d'œuvre étrangère au lieu d'une main-d'œuvre locale est, me semble-t-il, une question plus large que le simple calcul économique. Ainsi, est-il vrai, comme je l'ai entendu, qu'avant que les employées de maison soient toutes asiatiques, ces emplois étaient auparavant traditionnellement occupé par des femmes chiites? Auquel cas, une telle évolution mériterait d'être interrogée.
  10. Ceci n'excusant pas cela, notons tout de même que les libanais eux-mêmes émigrent dans des proportions considérables. Pas seulement pour des raisons politiques et sécuritaires (grandes vagues d'émigration des années 80), mais aussi économiques. Difficile d'imaginer une situation idéale pour les travailleurs immigré au Liban alors que les Libanais eux-mêmes cherchent de meilleurs conditions à l'étranger.
Voici maintenant la traduction de la partie du rapport du département d'État consacrée au Liban:
Le Liban est un pays de destination pour le traffic d'Asiatiques et d'Africains pour la servitude domestique, et de femmes d'Europe de l'Est et de Syrie pour l'exploitaition sexuelle commerciale. Des enfants libanais font l'objet d'un trafic à l’intérieur du pays pour le commerce sexuel et le travail forcé. Des femmes du Sri Lanka, des Philippines et d’Éthiopie migrent au Liban légalement, mais sont souvent soumises à des conditions de servitude involontaire comme domestiques. De nombreuses femmes souffrent d’abus physiques et sexuels, du non paiement de leurs salaires, de menaces et de confiscation de leur passeport. Des femmes d’Europe orientale et de Syrie viennent au Liban avec des visas «artistiques», mais deviennent les victimes de prostitution forcée.

Le gouvernement libanais ne se conforme pas complètement aux standards minimums pour l’élimination du trafic humain: cependant, il mène de efforts importants pour y parvenir. En janvier 2006, le gouvernement a établi un comité interministériel pour traiter la question des droits des travailleurs immigrés. En tout cas, le Liban manque toujours d’une loi complète de lutte contre le trafic humain, et le nombre de poursuites criminelles contre les employeurs abusifs et les trafiquants sexuels demeure insuffisant.

Poursuites
Le Liban n’a pas augmenté de manière significative le nombre de poursuites contre le trafic humain durant l’année passée. Le Liban n’interdit pas toutes les formes de trafic humain, bien qu’il criminalise le trafic sexuel au travers des articles 523, 526 et 527 de son Code pénal. La loi libanaise n’interdit pas, cependant, le trafic humain dans le but du travail forcé. Les peines pour le trafic sexuel ne sont pas cohérentes avec celles d’autres crimes graves; alors que le crime de viol est puni d’au moins cinq années de prison, forcer une femme à la prostitution n’est puni que d’une peine minimal d’un an. Le gouvernement n’a relevé aucune poursuite au titre des articles 523, 526 et 527 Dix-sept poursuites ont été lancées dans le cadre de l’abus de travailleurs immigrés. Dans le cadre des lois administratives, le ministère du travail a fermé 15 agences pour violation des droits des travailleurs, dont des cas d’abus physiques, mais souvent les auteurs d’abus physiques n’ont pas été poursuivis à cause du refus des victimes de porter plainte ou par manque de preuves. En plus d’augmenter le nombre de poursuites criminelles, le gouvernement devrait revoir ses peines pour les violations des lois sur les trafics pour les rendre cohérentes avec les standards internationaux.

Protection
Le gouvernement libanais n’a pas augmenté de manière significative la protection des victimes de trafics humains dans le pays durant l’année passée. Le gouvernement a signé un mémorandum d’accord avec une ONG locale pour identifier et recueillir les victimes potentielles de trafics dans un asile géré par l’ONG. Cependant, le gouvernement n’a pas totalement assuré que les victimes de trafics ne sont pas injustement punies pour des actes illégaux commis en résultat direct de leur propre exploitation; par exemple, de nombreuses victimes sont toujours retenues dans des centres de détentions pour violation des lois sur l’immigration parce qu’elles avaient fuit leur employeur, et ont été expulsées au lieu d’être protégées. Les victimes ne sont pas non plus encouragées à participer aux procès, et ne se voient proposer aucune alternative à l’expulsion vers des pays où elles seront en menacées et punies. Le Liban devrait aussi autoriser les travailleurs à changer d’employeur sans avoir à obtenir l’autorisation de sponsors abusifs.

Prévention
Le Liban a fait peu de progrès dans la prévention du trafic humain. Le gouvernement, en association avec l’ONG locale, continue de distribuer des brochures expliquant les droits des travailleurs et les possibilités de recours. Le Liban, cependant, est toujours confronté à des difficultés pour gérer ses frontières et contrôler le trafic des personnes et l’immigration illégale.

7 commentaires:

Byblos a dit…

J'ai particulièrement aimé votre traitement nuancé du sujet. Une mentalité orientale très éloignée du «légalisme», de l'autorité de la loi, des droits de la personne, ainsi que la «sanctuarisation» -très méditerranéenne- de la maison se conjuguent pour frapper de stupéfaction un Libanais à qui vous parleriez d'esclavagisme à propose du traitement réservé au personnel de maison, par exemple.

Ceci dit, vous évoquez au huitième para. le fait que des chiites occupaient souvent ces emplois de maison. Ajoutons que c'était souvent de jeunes alaouites aussi.

Ceci peut contribuer à expliquer qu'une certaine bourgeoisie dominante chrétienne, singeant en cela un comportement urbanisé sunnite et une attitude «seigneuriale» druze, affecte le mépris à l'égard de ces deux communautés, sans même s'apercevoir que les maronites -dont je suis- ont longtemps été les «chiites» ou les «alaouites» des seigneurs druzes dans la montagne.

Par ailleurs, ces passages par le Liban de tous les persécutés de la région, des Arméniens au début du siècle dernier aux Iraquiens aujourd'hui, en passant par le cruel épisode palestinien, ont constammnent favorisé le remplacement d'une main d'oeuvre autochtone plus exigeante -et qui a émigré par millions- par une population réfugiée dans des conditions misérables, et davantage susceptible d'accepter des conditions de travail moins que misérables.

Cette pratique a largement contribué à épargner aux entrepreneurs libanais l'obligation d'innover pour préserver leurs entreprises. Il leur suffisait de faire reculer les conditions de travail en puisant dans une main d'oeuvre toujours renouvelée, de moins en moins qualifiée, et de moins en moins exigeante... Et que les autres crèvent ou émigrent au diable.

Non. Pas «émigrent au diable». La mythologie libanaise a fait des misères de l'émigration une légende glorieuse digne de l'Odyssée.

K. a dit…

Ce sont peut-etre nos réflexes Ottomans qui sont en cause, comme le suggère l'exemple de Byblos.

C'est l'occasion aussi de souligner l'extraordinaire décalage qui existe entre notre "modernité" d'apparat ("Ana ktir moderne, bass kil wahad yi djawaz min taiftou", m'a dit un jour une dame au décolleté plongeant- Traduction: je suis très moderne mais il faut que chacun se marie avec les gens de sa confession) et l'archaisme de notre mentalité.

MiB a dit…

Oui, il existe certainement un problème grave au Liban alimenté d'une part par la "culture" libanaise et également, comme le souligne Nidal, par la misère dans la région. Cette misère étant dans l'ensemble le résultat de l'oeuvre bienfaisante des USA et d'Israël.

J'ai beaucoup de réserves concernant les rapports US sur le trafic humain compte tenu que ce pays ne prêche généralement pas par l'exemple. Aux USA, les travailleurs illégaux en provenance, soit du Mexique, de Cuba ou des pays d'Asie du Sud-Est sont victimes de toutes les exploitations sous l'oeil "myope" des autorités.

Il faut également noter que le trafic sexuel en Israël est tout aussi répandu. Quant au traitement des travailleurs arabes, l'oeuvre d'une serait nécessaire pour en dénoncer tous les abus.

Ceci n'excuse en rien les libanais, bien au contraire. Ceci rappelle qu'ils sont tout aussi responsables que les pires exemples de la planète.

Byblos a dit…

mib,

Absolument d'accord avec vous.
Mais d'ouvrir grand les yeux, sans complaisance et sans mythologie, sur certaines de nos plaies sociales, contribuera certainement à les déciller sur nos plaies politiques.

Un exemple entre mille : la lutte actuelle à laquelle certains -localement, régionalement et internationalement- (suivez mon regard dans chaque cas)tentent de donner une coloration confessionnelle sunnito-chiite avec adhésion des druzes et d'une partie des chrétiens au courant sunnite, semblant isoler du même coup les chiites, n'a-t-elle pas, derrière cette couverture mythique, d'autres interprétations possibles?

Je me contenterai d'en proposer une au plan local seulement. Elle se conjugue avec d'autres au plan régional et international sur lesquels on pourra toujours revenir par la suite.

Donc au plan local, ne s'agirait-il pas davantage d'une alliance entre la féodalité perpétuant ses avantages, un mufti et un patriarche vivant de prébendes et une bourgeoisie improductive pratiquant la spéculation financière et foncière, opposés ensemble aux classses moyennes et inférieures des villes ainsi qu'aux paysans? Les premiers, attirant à eux une partie de la classe moyenne supérieure qui espère récolter des miettes du banquet, ont mis l'accent sur l'urgence de reconstruire, spéculation foncière première servie, le centre-ville de Beyrouth, haut lieu de la finance et de la spéculation.

En face, les classes moyennes inférieures, une grande partie de la jeunesse éduquée et la paysannerie auraient préféré des politiques économiques favorisant le développement de l'agriculture ainsi que la production de biens et de services réels.

Ce clivage ne recoupe-t-il pas un autre clivage géographique? À savoir le centre de Beyrouth, ainsi que des appendices féodaux dans la montagne par opposition aux citadins besogneux de Beyrouth, et à toutes les régions périphériques : Mont-Liban, mais surtout Nord, Sud et Békaa?

MONA a dit…

Un peuple qui accepte (et organise)l'asservissement de personnes étrangères dans l'indifférence la plus totale de la souffrance humaine. Un peuple qui bafoue avec autant de cynisme les droits de l'homme, à-t-il encore le droit de réclamer notre compassion, notre aide, pour la sauvegarde de sa propre liberté.

Il n'y a qu'une seule race sur terre : la race HOMO SAPIENS, toute personne doit donc être traitée avec dignité.

La télévision française, (ENVOYE SPECIAL) nous a dressé ce soir un sinistre bilan de la situation des "servantes" étrangères dans les familles libanaises. Et cela dure depuis plus de 30 ans !!

Qu'attendent les médias, le gouvernement, les "honnêtes gens" pour se révolter ?

Ce silence est honteux.
HONTE AU LIBAN !!

Anonyme a dit…

ce que dit Mona me parait extremiste et naif. je suis Libanaise, et je deteste tte cette histoire de Sri-lankaises et de personnes qu'on "importe". Toutefois, ce n'est pas seulement le Liban qu'il faudrait condamner dans tout ca. les pays occidentaux croulent sous les richesses. les Etats-Unis boufent 60 pour cent de la richesse mondiale avec une population reduite pourtant. C'est ce qui pousse certaines populations a accepter des conditions de vie intenables. et puis les Libanais honnetes ne demandent justement la compassion de personnes. 128 personnes tuees en Palestine n'a pas entraine une seule reaction humanitaire. C'est un monde regle par les medias qui est celui de vos medias malheureusement. Et malheureusemet aussi, il y a des gens qui se croient intelligents et philantropes en prenant cette attitude manicheenne. L'etre humain, au Liban ou ailleurs, se conduit d'une maniere cruelle quand l'occasion se presente vous vous rappelez Kathrina aux u.s. ?), cela ne justifie pas qu'on regarde le Liban avec dedain. Le liban est une mission. et il a souffert de la faute de tout le monde aussi bien que de celles de certains Libanais.
layla Beaini

Anonyme a dit…

Le monde va mal, y a pas que le Liban. Le trafic humain s'étale des US au Japon en passant par la France, l'Afrique, l'Europe de l'est ou autres régions.

L'Organisation internationale du travail (OIT) estime à 25 millions le nombre de personnes vivant actuellement dans des conditions assimilables à de l'esclavage, d'où le terme d’« esclavage moderne ». Selon l'ONU, chaque année, deux millions de personnes sont réduites en esclavage.
Par glissement sémantique, certaines situations sont assimilées à de l'esclavage moderne : le proxénétisme ; le travail forcé, rendu possible dans les pays occidentaux par le travail clandestin ; le travail des enfants.
L'ONU estime à 300 000 le nombre d'enfants soldats actuellement en activité. Ils sont principalement utilisés lors des guerres civiles, ou par des groupes criminels paramilitaires en Colombie ou des mouvements de guerilla révolutionnaires. Entre autres exemples, citons les troupes indépendantistes des Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE) qui se sont distinguées par l'utilisation de fillettes comme kamikazes menées contre l'armée gouvernementale dans la guerre civile du Sri Lanka. Ces centaines de jeunes filles entre 9 et 17 ans ont été exploitées à des fins militaires et idéologiques, en toute impunité.

Et encore et encore... vous ne voulez pas que je vous cite les dérogations effectuées par tous les pays du monde, sous le consentement des grands chefs.

Au liban, nous nous battons pour réussir, nous nous forçons à exceller pour survivre, nous travaillons dur et sous des pressions sociale, politique et économique étouffantes, pour arriver (et heureusement la plupart y arrive). Personne ne nous a défendu quand nous avions besoin, quand nous nous faisions traité cruellement, quand nous subissions les pires des conditions humaines durant 15 ans de guerre civile, de génocide, d'exil et de harcèlement permanent et qui persiste encore jusqu'à nos jours. Donc pourquoi devrions nous plaindre d'autres gens qui sont pour la majorité plus heureux que les libanais au liban. Nous avons offert une terre d'asile aux réfugiés et aux pourchassés, des emplois aux chômeurs d'autres pays, des libertés aux réprimés sous d'autres conditions et par d'autres régimes! Nous ne forçons personne à venir prostituer au Liban, ou à venir faire le ménage ou à cultiver les terres, c'est de leur propre choix, piégés par quelques mafieux européens ou obligés par les guerres qui ravagent leur pays. Où est notre faute? Les rares exemples d'abus ne représentent pas le cas de la société libanaise. Et ces quelques exemples d'abus doivent être multipliés par 10000 pour égaler le nombre d'abus sexuels, viols, esclavagisme, exploitation, meurtres, ou autres sortes de dérisions morales et sociales qui touchent les prétendus "pays développés"...