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02 avril 2007

L'incident du golfe du Tonkin

Plusieurs sites Web évoquent, à propos de l'alignement des médias occidentaux sur la version britannique, l'épisode du golfe du Tonkin. Craig Murray rappelle que, dans cette histoire de «frontière» entre l'Irak et l'Iran, le Stars and Stripes lui-même expliquait en octobre 2006 que celle-ci n'était pas fixée (Both sides must stop this mad confrontation, now; une traduction en français est disponble sur ContreInfo):

«Contenir les Iraniens n’est pas aisé dans la partie nord du Golfe Persique ou les lignes entre les eaux Irakiennes et Iraniennes sont confuses», déclarent les officiels.

«Aucune frontière maritime n’a été acceptée par les deux pays», dit Lockwood.
En juillet 2003, Ignacio Ramonet énumérait, dans le Monde diplomatique, une longue série de «mensonges et de défis». Il rappelait l'épisode du golfe du Tonkin:
En 1964, deux destroyers déclarent avoir été attaqués dans le golfe du Tonkin par des torpilles nord-vietnamiennes. Aussitôt, la télévision, la presse en font une affaire nationale. Crient à l’humiliation. Réclament des représailles. Le président Lyndon B. Johnson prend prétexte de ces attaques pour lancer des bombardements de représailles contre le Nord-Vietnam. Il réclame du Congrès une résolution qui va lui permettre, dans les faits, d’engager l’armée américaine. La guerre du Vietnam commençait ainsi, qui ne devait s’achever - par une défaite - qu’en 1975. On apprendra plus tard, de la bouche même des équipages des deux destroyers, que l’attaque dans le golfe du Tonkin était une pure invention...
Il me semble intéressant de reproduire ici, pour les lecteurs qui ne connaissent pas cette manipulation, le passage que Noam Chomsky et Edward Herman lui consacrent dans La fabrique de l'opinion publique (Manufacturing Consent, 1988).
En juin 1964, un consensus est en train de se répandre chez les Vietnamiens en faveur d'une solution négociée au conflit — alors que le gouvernement américain manœuvre désespérément pour éviter ce que des document internes appellent «des négociations prématurées». La raison en est simple: les États-Unis sont politiquement isolés face au FLN, à l'opposition non communiste et aux généraux; il faut donc étendre la guerre au Viêt-nam Nord pour «faire en sorte que ses dirigeants coopèrent en mettant un terme à l'insurrection du Viêt-cong» (ambassadeur Maxwell Taylor). D'après les services de renseignements, il est clair que «les forces communistes du du Sud reposent sur des éléments indigènes».

Les opérations militaires américaines contre la République Démocratique du Viêt-nam du Nord commencent le 1er février 1964 — OPLAN-34A — avec l'aide de troupes sud-vietnamiennes et de mercenaires d'un pays tiers (probablement des nationalistes chinois, d'après Kahin). Officiellement, «il s'agit de harceler le Nord et de lui faire subir des pertes économiques». Le 30 et 31 juillet, la marine de Saigon attaque des îles côtières, provoquant aussitôt une protestation officielle de la RDV auprès de la Commission internationale de Contrôle. Lors d'une mission d'espionnage électronique, le destroyer américain Maddox pénètre le 2 août dans la zone des douze milles que le Viêt-nam du Nord considère comme ses eaux territoriales. Immédiatement contré par des patrouilleurs, il tire des «coups de semonce». Dans la bataille qui s'ensuit, le Maddox reçoit une seule balle et les patrouilleurs nord-vietnamiens sont endommagés ou détruits par l'aviation. Le 3 août, Dean Rusk envoie un télégramme secret à Maxwell Taylor: «Il nous semble que OPLAN-34A commence à énerver Hanoi et l'incident du Maddox est la preuve de sa résistance.» Le Maddox revient le 3 avec son homologue, le Turner Joy, et du 3 au 4 août, les navires sud-vietnamiens bombardent les installations côtières du Nord, «probablement celles que la surveillance électronique du Maddox avaient activées et localisées», observe Kahin. Si les destroyers américains ont été attaqués par des patrouilleurs le même jour, le commandant du Maddox, le capitaine John Herrick, n'en est pas sûr; il envoie par radio le message suivant: «Les rapports sont incertains; aucune observation n'a été faite par le Maddox» - et il recommande «une évaluation complète de la situation avant toute nouvelle action». D'autres éléments confirment qu'aucune attaque n'a eu lieu.»

Le 5 août, le président Johnson dénonce publiquement cette «agression ouverte en haute mer contre les États-Unis d'Amérique» alors que la RDV et la Chine affirment que le «soi-disant incident du Golfe du Tonkin n'a jamais eu lieu». Le 5 août, des avions américains bombardent des installations nord-vietnamiennes et détruisent des patrouilleurs. À la suite du témoignage de Robert McNamara, ministre de la Défense, qui déclare que «le Maddox effectuait une patrouille de routine dans les eaux internationales comme nous en faisons constamment en tous points du globe», le Congrès de Washington vote, le 7 août, une résolution autorisant le président à «prendre toutes les mesures nécessaires pour repousser toute attaque contre les forces américaines et mettre fin à toute autre agression». La résolution est adoptée par 416 voix contre 0 à la Chambre des représentants, et à la majorité absolue moins deux voix au Sénat — celles des sénateurs Wayne Morse et Ernest Gruening. C'est ce texte qui a servi de base pour l'escalade américaine contre le Viêt-nam.

«L'incident du Golfe du Tonkin», observe Hallin, «représente un exemple classique de management de l'information pendant la Guerre froide... En gros ou en détail, tous les reportages de l'incident ont été trompeurs ou falsifiés.» Mais ils correspondent aux besoins de Washington à ce moment crucial. Le New York Times a déjà fait état de missions américaines de sabotage contre le Nord le 23 juillet et rapporté les protestations de Hanoi le 2 août, après des attaques de villages par des avions laotiens; mais ni le New York Times ni le Washington Post ne rappellent ces faits «à l'époque de l'incident ni au cours des semaines suivantes, à part une discrète parenthèse sur les “allégations de Hanoi” [exactes mais ignorées] et une référence marginale de James Reston». Les journaux rapportent «objectivement» les déclarations du gouvernement américain sans les mettre en doute et sans présenter le moindre background à l'affaire. Si les dénégations communistes sont marginalement mentionnées, le déroulement des événements est rapporté comme Washington le souhaite.

Les semaines suivantes, le New York Times publie d'autres brèves références aux «accusations» et aux «allégations» nord-vietnamiennes, mais elles sont écartées par les reporters, alors que les grand titres à la une présentent comme véridique la fausse version de Washington, accompagnée de spéculations diverses sur les raisons pour lesquelles Hanoi a envoyé quelques patrouilleurs attaquer la puissante Septième Flotte américaine. On continue d'ignorer les circonstances de l'incident et les critiques du sénateur Morse, et rien ne vient signaler que le gouvernement puisse douter le moins du monde que l'incident du 4 août est bien reel.

Les hebdomadaires suivent la propagande gouvernementale plus rigidement encore en proposant de dramatiques descriptions de l'incident inexistant du 4 août. Si les critiques précises de Morse et Gruening ont droit à quelques lignes, elles sont aussitôt rejetées — surtout celles de «l'irascible» sénateur Morse. Personne ne prête attention à leur accusation que la Résolution du Golfe du Tonkin a été antidatée. Les réactions chinoises et nord-vietnamiennes sont traitées comme «les rodomontades de communistes pleins de haine et d'hostilité à l'égard des U.S.A.» (Newsweek) et des «explosions de propagande» (U.S. News & World Report). Aucun hebdomadaire ne se demande si l'incident du 2 août n'aurait pas pu être causé par des actions américaines ou si des doutes pourraient subsister à propos de l'attaque du 4 — alors que d'autres faits pertinents avaient déjà été succinctement rapportés ici et là, comme les parachutages de groupes de saboteurs sur la RDV, mentionnés par Time le 31 juillet. Mais sans vérification ni discussion, c'est la version officielle de la vérité qui l'emporte.

El y a pourtant de quoi la mettre en doute à l'époque: la presse étrangère pose immédiatement de sérieuses questions: Le Monde présente les déclarations publiques de toutes les parties et en fait l'analyse. «Ni le New York Times ni le Washington Post n'ont fait ce travail, se contentant d'adopter la fausse version américaine en rejetant les allégations communistes.» Le New Statesman de Londres couvre les deux récits, y compris la version chinoise (exacte) des actions militaires de Saigon ayant précédé l'incident: elle accuse Washington d'avoir provoqué la première action alors que la seconde n'a jamais existé. Le journal conclut, par euphémisme, que «les incidents du Viêt-nam ne paraissent pas aussi simples que les titres veulent bien le dire». Aux États-Unis, la revue I.F. Stone's Weekly et les cinq articles de fond du National Guardian [tous deux plutôt «de gauche»] fournissent la description la plus exacte et la plus complète des faits. Loin de la rhétorique enfiévrée des principaux hebdomadaires, le Guardian reprend calmement les faits connus et demande si l'escarmouche du 2 août a été provoquée et si le soi-disant incident du 4 a bien eu lieu. Il présente les versions communistes et pose les questions pertinentes, tout en rapportant les commentaire du sénateur Morse et les déclarations du général sud-vietnamien Ky sur les missions de sabotage en RDV.

Les grands médias américains, enfermés dans leur chauvinisme, n'ont pas su présenter cet incident crucial avec le minimum de professionnalisme alors qu'un certain scepticisme existait déjà dans les journaux alternatifs de gauche ou dans la presse étrangère. L'analyste des Pentagon Papers décrit ces événements comme «les premiers contre-feux d'importance» et remarque que c'est la «Résolution du Golfe du Tonkin qui a rallié le public américain à toutes les futures actions de son gouvernement».111111 C'est également cet empressement des grands médias à servir de véhicule à la propagande gouvernementale qui poussé le pays dans ce qu'on appellera plus tard «la tragédie vietnamienne». Cette réaction du public et des parlementaires servira de base à l'invasion brutale de 1965 et donnera le feu vert aux stratèges qui craignaient secrètement toute solution politique favorable aux communistes, recherchée par le FLN grâce au «neutralisme» ou à un «gouvernement de coalition» (Maxwell Taylor, 10 août 1964), et qui mettent en garde contre «les magouilles de Saigon et Vientiane avec les Rouges» (John McNaughton, octobre 1964) — c'est-à-dire contre un règlement politique, décrit par les services de renseignements américains comme «la recherche de la victoire par la “coalition neutraliste” plutôt que par les armes». Quand la guerre s'étend au début de 1965 pour sauver la position principe dans le Sud, les médias applaudissent cette application du «principe directeur de la politique étrangère américaine depuis 1945» tel qu'il est défini par le commentateur libéral du New York Times, James Reston: «Aucun État n'utilisera la force ou la menace pour atteindre ses objectifs politiques; parallèlement, les États-Unis useront de leur influence et de leur puissance, si nécessaire, contre tout État qui braverait ce principe.» C'est exactement ce qui se passe au Viêt-nam où «les États-Unis sont en train de mettre en échec les efforts des communistes pour arriver au pouvoir par une habile subversion militaire».

Dans le monde orwellien du journalisme américain, si l'on tente d'obtenir pacifiquement un règlement politique, cela revient à employer «la force militaire» — et l'emploi de la force armée par les États-Unis pour bloquer tout règlement politique devient une noble entreprise au service du
«principe directeur» qui légitime un tel recours.

Voilà comment les États-Unis ont entamé une longue et terrible guerre pour atteindre leurs objectifs en détruisant une grande partie de l'Indochine et en laissant un héritage qui ne sera peut-être jamais effacé. Quand ils acceptent enfin, en 1973, un traité de paix pratiquement identique au consensus vietnamien de 1964 qu'ils ont détruit par la violence, le FLN a été démoli dans le Sud et il ne reste presque rien de l'Indochine à part le Viêt-nam du Nord, qui peut alors dominer toute la région — comme l'avaient prévu depuis longtemps les «enragés des coulisses». La responsabilité des médias dans ces événements tragiques est énorme: leur couverture de l'incident du Golfe du Tonkin et du chèque en blanc donné par le Congrès à l'effort de guerre en est un brillant exemple.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Cette "méthode" ne date pas des années 60. En 1898, l'explosion du cuirassé "Maine" dans un port cubain justifiera l'attaque de Cuba pour la "libérer" des espagnols, alors même que l'on ne saura probablement jamais comment et pourquoi ledit cuirassé a fait explosion...

Depuis, Cuba est un véritable "laboratoire" des manoeuvres douteuses permettant de justifier toute intervention, blocus ou actes terroristes. le nom de Luis Posada Carriles, par exemple, cristallise à lui seul nombre de ces opérations...

Cobab a dit…

« alors, il vient, cet incident de frontière ? »

il est piquant de comparer comment sont relativissés, à juste titres, les « aveux » des tommies prisonniers d'avoir violé la frontière avec le traitement des aveux récents à Guantanamo…

coco_des_bois a dit…

A propos des médias US, as-tu assisté au déchainement contre Rosie O'Donnell ?

En tout cas, merci encore pour cet article qui replace un peu le contexte, et pour ceux qui accordent toujours un crédit aveugle aux actions de Bush et de son padawan Blair... 911, 77 ... même combat.

Anonyme a dit…

à noter qu'en février dernier, Z. Brzezinsky (ancien conseiller de Carter, fondateur de la Trilatérale, … pas vraiment n'importe qui) prévenait le Sénat américain de la possiblité d'« une provocation en Irak ou [d']un attentat terroriste aux États-Unis attribué à l’Iran »…

Byblos a dit…

L'arrestation, puis la libération des 15 soldats britanniques par les autorités iraniennes appellent un certain nombre de commentaires :
1- L'Iran a eu l'air de dire aux anglo-saxons (car c'est d'eux qu'il s'agit) : cela fait un bout de temps que vous laissez planer des menaces sur notre pays. Vous avez envie de goûter à une réédition de l'invasion du Liban? En voici l'occasion. Nous vous attendons. Allez-y.
2- Nous ne plierons pas aux menaces ni à l'arrogance. Vous allez discuter avec un partenaire égal. Vous ne commanderez pas à un valet. Blair a vite compris. Bush, non. Il a dû se taire.
3- La planète entière peut constater, que vos télévisions manipulent l'information ou pas, qu'une prison iranienne n'est pas l'équivalent d'Aboughreib ni de Guantanamo.
4- À l'occasion d'une fête musulmane (le Maouled) conjuguée à une fête chrétienne (Pâques), nous sommes capables de magnanimité.

En conclusion, les plus civilisés ne sont pas nécessairement ceux qu'on pense.

Quelle leçon!