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01 mai 2007

La dernière crasse de Chirac aux Libanais

Certes, l’agitation chiraquienne à l’ONU de ces dernières semaines a fait l’objet de deux articles (le Monde, «Liban: le dernier combat du président Chirac» et le Figaro, «Chirac mène son dernier combat pour le Liban»), mais l’information n’a évidemment provoqué aucun débat public. La France, une nouvelle fois, mène une politique extrêmement agressive à l’encontre de la Résistance libanaise, politique infiniment dangereuse pour le Liban et totalement alignée sur les prétentions américaines et israéliennes au Moyen-Orient, mais on ne doit pas en parler. Ce qui permet aux candidats à la Présidentielle de tous affirmer, benoîtement, que la politique libanaise de la France ne sera pas infléchie.

Je vous livre ici la traduction d’un texte publié le 21 avril dernier par le professeur Rami Zurayk sur le site Scoop – auteur qui tient par ailleurs un blog très intéressant. C’est un texte très accessible; son grand intérêt est d’évacuer le bruit et le brouillage qui permettent d’ordinaire de rendre inintelligibles les débats libanais, et d’exposer ainsi un des aspects fondamentaux du blocage politique au Liban. Le texte permet aussi de se débarrasser de l’invocation permanente de «l’amour de Chirac pour le Liban» qui pollue de manière insupportable les discours médiatiques (tant en France qu’au Liban, voir par exemple la photographie qui accompagne l’article du Figaro). Encore une fois, je tiens à m’excuser d’avoir attendu plus d’une semaine pour traduire ce texte; en ce moment je manque cruellement de temps pour enrichir mon blog.

Le Président français Jacques Chirac est en train d’inciter à de nouveaux affrontements civils au Liban. Depuis des mois, son ambassadeur au Liban, Bernard Émié, injectait des stéroïdes dans les muscles du gouvernement soutenu par les États-Unis. Les Français agissent de concert avec l’administration étatsunienne pour bloquer toute possibilité de parvenir à un compromis entre le gouvernement libanais et l’opposition. Cela, en pratique, paralyse le pays et crée un environnement favorable à l’agitation civile.

La semaine dernière, alors que les Libanais commémoraient le début de la guerre de 1975 sur l’air du «Plus jamais ça», la France soumettait au Conseil de Sécurité de l’ONU une motion aux termes particulièrement forts. Le texte qualifiait ouvertement la Résistance libanaise de «milice» (un terme qui est toujours réfuté par l’État libanais) et appelait à son désarmement. Il faisait explicitement le lien entre les aspirations nucléaires iraniennes et la résistance à Israël. Le projet de résolution est si extrême dans son soutien aux ambitions israéliennes que la Chine, la Russie, l’Afrique du Sud, le Ghana, le Congo, Panama et le Qatar, tous actuellement membres du Conseil de sécurité, s’y opposent.

Que veut Chirac? Pas grand chose: un tribunal international mis en place par le Conseil de sécurité de l’ONU. Le tribunal exercera la vengeance pour le meurtre de son ami et bienfaiteur, Rafiq Hariri, le magnat libano-séoudien qui fut Premier ministre du Liban pendant plus d’une décennie.

Quel est le problème avec un tribunal international soutenu par l’ONU? On a beaucoup écrit sur cet outil supra-judiciaire. Au-delà des complexités liées aux problèmes de souveraineté nationale et aux arguties légales, le problème principal est l’utilisation de tribunal à des fins politiques. La perception actuelle par l’opposition libanaise est que le tribunal ne peut être ni neutre ni objectif (l’ONU étant subordonnée à l’Administration étatsunienne) et que son but principal est de mettre fin à la résistance à l’hégémonie étatsunienne (et israélienne) au Moyen-Orient. En termes simples, une justice internationale biaisée sera utilisée comme une arme pour accomplir ce à quoi ni la diplomatie (la résolution 1559 appelant au désarmement de la Résistance) ni la violence (33 jours de bombardement, de massacre et de destruction du Liban par Israël en juillet-août 2006) ne sont parvenus. Le désarmement de la Résistance permettra l’élimination physique de sa direction et fera disparaître le dernier bastion de l’opposition à la doctrine bushiste de Nouveau Moyen-Orient.

Le Liban est une nation désespérément divisée en confessions qui défendent leurs propres intérêts. Affaiblir une confession va automatiquement renforcer les autres. Le Hezbollah et la Résistance représentent aujourd’hui les chiites au Liban. Éliminer leur direction va automatiquement reléguer les chiites à leur statut traditionnel de classe inférieure.

C’est pour cette raison que beaucoup de Libanais sont très hostiles à un tribunal international soutenu par l’ONU. C’est pour la même raison que beaucoup de Libanais veulent le tribunal international. Le gouvernement libanais soutenu par les États-Unis a envoyé un projet de résolution approuvant le tribunal international au Conseil de sécurité. Pour devenir légale, cette résolution doit être approuvée par le Parlement libanais et contresignée par le Président libanais. C’est là que réside l’impasse actuelle.

Des négociations ont eu lieu pour trouver un compromis entre la création du tribunal international et la protection de la Résistance libanaise contre les prétentions étatsuniennes et israéliennes, mais elles ont été très lentes. Chirac, cependant, est pressé. Il veut obtenir la création du tribunal avant la fin de son mandat en mai 2007. Il a œuvré sans relâche pour faire adopter le tribunal par une résolution spéciale du Conseil de sécurité dans le cadre de l’Article 7 de la Charte de l’ONU. Cela aurait pour effet de déclarer que le Liban est un non-État et de le placer sous le contrôle de l’ONU. C’est aussi la manière la plus sûre de déclencher une guerre civile. L’opposition a prévenu à plusieurs reprises que forcer la création du tribunal international par l’intermédiaire du Conseil de sécurité mènerait au «chaos», un euphémisme désignant le déchaînement de la violence civile. Qu’est-ce que Chirac tirera de cela? Après tout, il s’est opposé à l’invasion et à la destruction voulues par les États-Unis en Irak, et s’en est largement vanté. Est-ce que finalement l’alligator aurait un cœur? Est-ce que son ami Rafiq Hariri lui manque vraiment? Est-ce que ce deuil insurmontable a fait de lui un vigile de la politique? C’est la version colportée par les médias contrôlés par Hariri dans le monde arabe, avec des informations régulières sur les liens d’amitié entre le palais de l’Élysée et la dynastie Hariri.

En réalité, la relation Chirac-Hariri peut être appréhendée sous un angle différent. Dès qu’il aura quitté ses fonctions dans quelques semaines, Chirac sera poursuivi par la justice française pour des affaires de corruption et de «financements» personnels et politiques durant la période où il était maire de Paris. Plusieurs de ses compagnons politiques ont déjà été condamnés à des peines de prison.

Il est très probable que Chirac a reçu des «financements» de la part de son ami milliardaire libano-séoudien. Il est très probable que Chirac n’a pas déclaré cet argent. Chirac avait besoin de fonds. Hariri avait besoin de crédibilité. Et Chirac n’a jamais eu de scrupules à marchander la crédibilité de la France. Il y a quelques semaines, il a remis la Légion d’honneur à Saad Hariri, le fils de feu Rafiq Hariri. Les réalisations de Saad sur la scène politique avant la mort de son père sont bien connues: il a dépensé l’argent de son père entre Riyad, Paris, Monte-Carlo et Washington. Cela vaut bien la Légion d’honneur.

Les Hariri ont toujours besoin du Président Chirac, un allié puissant disposant d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Chirac a sans doute toujours besoin des Hariri, l’une des plus grosses fortunes de la planète, avec des relations tentaculaires pour le soutenir sans ses problèmes judiciaires. Ceci pourrait bien être la face cachée de cette amitié.

Dans ses efforts pour relancer la guerre civile libanaise, Chirac est soutenu par les États-Unis et la Grande-Bretagne. Ils sont heureux de le mener sur la route qu’ils ont eux-même suivi dans leur aventure irakienne, et lui apprendre une dernière lesson avant qu’il ne s’en aille: ne jamais dire «je vous l’avais bien dit» quand on est un politicien corrompu. Le Liban pourrait bien devenir l’Irak de Chirac.
Rami Zurayk est professeur en gestion de l’écosystème à la faculté d’agriculture et de science de l’environnement de l’Université américaine de Beyrouth (AUB). On peut consulter d’autres textes de Rami Zurayk sur son blog: landandpeople.blogspot.com. (Évidemment,) les opinions qu’il exprime dans cet article sont personnelles et ne représentent pas le point de vue de l’AUB.

11 commentaires:

Anonyme a dit…

merci Nidal pour ce texte. j aime bcp ton blogg et je epnse que c est un site indspensable en francais. je ne sais pas ou tu resides mais je serai interessee par prendre contact avec toi. Je fais partie d un groupe de solidarite avec le Liban a Montreal qui s appelle Tadamon! n hesite pas a visiter notre site http://tadamon.resist.ca

tu peux nous ecrire a tadamon@resist.ca

je pense que nous sommes a peu pres sur les memes lignes (voir nos campagnes), ce serait cool de pouvoir en parler ou echanger sur de possibles infos, contacts, collaborations etc.

bonne continuation
doud

Byblos a dit…

Commentaire très, très bref :

Ah, que ça fait du bien de lire un langage VRAI !!!

Et c'est si rare!!!

Byblos

Z. a dit…

Le commentaire de Byblos est-il à prendre au premier, second ou troisième degré ? "Un langage vrai", d'accord, mais on apprécierait qu'il soit tenu en vrai français. Je compte au moins vingt et une fautes, sur un texte d'envrion soixante mots. Je sais que c'est dans l'air du temps, mais tout de même il ne faut pas pousser.
A part ça, dois-je dire que j'apprécie cette nouvelle contribution de ce cher Nidal ?

Cordialement,

Z.

May day a dit…

Merci Nidal pour vos textes en général. J'aime bcp votre blogg également, devenu en quelque(s) moi(s) un site ressource... sur le Liban, que je ne connais pas mais sur lequel du coup j'apprends et sur la marche du monde en général.

Mynto. The day after may day

K. a dit…

Joshua Landis, qui tient le blog Syriacomment, http://joshualandis.com/blog/?p=239
se pose la question de l'avenir du tribunal, dont la tenue serait loin d'etre garantie. Il laisse également entendre que le camp dit du 14 mars repose ses espoirs sur Sarkozy, dont la position vis a vis de ce sujet ne serait pas claire.

2 remarques. Landis semble prendre pour acquise l'élection de sarkozy, et semble croire qu'il pourrait faire preuve d'une certaine "sagesse" politique.

Nidal a dit…

Oui, j'avais vu ça aussi, et ça m'a bien fait rire:

«No one knows whether Sarkozy will choose to follow Chirac's anti-Syria policy, or whether he will decide that the Bush policy of confronting and destabilizing Syria is kaput, much as the Democratic Party in the US has.»

«Personne ne sait si Sarkozy décidera de poursuivre la politique anti-syrienne de Chirac, ou s'il va décider que la politique de Bush d'affronter et de déstabiliser la Syrie est dépassée, un peu comme le parti Démocrate l'a fait aux États-Unis.»

Byblos a dit…

Les liens politiques de Sarkozy avec Bush, officialisés par une visite et des propos des plus étonnants, ses amitiés au sein du gouvernement israélien et des groupes de pression qui le soutiennent en France, ses choix politiques antérieurs, sa dénonciation de la «politique arabe» de la France, mais surtout ses penchants personnels et son tempérament, tout mais absolument tout indique que sa politique consistera moins à s'aligner sur Bush qu'à le pousser dans le dos pour qu'il en fasse plus.

À remarquer l'étrange similitude entre les styles langagiers de l'un et de l'autre. Moi, j'appelle ça «le style voyou». C'est peut-être «tendance» par les temps qui courent.

Anonyme a dit…

bonjour,
apparement ils ont decide de ne pas attendre le second tours des elections francaises....

Les députés de la coalition du 14 mars demande la ratification du TI par le Conseil de Sécurité
02-05-2007
Lors de leur manifestation hebdomadaire place de l'étoile pour réclamer l'ouverture des sessions parlementaire de printemps, les députés de la coalition gouvernementale du 14 mars ont indiqué avoir demandé au conseil de sécurité de rapidement ratifier le projet de création du tribunal international chargé de juger les suspects de l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri suite à l'échec de sa ratification par le parlement libanais

information lu sur libnanews

K. a dit…

L'Orient le Jour (révélé par J. Landis- voir lien plus haut, celui de l'Orient le Jour ayant été désactivé):...la position exprimée récemment par le président du Tribunal pénal international spécial pour la Yougoslavie,Fausto Pokar, (..) estime que « le Conseil de sécurité ne peut adopter le statut d’un tribunal dit mixte sous le chapitre VII de la Charte des Nations unies car le tribunal spécial pour le Liban (…) devra fonctionner selon les lois libanaises pour juger les auteurs des crimes commis localement et qui sont à caractère non international … Par conséquent, soutient l’expert, on ne saurait créer un tribunal mixte sans l’approbation de l’État concerné. Et quand bien même le Conseil de sécurité opterait pour le chapitre VII, l’État libanais devrait en ratifier le statut et la convention bilatérale, selon les procédures constitutionnelles en vigueur. Ce qui, si l’on en croit cette analyse, nous ramènerait, à la case départ, les institutions étant, à ce jour, paralysées."

Anonyme a dit…

quoi de crédible a lire chez quelqu'un qui confond vengeance et justice.....

Byblos a dit…

J'ai vu Strauss-Kahn à la télévision il y a moins d'une minute, commenter la victoire de Sarkozy.

Quelle honte! À 19h.57', il appuyait encore Ségolène Royal. Et à 20h.02', il l'a poignardée dans le dos.

Avec des amis pareils, on est tenté de se dire : Vive les ennemis.