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09 janvier 2009

Destruction de la société palestinienne: le modèle irakien

De nombreux commentateurs critiquent la manière employée à Gaza, sa violence, son terrible coût humain, les destructions massives... Nombreux également s'interrogent sur la possibilité pour Israël d'atteindre son but de guerre annoncé (faire cesser les tirs de roquette depuis Gaza, affaiblir durablement le Hamas...). En réalité, le simple fait de constater que la manière de mener la guerre revient, très exactement, à obtenir l'inverse du but annoncé (le Hamas sera renforcé, la violence durablement ancrée...), devrait mener à comprendre que cela n'est pas du tout la bonne façon d'aborder la question. À moins de prendre les israéliens pour des imbéciles capables de se lancer dans des guerres dont les buts politiques sont aussi évidemment impossibles à atteindre par de tels moyens.

Pour ma part, je pense que le modèle des évenements de Gaza est à trouver en Irak. Une autre guerre généralement analysée de travers, puisque là aussi on part du but de guerre annoncé, la démocratisation, ou d'un autre but suspecté (la prédation des ressources naturelles), pour s'interroger sur les moyens utilisés pour y parvenir.

Or, dans les deux cas, il est certainement plus constructif d'observer la manière de mener la guerre, de voir quels sont les résultats obtenus, de voir si ces résultats découlent logiquement de la manière de procéder, et donc de conclure que le but de la guerre était le résultat obtenu. Ce qui permet d'atteindre plus sûrement aux buts réels (potentiellement inavoués) qu'en partant des buts annoncés (possibles alibis) ou de buts supposés préconçus.

Alain Joxe a publié, en janvier 2007, une des analyses qui me semblent les plus pertinentes sur ce sujet: si l'on considère que le but de guerre réel n'est ni la démocratisation, ni la prédation, mais la destruction de la société irakienne elle-même, alors la guerre d'Irak est un succès terrible.

La «stratégie globale» des États-Unis et sa réalité, par Alain Joxe

L'analyse stratégique ne peut pas prendre au pied de la lettre les déclarations d'intention, même si elles font partie du dossier. On aurait donc tort d'accorder le moindre crédit à l'idée que le but politique de la guerre (le «Zweck», dans le vocabulaire de Clausewitz) n'ait jamais été réellement la démocratisation, car les Etats-Unis n'ont jamais mis en oeuvre aucun des moyens adéquats. En écrasant pratiquement sans combat sous les bombes et les bulldozers les forces armées irakiennes, en détruisant complètement toutes les institutions, en licenciant tous les fonctionnaires, les Etats-Unis ont plongé la société irakienne dans un chaos. Lorsqu'une armée d'occupation n'a pas les moyens d'une présence ubiquitaire répressive, combinée avec une reconstruction, et quand un pays, par ailleurs, regorge d'arsenaux, distribués pour la «défense populaire généralisée» puis récupérés au marché noir des milices confessionnelles, l'occupant est clairement en train de construire le chaos. La construction du chaos n'exige pas un suivi tatillon et policier; au contraire, elle repose sur la libération incontrôlée de toutes les violences, déchaînées par la peur, la précarité et l'insécurité qui règne dans l'état de guerre. Les troupes américaines se sont repliées rapidement dans des positions fortifiées et n'ont plus pratiqué que des expéditions punitives, sans jamais tenir ensuite le terrain. Bain de jouvence nécessaire du «néolibéralisme», le chaos d'Irak peut donc être considéré comme un succès sanglant. S'il requiert aujourd'hui des moyens accrus, c'est pour un nouveau but politique, peut-être hors de portée des Etats-Unis.

Des critiques militaires furent énoncées publiquement par l'armée de terre, au début, par des généraux retraités, réclamant plus d'effectifs, puis par des officiers d'active, réclamant un objectif politique réel. On peut donc dire que le militarisme de Rumsfeld n'est pas un militarisme militaire mais un choix politique. Les militaires voulaient plus de troupes pour réussir la démocratisation: ce sont là des naïvetés militaires. La guerre contre le terrorisme, entamée par Rumsfeld, était et reste pour le président Bush une «guerre de trente ans». Elle conduisait à détruire complètement tout ce qui pouvait encore faire surgir de l'Irak la société arabe, technologiquement la plus avancée du Moyen-Orient ­ un pouvoir d'Etat rationnel et éventuellement démocratique. La destruction permanente de l'Etat est un but politique atteint.
À tort, tous les commentaires actuels sur la guerre d'Irak la font débuter avec l'invasion de 2003.

La crainte de se faire taxer de «théoricien du complot» interdit d'ailleurs aux commentateurs de lier les événements qui ont pourtant frappé le même pays sans discontinuer pendant plus de quinze années (la première guerre du Golfe, l'embargo, l'invasion, le déferlement des mercenaires et des milices...) pour y lire une stratégie globale cohérente. Pourtant, les promoteurs de ces guerres, eux, n'hésitent pas à évoquer une stratégie à long terme:
Lorsqu’un officiel du Pentagone, décrit comme proche des super-hawks du groupe Wolfowitz-Perle, explique à l’Observer que «[n]ous voyons cette guerre comme une guerre contre le virus du terrorisme. Si vous avez un cancer des os, il n’est pas suffisant de couper le pied du patient. Vous devez faire le traitement entier de chimiothérapie. Et si cela signifie qu’il faut s’embarquer dans une nouvelle Guerre de Cent Ans, eh bien c’est ce que nous ferons.»
Pour les irakiens, il est évident qu'il faut, au moins, remonter à la guerre de 1991 (certains remonteront à la guerre contre l'Iran, qui a contribué à épuiser la société irakienne). Une formidable armada bombarde massivement le pays et détruit l'intégralité des infrastructures militaires, mais aussi civiles.

Puis, pendant douze ans, un embargo terrible frappe directement la population civile d'un pays qui n'a déjà plus d'infrastructures. Le coût humanitaire est monstrueux. Sophie Boukhari dresse un rapide bilan dans le Courrier de l'UNESCO en juillet 2000; elle cite le congressiste américain Tony Hall:
Même si les sanctions étaient levées rapidement, les gens que j’ai rencontrés en Irak auraient un sombre avenir, écrit-il. Parce que leurs enfants sont dans un triste état; un sur quatre est mal nourri et un sur 10 dépérit, affamé ou malade. La principale cause de mortalité infantile, la diarrhée, est 11 fois plus répandue en Irak que partout ailleurs et la polio, qui avait été éradiquée du Moyen-Orient, est redevenue une plaie. Les écoles et le système d’assainissement sont ruinés; les hôpitaux manquent d’équipements et de médicaments de base. Les gens ordinaires ont épuisé leurs réserves et leur santé à essayer de survivre avec deux à six dollars par mois... Il faudra attendre une génération avant que la population irakienne se relève.
C'est bien la société irakienne qui est la cible. Un rapport d'information de l'Assemblée nationale indique:
La situation humanitaire en Iraq a conduit plusieurs personnalités à protester contre le statu quo. Plusieurs hauts fonctionnaires des Nations unies ont successivement démissionné afin d'attirer l'attention sur «la destruction d'une société tout entière», selon les termes de Denis Halliday, ancien Sous-secrétaire général et coordonnateur des opérations humanitaires en Iraq, démissionnaire en 1998, et dont la démission a été suivie par celle de son successeur M. Von Sponeck en février 2000. L'on citera encore la démission, l'année dernière, de Mme Jutta Burghardt, responsable du Programme alimentaire mondial en Iraq.
L'invasion de 2003 n'est alors qu'une étape supplémentaire vers la destruction de la société irakienne, et non le point de départ d'une nouvelle «guerre».

Un point largement occulté dans la stratégie américaine est le déferlement de milices et de mercenaires sur le pays. Totalement caché, ou largement sous-évalué (on évoque 40000 mercenaires en 2006), le chiffre apparaît discrètement dans un article du Monde du 11 décembre 2008:
Au terme du traité de sécurité conclu en novembre entre l'Irak et les Etats-Unis, les 163000 «agents privés» actuellement employés par les Américains (ils étaient 230000 en 2006) seront soumis aux lois irakiennes dès le 1er janvier 2009.
Le scandale devrait être énorme, mais ce chiffre est quasiment inconnu du grand public: les américains ont établi en Irak beaucoup plus d'«agents privés» que de troupes régulières: en 2006, il y avait (selon le chiffre connu du Monde) 230000 mercenaires et miciliens en Irak payés par les États-Unis, pour environ 150000 soldats de l'armée américaine. Notoirement, les mercenaires et les miliciens n'amènent jamais la stabilité ou la démocratisation; ils ne peuvent qu'être les outils de la terreur des populations et de la destruction de la société.

Le chaos est ainsi obtenu via une attaque qui ne se limite pas à des campagnes de «shock and awe», dont l'inefficacité pour briser la résistance populaire est connue. Concernant les bombardements stratégiques, leur principal promoteur en 1942, Arthur Harris, les justifiait cyniquement:
Ce but est la destruction des villes allemandes, la mort des ouvriers allemands et l’interruption de la vie communautaire civilisée dans toute l'Allemagne. Il faut souligner que les buts acceptés et fixés de notre politique de bombardement sont les suivant : la destruction des maisons, des services publics, des transports et des vies humaines; la création d'un problème de réfugiés à une échelle inconnue; et la destruction du moral à la fois dans le pays et sur les fronts par peur de bombardements étendus et intensifiés. Ce ne sont pas des sous-produits de tentatives pour frapper des usines.
Les «dommages collatéraux» des bombardements massifs n'ont ainsi jamais été conçus pour être «collatéraux»: ils sont au contraire le but premier des bombardements massifs. Cependant, l'histoire a prouvé que ces bombardements ne sont jamais parvenus à briser la volonté du peuple qui les subit. En revanche, la liste de dommages établie par Harris (destruction des maisons, services publics, réfugiés...) est bien réelle, et elle est aujourd'hui utilisée pour produire un autre effet: instaurer un chaos durable dans la société visée.

Il s'agit d'un type nouveau de stratégie: une attaque systémique de la société elle-même. Outre les infrastructures militaires, c'est avant tout la société qui est brisée, via la destruction de toutes ses composantes: l'économie (jusqu'à la substistance qui est menacée), la santé, la culture, le savoir, l'enseignement, les infrastructures de subsistance civile, l'agriculture, la société civile...

L'arsenal militaire est, selon ce nouveau besoin, complété par une pléthore de spécialistes des sciences sociales. Le scandale des «anthropologues embarqués» éclate fin 2007; le Monde diplomatique titre «L'anthopologie, arme des militaires» en mars 2008.

Alain Joxe l'avait annoncé début 2007: «le chaos d'Irak peut donc être considéré comme un succès sanglant. [...] La destruction permanente de l'Etat est un but politique atteint.»

Revenons en Palestine.

C'est à mon avis cette stratégie irakienne que l'on voit désormais mise en œuvre à Gaza. Le but de guerre doit être ainsi formulé: la destruction de la société palestinienne elle-même. C'est ce que dit par exemple le professeur Salah Abdel-Jawad dans une interview du Monde du 5 janvier 2009:
Il ne s'agit pas simplement de détruire tel ou tel mouvement politique. Sinon pourquoi bombarder les ministères, l'Université islamique et l'Ecole américaine de Gaza? Tout comme le saccage des bâtiments publics opéré en 2002, lors de l'invasion de la Cisjordanie, ces actions participent d'un plan concerté. Il vise à détruire non seulement l'entité politique palestinienne mais aussi et surtout la société. L'objectif est de créer une forme de résignation, d'amertume, d'imposer une violence quotidienne, que les Palestiniens finissent un jour par retourner contre eux.
Témoignage recueilli par Amira Hass (Haaretz, 30 décembre 2008):
«Cette agression n’est pas contre le Hamas. Elle est contre nous tous, contre l’ensemble de la nation.»
Le but? Il est connu depuis longtemps: «une terre sans peuple». Dennis Collin le rappelle dans La Sociale (3 janvier 2009):
Cette situation elle-même n’est pas tombée du ciel. Elle découle directement de la colonisation sioniste en Palestine et de la proclamation de l’État d’Israël en 1948. Les Occidentaux ont pu se dédouaner à bas prix des crimes commis contre les Juifs en payant leur dette sur le dos des Arabes. Le mensonge inventé par la propagande sioniste (la Palestine: « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ») s’est vite heurté à la réalité et la création de l’État juif s’est faite par le massacre des populations civiles (par exemple le massacre de Deir Yassin perpétré par l’Irgoun de l’ancien premier ministre Menahem Begin) et la déportation en masse – ce qu’on n’appelait pas encore « épuration ethnique » nécessaire pour confisquer les terres et les biens des Palestiniens. Bref, une guerre de conquête coloniale typique, dont la nouvelle génération d’historiens israéliens commence à révéler la réalité.
Dans ce texte, il précise:
Ceux qui croient être utiles au peuple palestinien en comparant la politique d’Israël à l’extermination des Juifs par les nazis se trompent tout aussi lourdement. Israël n’a nul envie de détruire les Palestiniens en tant que tels.
C'est un point important. Il ne me semble pas pertinent de parler de génocide, puisque la destruction physique systématique des individus n'est pas possible. En revanche, puisqu'il n'est pas possible ni souhaitable d'éliminer physiquement l'intégralité des individus, la cible est la société palestinienne, qui doit être, elle, totalement détruite. Après avoir nié l'existence du peuple palestinien, les propagandistes israéliens ont nié l'existence d'une «société palestinienne» (on retrouve encore cet argument dans quasiment tous leurs écrits); il suffit donc de réaliser sur le terrain cette négation.

Ça n'est pas irréalisable, comme la destruction de la société irakienne l'a prouvé.

Sans remonter à 1948... on peut tracer une succession d'événements dont la similarité avec les événements irakiens est troublante.

Élections de 2006, le Hamas remporte les élections législatives. Les pays occidentaux s'allient à Israël pour imposer des sanctions lourdes pour punir les mauvais électeurs palestiniens. Les sanctions, déjà, frappent un territoire particulièrement fragile; le Hamas parvient à maintenir un minimum de services publics de santé et d'éducation.

En 2006, bombardements israéliens contre Gaza (opération «Pluies d'été»): l'unique centrale électrique du territoire est détruite. L'IRIN publie en janvier 2009 un intéressant document à ce sujet: «D'où vient l'électricité de Gaza - analyse».

Tout au long de 2006 et 2007, les États-Unis, avec l'accord d'Israël, arment et entraînent la milice de Mohammed Dahlan pour le Fatah. C'est la politique de constitution de mercenaires et de milices, qui changent profondément la nature des forces palestiniennes et leur rapport non seulement à l'occupation, mais aussi à la population. À la mi-2007, le Hamas éjecte le Fatah.

Pendant tout ce temps, Israël et l'Égypte imposent un blocus quasiment total de Gaza. L'inefficacité politique et militaire est évidente, mais l'impact sur la société palestinienne est énorme. Gaza est un enfer environnemental et, en décembre 2008, le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (UNOCHA) décrit le stade avancé de destruction de la société palestinienne: chômage de masse, accès à l'eau potable, aux soins, à l'éducation, à la nourriture, à l'électricité...
Selon un rapport de l'organisme onusien, cette situation est due au blocus imposé par Israël. L'UNOCHA affirme que le taux de chômage dans ce territoire palestinien est passé de 32 % à 49 % en une année.

Les 1,4 million d'habitants de la bande de Gaza ont le plus grand mal à assurer leur subsistance en raison des pénuries en nourriture. Ils sont également privés d'électricité jusqu'à 16 heures par jour.

L'eau potable, dont la qualité est à 80 % inférieure aux normes sanitaires, n'arrive qu'une fois par semaine à la moitié de la population locale, pendant quelques heures seulement.

[...]

Selon le rapport de l'ONU, 40 000 emplois permanents et temporaires ont été perdus dans les secteurs de la pêche et de l'agriculture.

Seulement 23 entreprises industrielles sur les 3900 existantes sont fonctionnelles de façon permanente.

Toujours selon l'organisation onusienne, 70 % des terres agricoles dans la bande de Gaza ne sont plus irriguées. Ce qui conduirait à une désertification.

En raison de l'absence de pièces de rechange et du manque d'électricité, les équipements médicaux sont devenus obsolètes.
En mars 2008, Matan Vinaï, vice-ministre israélien de la défense, promet une «shoah» aux Palestiniens:
Plus les tirs de roquettes Qassam s'intensifieront, plus les roquettes augmenteront de portée, plus la shoah à laquelle il s'exposeront sera importante, parce que nous emploierons toute notre puissance pour nous défendre.
Les bombardements et l'invasion actuels ne doivent plus alors être considérés, comme dans le cas de l'Irak, que comme une des étapes vers la destruction totale de la société palestinienne, et non comme un événément guerrier répondant à des objectifs propres. La succession des événements à Gaza est, en raccourci, très similaire aux événements qui ont frappé l'Irak: bombardements initiaux et destruction des infrastructures, blocus total, installation de mercenaires et de milices, et à nouveau une phase de bombardements achevant de détruire ce qui subsistait (et éventuellement relancer un nouveau cycle de délabrements sociétaux et d'affrontements miliciens).

Et à nouveau: «le chaos [...] peut donc être considéré comme un succès sanglant. [...] La destruction permanente de l'Etat est un but politique atteint.» Et les israéliens pourront clamer: «il n'existe pas de société palestinienne».

C'est un crime de sociéticide.

08 janvier 2009

Le sionisme est passible de cinq ans de prison

Me sentant affreusement impuissant face à l'horreur de la guerre israélienne contre la population de Gaza, je me permets néanmoins de suggérer une piste (relativement) anecdotique sur le front de la propagande: utiliser l'article 24 de la loi du 29 juillet 1881 réprimant l'apologie de crime de guerre.

Et poursuivre sur cette base les Glucksman, BHL, Val et autres propagandistes des crimes israéliens.

Le billet d'Alain Gresh publié ce matin me permet d'expliciter cette idée:

  1. un certain nombre de personnalités onusiennes et/ou à forte crédibilité diplomatique qualifient les actions israéliennes à Gaza de crimes de guerre, parfois même de crimes contre l'humanité;
  2. un certain nombre d'articles des conventions de Genève interdisent explicitement des faits de guerre, clairement commis par l'armée israélienne en ce moment même, faits qui constituent par définition des crimes de guerre;
  3. les éditorialistes pro-sionistes se répandent dans la presse en longs commentaires justifiant ces faits de guerre; dans les deux exemples cités par Alain Gresh, on est quasiment dans la justification générale du crime de guerre...
Seront punis de la même peine [cinq ans de prison et 45000 euros d'amende] ceux qui, par l'un des moyens énoncés en l'article 23, auront fait l'apologie des crimes visés au premier alinéa, des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité ou des crimes et délits de collaboration avec l'ennemi.
Pour être plus clair sur ce que signifie «apologie», voici un passage d'un arrêt de la cour de cassation du 7 décembre 2004:
Un écrit qui présente comme susceptibles d'être justifiés des actes constitutifs de crimes de guerre doit être considéré comme apologétique et l'intention coupable se déduit du caractère volontaire des agissements incriminés.
Comme on peut le constater, «apologie» a un sens très large: «qui présente comme susceptibles d'être justifiés».

Il n'est donc pas nécessaire de présenter sous un jour favorable le crime lui-même (genre: «tirer sur une école n'abritant que des femmes et des enfants arabes, c'est vachement bien»), il suffit de le présenter comme «susceptible d'être justifié». Ce qui, me semble-t-il, constitue l'essentiel de la détestable littérature de nos gugusses.

Notez que j'exclue pour l'instant l'utilisation de la négation de crime contre l'humanité, qui me semble juridiquement beaucoup plus contraignante (il faut, si je ne me trompe, que le crime contre l'humanité ait déjà été défini comme tel par une juridiction spécifique). L'apologie de crime de guerre me semble beaucoup plus «souple».

Quel intérêt? J'en vois plusieurs:

Le premier intérêt est tout bonnement d'utiliser cet argument: justifier la guerre israélienne contre Gaza, c'est faire l'apologie de crimes de guerre. Que ces plumitifs abjects soient associés à cette l'idée simple: «et maintenant, je m'en vais vous faire l'apologie de crimes de guerre». En se souvenant que c'est d'ordinaire une spécialité de facho.

Le second intérêt est d'essayer d'obtenir par ce biais une qualification de crime de guerre devant un tribunal français pour les faits de guerre israéliens. Les conseils d'un juriste seraient ici bienvenus, parce que ça n'est pas ma spécialité. Mais il me semble qu'en l'occurrence, il n'est pas nécessaire d'un procès séparé (un premier pour établir les crimes de guerre, l'autre pour établir l'apologie): je crois bien qu'on peut dans le même temps poursuivre pour apologie et montrer l'existence des crimes de guerre lors de la démonstration de l'apologie elle-même.

Je ne vois d'ailleurs pas bien comment une juridiction française pourrait être directement saisie pour juger, dans l'absolu, de crimes de guerres qui ne concerneraient pas directement des ressortissants français. En revanche, poursuivre des personnalités qui s'expriment dans les médias français pour apologie de crimes de guerre, cela me semble une méthode possible pour obtenir cette qualification de crimes de guerre pour les massacres perpétrés par les israéliens.


17 novembre 2008

Sarkozy, auto-portrait en César

Ce dimanche, Claude Asko et son JDD présentent Sarko comme le nouveau génie bienfaiteur de notre planète. La légende (l'immense Georges donne l'accolade au petit Nicolas) de l'illustration est trop mignonne: «Parmi les dirigeants des pays les plus puissants du monde, Nicolas Sarkozy a imposé son style.» Lire les commentaires d'Article 11 et d'André Gunthert (à noter: illustration géniale).

Une dépêche de l'AFP semble pourtant être passée inaperçue il y a quelques jours (13 novembre). Recevant à l'Élysée le «prix du courage politique» décerné par le revue Politique internationale, Sarkozy semble s'être surpassé pour s'auto-parodier. Il devient difficile, même pour Asko, d'écrire des éditoriaux atteignant le niveau de ridicule de notre président lui-même.

Le président français Nicolas Sarkozy a vanté jeudi sa politique étrangère qui a permis, selon lui, d'éviter une offensive militaire russe sur Tbilissi, en finir avec la «guerre au Liban», libérer les infirmières bulgares en Libye et Ingrid Betancourt de la jungle colombienne.

Il a écorché au passage la prudence du président américain George W. Bush dans la crise russo-géorgienne, en recevant à l'Elysée l'édition 2008 du «prix du courage politique» décerné par la revue Politique internationale.

«Lorsque le 8 août, il a fallu partir pour Moscou et pour Tbilissi, qui a défendu les droits de l'Homme?», a demandé M. Sarkozy.

«Est-ce que c'est le président des Etats-Unis qui a dit “c'est inadmissible”? Ou est-ce que c'est la France qui a maintenu le dialogue avec M. Poutine, M. Medvedev et M. Saakachvili?», a-t-il poursuivi, à la veille de son départ pour le sommet du G20 sur la crise financière à Washington.

«Je me souviens de l'appel du président américain disant la veille de notre départ à Moscou: “n'y va pas, ils (les Russes) veulent aller à Tbilissi, ils sont à 40 km. N'y va pas, dénonce”. Nous y avons été avec Bernard Kouchner, comme par hasard, alors que nous y étions, le cessez-le-feu a été annoncé», a ajouté le chef de l'Etat français.

Quelques jours après le début du conflit militaire entre la Russie et la Géorgie, le président en exercice de l'Union européenne (UE) s'est rendu le 12 août à Moscou et à Tbilissi pour y négocier un plan de paix et un cessez-le-feu accepté dans la foulée par les deux belligérants.

Certains critiques, notamment parmi les pays européens de l'Est membres de l'UE, ont estimé que ce plan faisait la part belle à la Russie et regretté qu'il ne défende pas explicitement l'intégrité territoriale de la Géorgie.

Le président géorgien Mikheïl Saakachvili a aussi égratigné jeudi Nicolas Sarkozy en lui demandant, quelques heures avant un entretien prévu dans l'après-midi à la veille d'un sommet UE-Russie à Nice, de «garder des principes» et de ne pas céder à la «realpolitik».

Nicolas Sarkozy a tout aussi fermement rejeté les critiques sur d'autres dossiers internationaux.

«Si n'avions pas pris le risque de la paix et des droits des Libanais à vivre libres en invitant Bachar al-Assad, ce serait toujours la guerre au Liban», a-t-il lancé à ceux qui lui ont reproché d'avoir invité le numéro un syrien à Paris puis de s'être rendu à Damas.

«J'avais promis pendant ma campagne électorale qu'on libérerait les infirmières (bulgares détenues par la Libye). C'est la France qui les a libérées. Est-ce que vous croyez qu'on peut faire sortir de prison quelqu'un sans parler avec les geôliers?», a poursuivi Nicolas Sarkozy pour justifier son déplacement à Tripoli chez le numéro un libyen Mouammar Kadhafi.

À la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien en juillet 2007, certains avaient reproché au président français de s'être approprié les lauriers de ce succès en minimisant les efforts d'autres pays de l'UE.

«Est-ce qu'il y avait une chance de la sortir si la France n'avait pas fait d'Ingrid Betancourt un objectif central de sa politique? Aucune», a enfin lâché Nicolas Sarkozy.

07 novembre 2008

Faute de pire

Tout le monde n'est pas baba de bonheur suite à l'élection d'Obama. Et non, je ne dis pas ça parce que certains Français bien en vue aiment soudainement les noirs. Et ça n'est pas parce que ça aurait (peut-être) été pire avec McCain qu'Obama devrait susciter un aussi formidable espoir.

En juin dernier, le discours d'Obama devant l'AIPC m'avait sidéré («L'AIPAC crie, Obama aboie»). Quelques jours avant l'élection, Bakchich a publié deux articles particulièrement inquiétants concernant le cercle le plus proche d'Obama, Rahm Emanuel et Denis Ross: «“Rahm-bo” futur dir'cab de Barack Obama» et «Le principal conseiller d'Obama est un faucon anti-Iran». Revenant sur le choix de Rahm Emanuel, Alain Gresh, inquiet, préfère attendre avant de se faire une opinion.

Un participant au forum du blog de Gresh signale par ailleurs un article décrivant les liens de cette équipe avec les grandes boîtes de la finance: «Rahm Emanuel: Wall Street's man in the White house»:

Goldman Sachs and JP Morgan are also in Emanuel’s top-five career sources of campaign cash. As reported by the Center for Responsive Politics, Emanuel received more money from the securities and investment industry—$600,500 as of September 30—than did any other member of the U.S. House, and more than two presidential candidates (including Joe Biden) and the chairman of the Senate Finance Committee.
Angry Arab, dès le 5 novembre, annonce qu'il va désormais se consacrer à l'«Obama bashing»:
À ceux qui ont soutenu Obama: vous allez être déçus et vous vous souviendrez de mon avertissement. Souvenez-vous en quand Obama approuvera une guerre israélienne contre un camp de réfugiés et contre un village du Liban, et qu'il qualifiera cela d'auto-défense. Souvenez-vous de moi lorsqu'Obama pleurera la mort d'Israéliens et célébrera la mort d'arabes et de musulmans. Souvenez-vous en quand il ordonnera la première campagne de bombardement contre un zone isolée du Pakistan. Souvenez-vous en quand il trahira les pauvres au profit de Wall Street. Souvenez-vous en quand il trahira les aspirations des noirs au profit de la classe moyenne blanche qui est maintenant le principal souci du parti démocrate. Souvenez-vous en quand Obama ne se battra pas pour son plan de réforme de la santé et qu'il ne réalisera aucune de ses promesses. Souvenez-vous en quand il respectera sa promesse de campagne de s'opposer au mariage gay. Souvenez-vous en quand il continuera à mettre l'échec de l'occupation américaine en Irak sur le dos du peuple irakien lui-même.
Tiens, et je me souviens que j'ai déjà évoqué Joseph Biden ici (septembre 2007), au sujet de sa volonté de résoudre la guerre en Irak en proposant un plan de partition de l'Irak, parachevant ainsi l'œuvre des néo-conservateurs.

Un texte me semble résumer beaucoup des inquiétudes que l'on peut légitimement avoir suite à l'élection. Il s'agit d'un texte publié par Ralph Nader (qui a financé sa campagne, je le rappelle, en vendant la recette du Houmous de sa mère) le jour même de l'élection: «An Open Letter to Barrack Obama, Between Hope and Reality». Je vous livre ici une traduction maison (les liens hypertexte sont de mon fait, ils ne figurent pas dans la version originale):
Cher sénateur Obama,

Pendant les presque deux années de votre campagne présidentielle, les mots «espoir et changement», «changement et espoir» ont été votre slogan. Cependant, il y a une grande différence entre ces objectifs et votre propre personnage politique, personnage qui succombe aux groupes de pression qui ne veulent ni «changement» ni «espoir», mais seulement le maintien d'un status quo dans la répartition des pouvoirs.

Bien plus que le sénateur McCain, vous avez reçu des contributions énormes et sans précédent de la part des intérêts des entreprises, de Wall Street et, plus intéressant encore, des cabinets d'avocats du droit des affaires. Jamais auparavant un candidat démocrate n'était parvenu à une telle suprématie sur son opposant républicain. Pourquoi, en dehors de votre soutien inconditionnel au plan de sauvetage de Wall Street à hauteur de 700 milliards de dollars, est-ce que les grandes entreprises ont autant investi sur le sénateur Obama? Serait-ce parce que vos états de service en tant que sénateur de votre État, au Sénat américain et lors de votre campagne présidentielle (en faveur de l'énergie nucléaire, des usines à charbon, des forage offshore, des subventions aux entreprises - dont le «1872 Mining Act» - et évitant tout programme d'envergure pour combattre la vague de crimes économiques et limiter un budget militaire pharaonique et inutile, par exemple) ont déjà prouvé que vous étiez leur homme?

Pour faire avancer le changement et l'espoir, il faut une personnalité présidentielle qui ait du caractère, du courage, de l'intégrité - pas de la connivence, de l'accommodement et de l'opportunisme à courte-vue. Prenez, par exemple, votre transformation d'un défenseur éloquent des droits des Palestiniens, à Chicago avant que vous ne vous présentiez au Sénat, en un acolyte, un pantin du lobby extrémiste de l'AIPAC, qui soutient l'oppression militaire, l'occupation, le blocus, la colonisation et la confiscation de l'eau, depuis des années, contre le peuple palestinien et leurs territoires réduits de Cisjordanie et Gaza. Eric Alterman a résumé plusieurs sondages en décembre 2007 dans un numéro de The Nation, montrant que les positions de l'AIPAC sont rejetées par la majorité des juifs américains.

Vous savez très bien que c'est seulement quand le gouvernement des États-Unis soutient les mouvements de la paix israéliens et palestiniens, ce qui a conduit il y a quelques années à une solution détaillée à deux États (qui est soutenue par une majorité d'israéliens et de Palestiniens), qu'il y aura une possibilité de résolution pacifique de ce conflit de plus de 60 ans. Malgré cela vous vous alignez avec les tenants de la ligne la plus dure, au point que dans votre discours infâme et humiliant à la convention de l'AIPAC, juste après votre nomination par le parti démocrate, vous soutenez une «Jérusalem indivisible» et vous vous opposez aux négociations avec le Hamas - le gouvernement élu à Gaza. Une fois encore, vous avez ignoré la volonté du peuple israélien qui, dans un sondage du 1er mars 2008 publié par le quotidien respecté Haaretz, montre qu'à 64% des israéliens étaient favorables à «des négociations directes avec la Hamas». S'aligner sur les plus durs de l'AIPAC, c'est ce qu'un des nombreux intellectuels palestiniens qui réclament le dialogue et la paix avec le peuple israélien a décrit ainsi: «L'antisémitisme aujourd'hui, c'est la persécution de la société palestinienne par l'État israélien.»

Durant votre voyage en Israël cet été, vous avez consacré à peine 45 minutes de votre temps aux Palestiniens, sans conférence de presse, et aucune visite dans un camp de réfugiés palestiniens qui aurait pu attirer l'attention des médias sur la brutalisation des Palestiniens. Votre séjour a soutenu le blocus cruel de la bande de Gaza, au mépris du droit international et de la Charte des Nations Unies. Vous vous êtes préoccupé des pertes dans le sud d'Israël, où les pertes de l'année dernière se sont élevées à une victime civile pour 400 victimes palestiniennes dans la bande de Gaza. Au lieu d'une prise de position politique qui aurait rejeté toutes les violences et leur remplacement par l'acceptation de la proposition de la Ligue arabe de 2002 qui permettrait un État palestinien viable dans les frontières de 1967 en échange du rétablissement de relations économiques et diplomatiques complètes entre les pays arabes et Israël, vous avez tenu le rôle d'un piètre politicien, laissant l'endroit et les Palestiniens avec un sentiment de choc et un peu de crainte («much shock and little awe»).

David Levy, un ancien négociateur de paix israélien, a décrit votre voyage succinctement: «Il y presque une démonstration volontaire de dédain pour le fait qu'il y a deux versions de l'histoire, ici. Cela peut le servir comme candidat, mais pas comme Président.»

Le commentateur américano-palestinien Ali Abunimah a noté qu'Obama n'a pas émis une seule critique d'Israël, «de sa poursuite de la construction de colonies et du mur, de ses barrages qui rendent la vie impossible à des millions de Palestiniens... Même l'administration Bush a récemment critiqué l'utilisation par Israël de bombes à fragmentation contre les civils libanais [lire www.atfl.org pour plus d'informations]. Mais Obama a défendu l'agression israélienne contre le Liban comme l'exercice de “son droit légitime à se défendre”».

Dans de nombreux éditoriaux, Gideon Levy, écrivant dans Haaretz, a fermement critiqué les agressions du gouvernement israélien contre les civils à Gaza, notamment les attaques «au cœur de camps de réfugiés surpeuplés... avec d'horribles bain de sang», au début de 2008.

L'auteur israélien et défenseur de la paix Uri Avnery a décrit le passage d'Obama devant l'AIPAC comme: «battant tous les records d'obséquiosité et de servilité», ajoutant qu'Obama «est prêt à sacrifier les intérêts américains les plus basiques. Après tout, c'est un intérêt vital pour les États-Unis d'arriver à une paix israélo-palestinienne, ce qui lui donnera le moyen de gagner le cœur des populations arabes, de l'Irak au Marc. Obama a nui à son image dans le monde musulman et a hypothéqué son avenir - s'il devient le président élu», expliquant encore: «Ce dont on peut être certain: les déclarations d'Obama à la conférence de l'AIPC sont très, très mauvaises pour la paix. Et ce qui est mauvais pour la paix est mauvais pour Israël, mauvais pour le monde et mauvais pour le peuple palestinien.»

Une autre illustration de votre manque de caractère est la façon dont vous avez tourné le dos aux américains musulmans dans ce pays. Vous avez refusé d'envoyer des représentants parler aux électeur lors des événements qu'ils ont organisés. Après avoir visité de nombreuses églises et synagogues, vous avez refusé de visiter une seule mosquée en Amérique. Même George W. Bush a visité la Grande mosquée de Washington DC après le 11 Septembre pour exprimer de nobles sentiments de tolérance devant un important groupe religieux d'innocents.

Bien que le New York Times a publié un grand article le 24 juin 2008 intitulé «Les électeurs musulmans détectent un camouflet de Obama» (signé Andrea Elliott), citant des exemples de votre aversion pour ces Américains qui viennent de tous les milieux, qui servent dans les forces armées et qui travaillent pour vivre le rêve américain. Trois jours plus tôt, l'International Herald Tribune a publié un article de Roger Cohen intitulé «Pourquoi Obama devrait se rendre dans une mosquée.» Aucun de ces commentaires et rapports n'a changé votre fanatisme politique contre les musulmans américains - même si votre père était un musulman du Kenya.

Rien n'a peut-être mieux illustré votre manque total de courage polique ou même une version allégée de ce trait de caractère que votre capitulation face aux demandes des tenants de la ligne dure pour interdire à l'ancien président Jimmy Carter de parler lors de la Convention nationale des démocrates. C'est une tradition pour les anciens présidents, et elle a été accordée en prime time à Bill Clinton cette année.

Voici un président qui a négocié la paix entre Israël et l'Égypte, mais son récent livre pressant la superpuissance israélienne dominante à éviter l'Apartheid des Palestiniens et à faire la paix a suffit à le mettre sur la touche. Au lieu d'un important discours à la nation par Jimmy Carter sur ce problème international, il a été relégué à une promenade à travers la scène sous un «tonnerre d'applaudissements,» à la suite de la diffusion d'un film sur le travail du Centre Carter après Katrina. Honte à vous, Barack Obama!

Mais votre comportement honteux s'est étendu à d'autres questions de la vie américaine. (Lire l'analyse factuelle par son co-listier, Matt Gonzalez, sur www.votenader.org.) Vous avez tourné votre dos aux 100 millions d'américains pauvres composés de blancs, d'afro-américains et de latinos pauvres. Vous avez toujous parlé d'aider la «classe moyenne», mais avez systématiquement oublié de mentionner les «pauvres» en Amérique.

Si vous étiez élu Président, il faut que cela soit plus qu'une ascension sociale sans précédent à la suite d'une campagne brillamment sans scrupules qui a parlé de «changement» tout en démontrant une obéissance objective à la concentration des pouvoirs dans les mains des «suprémacistes des grandes entreprises» («corporate supremacists»). Cela devrait être : rendre le pouvoir confisqué par quelques uns à tous. Cela devrait être une Maison Blanche présidée par un homme noir qui ne tourne pas le dos aux opprimés d'ici et d'ailleurs, mais affronte les forces de la cupidité, le contrôle dictatorial des travailleurs, des consommateurs et les contribuables, et la militarisation de la politique étrangère. Cela doit être une Maison Blanche qui transforme la politique américaine - en commençant par le financement public des élections (au travers d'une démarche volontariste) - et en permettant aux petits candidats d'avoir une chance d'être entendus dans les débats et dans la plénitude de leurs limités droits civiques actuellement limités. Appelez cela une démocratie compétitive.

Votre campagne présidentielle a montré encore et encore des prises de positions lâches. Certains disent qu'on ne peut tuer l'espoir («Hope springs eternal»). Sauf quand la «réalité» la consume chaque jour.

Sincèrement,
Ralph Nader,
3 novembre 2008

10 octobre 2008

Le Rrrizbollah aime le rrroumous

La grande actualité politique du monde me donne l'occasion de faire enfin ce billet que je voulais écrire depuis un moment...

«Touche pas à mon houmous, avertit le Liban» nous dit l'AFP:

«“Ce qui me révolte avec Israël c'est qu'ils commercialisent le houmous comme étant un produit traditionnel israélien alors qu'il est clair qu'il s'agit d'un produit libanais”, déclare Ramez Abi Nader, un membre de l'association.»
Faites le test, demandez à un libanais de vous dire «ce qui le révolte avec Israël», vous n'allez pas être déçu. Le Guardian trouve également l'affaire passionnante. Évidemment c'est idiot: certes le houmous n'est pas israélien, mais il n'est pas non plus libano-libanais. Rami Zurayk le rappelle aimablement: «Drop the chauvisinism.» Et je vous donne un lien vers l'Académie syrienne de gastronomie pour achever d'enquiquiner mes amis libanais.

Quand au taboulé, je dois malheureusement informer mes (rares) lecteurs libanais que, pour les Français, c'est une espèce de salade au couscous sans goût et sans saveur servie tiède dans un tupperware. Ça se mange, difficilement, en pique-nique agrémenté d'une tomate écrasée au fond du sac à dos, un œuf cuit dur et un sandwich dont la mayonnaise a coulé en dehors du papier-plastique. Et c'est rigoureusement impossible à échanger avec vos petits camarades dont la maman, moins soucieuse d'équilibre alimentaire, a garni le sac d'un grand paquet de Mars et de Milky Way.

Pour le baba ghanouge, une plaisanterie raconte qu'en Égypte, si une femme demande à son mari ce qu'il veut manger pendant la saison de l'aubergine, il a le droit de demander le divorce.

De toute façon, n'importe qui sait parfaitement que le meilleur houmous n'est ni libanais ni syrien ni palestinien: «le meilleur houmous, c'est celui de ma mère». Par exemple, pour Ralph Nader, hé bien, c'est celui de... devinez qui.

Cependant, ce qui est remarquable, c'est que les arabes prononcent «hhoumous» avec un «h» expiré, tandis que les israéliens le prononcent «rrroumous» avec un «r» roulé façon jota espagnole. Et c'est ça qui énerve vraiment les libanais. Passe encore que les israéliens aiment un plat libanais-palestinien-syrien-égyptien, mais qu'ils le prononcent «rrroumous» constitue le véritable outrage!

J'en arrive à ce sujet dont je voulais vous causer depuis un moment...

Savez-vous comment on peut reconnaître un journaliste qui vient soit de se faire expliquer le danger islamiste, la dhimmitude et l'Eurabia par l'ambassadeur d'Israël à Paris, soit de trouver l'inspiration après plusieurs heures de visionnage de Guysen TV? C'est très simple, et il n'est pas nécessaire de recourir à une théorie du complot trop compliquée. Ce journaliste se reconnaît aisément: il dit «Rrrezbollah» (ou, pire, «Rrrizbollah») et «Rrramas», au lieu de «Hhezbollah» («h» expiré) et «Hhamas» (même «h» expiré).

Cette lettre n'est pourtant pas difficile à prononcer. Comme l'explique le père André d'Alverny («Cours de langue arabe», dans les années 1950 -- extrait véridique, je le recopie texto du bouquin):
C'est une très forte expiration du fond de la gorge, mais sans frottement; elle ressemble au souffle du caméléon.
Le souffle du caméléon, donc. Comme dans «hip hip hip hourra».

Bref, n'importe qui dira: «Hhassan Nasrallah du Hhezbollah aime le Hhoumous». Si un éditorialiste analyse: «Rrrassan Nasrallah du Rrrizbollah aime le Rrroumous», maintenant vous le savez: c'est un thuriféraire du sionisme.

C'est d'autant plus idiot, pour les analystes sionistes, de se faire piéger aussi facilement que, par ailleurs, il ne leur viendrait pas à l'idée de prononcer «Rafiq Rrrariri». C'est la même lettre. Au pire, ils diront «Rafikariri» d'une seule traite, mais pas «Rrrariri». (Pourtant, Rafiq Rrrariri aimait beaucoup le rrroumous.)

Prononcer «Rrrizbollah», ça vous trahit le propagandiste sioniste aussi sûrement que s'il disait «Eretz Yisrael» au lieu de «régime illégitime qui occupe al-Quds» au journal de 20 heures...

Rien à voir, mais il est plaisant de constater que, lorsqu'un français parle de Carlos Ghosn, aucun libanais ne sait de qui il parle («Carlos Guausne?»). Je ne sais pas, d'ailleurs, pourquoi ça se translittère «Ghosn». Parce que là, vous avez le droit de rouler les «r» comme n'importe mangeur de rrroumous: ça se prononce quelque part entre «Rrroussoune» et «Rrressen». Perso, je trouve que «Carlos Roussoune», ça a de la gueule.

Au fait, est-ce que Carlos Roussoune aime le hhhoumous? Il se trouve que oui: et celui qu'il préfère, c'est celui de... sa femme (Rita Roussoune, restaurant «My Lebanon» à Tokyo).

Sur ce, sahten.

01 octobre 2008

Risque politique de la crise ?

Publié hier, un article de Christian Chavagneux pour «Alternatives économiques» me donne envie de prolonger les questions de mon précédent billet. En effet, si l'aspect moral du plan est souvent discuté (sous l'angle «prendre aux pauvres pour donner aux riches»), je trouve regrettable que l'aspect politique soit assez systématiquement oublié. C'était l'objet de mon billet.

Christian Chavagneux soutient le «plan Paulson» avec un enthousiasme qui laisse coi. Le titre du billet («Le rejet du plan Paulson plonge la finance dans une double crise») est confirmé dans le chapeau («Le rejet du plan Paulson par la majorité des parlementaires américains a plongé la finance internationale, y compris l’Europe, dans un gouffre dont il est difficile de savoir comment elle va sortir.»). L'article rappelle pourtant, plus loin, l'évidence: la (double) crise précède le rejet du plan Paulson, et non l'inverse. Alors pourquoi ce titre et cette introduction?

Les deux derniers paragraphes sont assez étonnants.

Si 700 milliards de dollars peuvent être engagés, il n'est pas certain que le gouvernement aura besoin d'utiliser toute cette somme. De plus, une fois la crise passée, certains des actifs achetés vont voir leur valeur augmenter et le gouvernement pourrait même gagner de l'argent sur certaines transactions. De plus, la dernière version du plan prévoit que le gouvernement se voit offert en garantie la possibilité d'acheter des actions des banques qu'il aide. Ainsi, si la situation des banques s'améliore, le gouvernement peut vendre les actions et gagner de l'argent pour rembourser le coût du plan. Enfin, et ce n'était pas la moindre des avancées, le plan prévoit une revue de l'application du plan 5 ans après et permet au gouvernement de taxer le secteur financier si le coût budgétaire final s'avère important.
Si je lis bien, ce plan est tellement bon que:
  1. c'est un plan à 700 milliards qui coûtera moins de 700 milliards;
  2. en plus, à la fin, on va récupérer une bonne partie de de cet argent;
  3. et même le gouvernement pourrait bien «gagner de l'argent pour rembourser le coût du plan».
C'est la fête!

Mais alors, pourquoi un aussi bon plan a-t-il été initialement rejeté?
Ce plan, nécessaire, a été rejeté par 228 parlementaires, 95 démocrates et 133 républicains. On savait depuis le début que des démocrates allaient refuser le plan et on attendait une mobilisation des républicains. Celle-ci a bien eu lieu mais pour rejeter le plan. D'une irresponsabilité totale au regard de l'histoire et de leur pays, ces parlementaires ont refusé le plan pour deux raisons. Soit par pure idéologie, le qualifiant de « socialisme financier ». Soit parce qu'élus avec une faible marge et devant se représenter début novembre devant des électeurs réticents au fait d'aider Wall Street, ils ont préféré rejeter le plan plutôt que d'en expliquer la nécessité. La violence du rejet du plan, de Paulson et de l'autorité de George W. Bush, a été telle que 18 % des parlementaires républicains partant en retraite, et donc sans enjeu électoral, ont tout de même voté non.
À nouveau, si je lis bien: les élus américains l'ont refusé, c'est parce que:
  1. ce sont des idéologues (hum... des élus du peuple rejettent un plan pour des motifs politiques alors que ce plan est économiquement «nécessaire»; est-ce désormais un argument valable dans «Alternatives économiques»?);
  2. ce sont des démagogues qui cherchent à se faire réélire (ce qui est mal);
  3. même ceux qui ne sont ni idéologues et qui ne cherchent pas à se faire réélire sont contre (bon: «18% des parlementaires républicains partant en retraite», ça doit faire deux personnes à tout casser, genre 2 sur 11 ça fait 18%): ça prouve bien quelque chose mais je ne sais pas exactement quoi. 82% des parlementaires républicains (genre: 9 sur 11) qui partent en retraite ont voté pour, mais ça, ça ne prouve pas grand chose (personnellement, si 82% des républicains sont pour, j'aurais tendance à trouver ça suspect, mais c'est une autre histoire).
Le Diplo a posté, au même moment, une «valise diplomatique» qui rend tout de même moins «idéologue», «démagogue» et indéfendable le choix de certains parlementaires:
En pleine campagne électorale, de nombreux parlementaires ont mesuré l’ampleur du ressentiment populaire devant un plan qui, aux frais du contribuable, efface les pertes des banques, alors que rien d’aussi massif n’avait été prévu quand des centaines de milliers d’Américains furent précipités dans la faillite par la baisse de leurs actifs immobiliers.

[...]

Au-delà de l’horreur que peut inspirer à ces derniers un engagement supplémentaire de la puissance publique (un républicain est, théoriquement, en faveur du « moins d’Etat » et des comptes en ordre…), leur vote négatif s’explique par le caractère autoritaire et précipité de la décision qu’on voulait leur faire prendre
Une autre question devrait être, à mon avis, posée. Elle rejoint mes questions sur les risques politiques induits par la crise: dans quelles conditions peut-on à nouveau donner des pouvoirs aussi grands à l'administration Bush, sachant à quel point cette administration est capable d'abuser du moindre pouvoir qui lui est confié, et à quel point ces abus de pouvoirs sont les réussites que l'on sait?

Les trois hommes qui auraient la main directe sur ce pactole de plus de 700 milliards de dollars, ce sont:
  • Henry Merrit «Hank» Paulson Jr., «United States Treasury Secretary» (je préfère ici ne pas traduire les noms des fonctions officielles et des institutions pour éviter les contresens), nommé par Georges W. Bush le 30 mai 2006;
  • Ben Shalom Bernanke, «Chairman of the Board of Governors of the United States Federal Reserve», nommé par Georges W. Bush le 1er février 2006; il est à noter que tous les membres du Board of Governors actuels ont pris leur poste sous la présidence de Georges W. Bush;
  • Christopher Cox, «Chairman of the Securities and Exchange Commission», nommé par Georges W. Bush le 3 août 2005.
Un des articles du plan donnait l'ampleur de la prise de pouvoir énorme qu'il représente:

Rosner also says full disclosure is important since the bill as it now stands gives the U.S. Treasury Secretary basically unchecked power to deal with $700 billion in taxpayer funds. According to Section 8 of the proposal, the decisions are "non-reviewable and committed to agency discretion, and may not be reviewed by any court of law or any administrative agency."

That "prevents judicial action could allow the protection of decisions that create false marks, hide prior marks, or could be used to prevent civil or criminal prosecution in situations where a management knowingly provided false marks that aided the growth of this crisis of confidence," Rosner said in a note to clients.

Pour se donner une idée du «pouvoir» que représentent 700 milliards de dollars, signalons que c'est une somme supérieure au montant total du budget militaire des États-Unis (651 milliards). C'est également une somme supérieure à l'ensemble des budgets militaires cumulés de tous les autres pays de la planète. Et ce serait directement géré par trois hommes nommés par Georges W. Bush (qui terminera son mandat que le 20 janvier 2009).

Bref, y a-t-il des risques politiques liés à ce plan? Les élus américains qui rechignent à signer cet énorme transfert de pouvoir n'ont-ils que des motifs idéologiques et démagogiques, ou ont-ils quelques raisons de s'inquiéter? Y a-t-il un contre-pouvoir efficace prévu (ou même possible) face à ce pouvoir confié à trois hommes?

Christian Chavagneux explique (avec un adorable point d'exclamation final):
Dans la version finale, achevée dans la nuit de samedi à dimanche, le secrétaire au Trésor se voit octroyé toute latitude pour acheter à qui il veut, au prix qu'il veut et avec la méthode qu'il veut les actifs immobiliers risqués des banques. Mais il est ensuite pris sous le feu de quatre projecteurs qui vont scruter à la loupe ce qu'il fait : un Financial Stability Oversight Board devant lequel doit être présenté un rapport tous les mois ou toutes les fois que 50 milliards de dollars sont dépensés ; le Comptroller General, qui surveille la façon dont l'Etat dépense son argent, doit suivre la réalisation du plan ; un inspecteur général du plan est nommé pour le suivre également de près ; enfin, un panel du Congrès suivra également ce qui se passe !
Se pourrait-il que les parlementaires américains, après huit années d'aventurisme néo-conservateur, ne trouvent pas encore cela assez rassurant?

25 septembre 2008

Vive la crise !

Très bon billet, à mon avis, de Denis Sieffert aujourd'hui sur le site de Politis.

Je ne crois pas non plus que la crise actuelle se terminera par:

  • la chute et le dépassement du capitalisme,
  • la remise en cause des politiques néolibérales.
Je vous propose quelques réflexions, un peu en vrac. Ce sont en général des questions, mais le lecteur a le droit de penser que, de ma part, elles sont purement rhétoriques.


1. D'où sortent le(s) milliard(s) de milliard de dollars que va utiliser l'administration US pour éponger les créances pourries des grands joueurs de la bourse? On répond souvent, et c'est déjà choquant: des poches des contribuables.

Or, selon l'habitude étatsunienne, ce ne seront pas des levées d'impôts supplémentaires immédiates qui auront lieu, mais le recours au déficit budgétaire. Cet argent sera donc... emprunté.

Et emprunté à qui? Si je ne trompe pas: emprunté au marché. Le marché qui ne prête plus d'argent au marché va prêter à l'administration. Et, grâce au taux d'intérêt, se rémunérer sur ces bons du trésor.


2. Les banques qui ont émis des prêts pourris vont donc voir leur ardoise effacée. Mais, que je sache, ces prêts courent toujours du côté des particuliers qui ont souscrits ces emprunts. Les particuliers qui ont «acheté» une maison avec un de ces nombreux crédits dont les taux ont explosé, et qui ne peuvent plus payer, vont-ils eux aussi voir leur ardoise effacée, ou vont-ils se retrouver à la rue, tous leurs biens saisis?


3. Alors que nous connaissions une période d'euphorie boursière, la pression coloniale et néocoloniale sur les pays producteurs de matières premières était phénoménale. Question idiote: avec la crise généralisée des économies occidentales, cette pression va-t-elle baisser, ou va-t-elle s'accentuer?


4. Si la pression coloniale et néocoloniale s'accentue, aura-t-on plus, ou moins, besoin de l'alibi (im-)moral du «choc des civilisations» pour soutenir l'économie de la prédation?


5. La pression néolibérale sur nos propres sociétés va-t-elle s'accentuer, ou reculer à cause de sa faillite économique et de l'évident mensonge qu'elle représente? Pour l'instant, il me semble que les pays les plus directement touchés en profitent pour imposer des mesures supplémentaires de déréglementation du marché du travail.


6. Malgré l'euphorie boursière, les outils de contrôle social, au motif de «lutte contre le terrorisme», se sont développés dans les pays démocratiques dans des proportions inquiétantes (voir Edvige en France par exemple). Face à une crise économique qui va s'abattre sur l'«économie réelle», ces outils seront-ils directement retournés contre les sociétés (syndicats, mouvements sociaux, associations militantes..;)?


7. Si nous avons une conjonction entre l'imposition accélérée des politiques néolibérales (pour cause de «lutte contre la crise»), l'utilisation des outils de contrôle contre les sociétés et l'intensification de l'outil colonial qu'est le «choc des civilisations», y a-t-il un risque de basculement (violent ou via le processus électoral) d'une ou plusieurs grandes «démocraties libérales» vers des systèmes autoritaires? Est-ce que ça fait trop de «si» pour qu'on doive s'inquiéter?


8. Quid de la pression sur l'environnement? Kyoto, forages en Alaska, exploitation des zones polaires, alternatives aux combustibles non renouvelables, tout ça... La crise va-t-elle aider à réduire l'impact environnemental de nos systèmes (par exemple: baisse de la consommation), ou au contraire servir d'excuse pour achever de saccager la planète («ça n'est pas le bon moment»)?


9. Mille milliards de dollars représentent, rappelle Denis Sieffert, 8 ans de guerre en Irak. Je suppose qu'on ne compte ici que le coût pour les Américains et non la destruction totale des infrastructures d'un pays.

Mais d'autres chiffres peuvent être cités.

Le montant total de la dette du tiers-monde en 2005 s'élevait à 2600 milliards de dollars.
En 1980, le montant de cette dette était de 540 milliards. Entre 1980 et 2004, ces pays ont remboursé 5300 milliards. Comme le synthétise le CADTM, «les pays en voie de développement ont remboursé presque 10 fois ce qu'ils devaient en 1980, mais leur dette a été multipliée par presque 5». Il serait impossible d'annuler tout ou partie de cette dette sans faire s'effondrer l'économie mondiale. La dette des joueurs de la bourse, elle, sera épongée en quelques mois, pour des estimations de coût qui vont entre 1000 et 2000 milliards de dollars.

L'aide au développement s'élève à un peu plus de 100 milliards de dollars par an. Chiffre déjà dérisoire dans l'absolu (par exemple les transferts d'argent pratiqués par les immigrés vers leurs pays d'origine représentent, eux, 200 milliards), à comparer avec les 1000 milliards de dollars évoqués aujourd'hui.

22 juillet 2008

L'augmentation de la tuberculose est liée aux prêts du FMI

Aujourd'hui dans le New York Times: «L'augmentation de la tuberculose est liée aux prêts du FMI», par Nicholas Bakalar. Comme je ne suis pas persuadé que nos médias vont beaucoup en causer (en ce moment, c'est plutôt la saison des sujets Paris-Plage), je vous livre une traduction maison:

Une nouvelle étude vient de découvrir que la rapide augmentation du nombre de cas de tuberculose en Europe de l'Est et dans l'ancienne Union soviétique est fortement corrélée à l'obtention de prêts de la part du Fond monétaire international (FMI).

Les critiques du Fond ont suggéré que ses exigences financières amènent les gouvernements à réduire les dépenses de santé pour pouvoir obtenir les prêts. Ceci, indiquent les auteurs, aide à comprendre le lien établi par leur étude.

Le Fond réfute fermement cette conclusion, affirmant que les anciens pays communistes seraient dans une situation bien pire sans les prêts.

«La tuberculose est une maladie qui prend du temps pour se développer», indique William Murray, un porte-parole du Fond, «donc l'augmentation des taux de mortalité est certainement liée à quelque chose qui est intervenu avant les financements par le FMI. C'est seulement un bidonnage scientifique».

Les chercheurs ont étudié les statistiques de santé dans 21 pays et ont découvert que l'obtention d'un prêt du FMI était associée à une augmentation de 13,9% du nombre de cas de tuberculose chaque année, de 13,3% du nombre de personnes vivant avec la maladie et de 16,6% du nombre de décès dus à la tuberculose.


L'étude, qui est publiée mardi dans le journal PLoS Medicine, a contrôlé statistiquement un certain nombre d'autres facteurs qui influent sur les taux de tuberculose, notamment la prédominance du sida, les taux d'inflation, l'urbanisation, les taux de chômage, l'âge de la population et l'amélioration du suivi médical.

Le coordinateur de l'étude, David Stuckler, un chercheur associé de l'université de Cambridge, l'a défendue contre les critiques du Fond, indiquant que les chercheurs avaient vérifié si l'augmentation de la mortalité n'avait pas pu provoquer l'obtention des prêts plutôt que l'inverse.

Au contraire, ils ont découvert que l'augmentation de la mortalité par la tuberculose suivait le prêt; chaque pourcent supplémentaire de prêt est liés à une augmentation de 0,9% de la mortalité. Et lorsqu'un pays quitte un programme de financement du FMI, les taux de mortalité chutent de 31% en moyenne.

«Lorsque vous trouvez une corrélation, vous levez un sourcille», explique M. Stuckler. «Mais quand vous trouvez plus de 20 corrélations dans la même direction, vous commencez à établir un fort lien de cause à effet.»

23 juin 2008

L'agression d'un amateur de poings américains

Bien sûr, l'agression d'une jeune homme en plein Paris est dramatique. Bien sûr, si l'agression est antisémite ou raciste, elle est d'autant plus scandaleuse.

En revanche, le cirque médiatique qui se met en place en quelques heures, l'ouverture des journaux télé sur cette affaire depuis 24 heures, l'intervention immédiate des politiques... tout cela provoque une certaine gêne.

Par exemple, il faut creuser un peu pour trouver cette dépêche de l'AFP reproduite sur le site de Libé:

Le jeune juif, violemment agressé samedi dans le quartier des Buttes-Chaumont, à Paris (XIXe), avait été interpellé «après des incidents à caractère intercommunautaire» avec un autre groupe de jeunes d'origine maghrébine, le 9 décembre 2007. La rixe avait eu lieu en marge d'une manifestation à Bercy, à Paris, pour la Hanouka, la grande fête juive de fin d'année.
L'adolescent avait été placé en garde à vue en compagnie de trois camarades. Lui et ses camarades avaient été trouvés porteurs de poings américains et «autres projectiles de défense». Ils n'avaient pas été écroués.

Une procédure judiciaire avait été ouverte pour ces faits qui est «toujours en cours», a indiqué la même source.
Par ailleurs, selon la même source, les Renseignements généraux (RG) ont fait état dans des notes et rapports, de «plusieurs tensions et vifs incidents à caractère communautaire», depuis 2006, notamment dans quartier des Buttes-Chaumont où le jeune homme a été passé à tabac, à coups de barre de fer.
Voilà qui n'est pas forcément aussi médiatiquement accrocheur que l'affirmation selon laquelle la victime «a été victime d'une agression parce qu'il portait une kippa...». Cette mention de «plusieurs tensions et vifs incidents à caractère communautaire» apparaît également dans une interview du rabin loubavitch Mendel Samara:
La semaine, tout se passe bien. En revanche, le week-end, pendant le shabbat, le quartier des Buttes-Chaumont, et surtout le parc, devient assez difficile. Les regards des différentes bandes organisées se croisent. Cette tension permanente rend les dérapages possibles. D'autant plus qu'il y a une animosité provoquée par les frustrations, les incompréhensions et le manque de dialogue dans ce quartier.
Selon Le Figaro:
Par la voix de son président, Raphaël Haddad, l'UEJF se dit «très préoccupée» par les bagarres à répétition ces dernières semaines entre bandes organisées, notamment au parc des Buttes Chaumont.
Bandes organisées? Un jeune juif déjà arrêté avec un poing américain, passé à tabac non loin des Buttes Chaumont samedi soir, un rabin local indiquant que, pendant le shabbat, dans le quartier, les bandes organisées se défient?

Il faut relire les déclarations des politiques depuis 24 heures, il faut voir l'émotion médiatique, il faut observer ces «envoyés spéciaux» des journaux télés qui sont au chevet du jeune amateur de poing américain (littéralement: ils sont postés devant l'hôpital et nous infoment, heure par heure, de son état de santé). Il faut voir cela, et comparer: avec l'occultation quasi totale de la possibilité des conséquences d'affrontements entre une bande organisée juive (genre Betar, LDJ...) et d'autres bandes organisées (conséquence même indirecte: si un groupuscule type Betar ou LDJ sévit dans le quartier, malheureusement tout juif devient une cible pour les tarés d'en face), ou encore avec l'absence de réaction (ou cirque médiatique) suite à d'autres agressions dans Paris (l'indignation médiatique à deux vitesses étant certainement un élément aggravant à ce type de tensions, chacun se rêvant en «ligue de défense» communataire).

[Ajout lundi soir 23 heures] Signalé par un participant au forum, cette dépêche de l'AFP:
Le patron d'un bar-tabac situé près du lieu de l'agression a évoqué lundi sur RTL un "règlement de comptes entre petites bandes" plutôt qu'une agression antisémite. "Aux alentours de 18H00-18H30, il y a un groupe de jeunes juifs qui sont arrivés, ils étaient approximativement une vingtaine qui se sont dirigés vers le square au niveau de la rue Petit et qui sont allés directement agresser des jeunes et puis après, il s'en est suivi une altercation assez violente", a déclaré l'homme, qui n'a pas donné son nom mais qui affirme avoir été témoin direct de la scène.

"Il y a eu des jets d'objets, moi, j'étais là en train de baisser mes rideaux métalliques de peur que ma vitrine soit endommagée, ils se sont tous sauvés, à priori ils auraient laissé un de leur amis à terre" a-t-il ajouté.
Publié à peu près au même moment (22 heures), un billet de Reuters suggère que l'emballement médiatique est en train de se retourner: «Incertitudes après l'agression d'un jeune juif à Paris».

[Ajout mardi matin, 10h] Brève du Figaro: la «manifestation pour la Hanouka» n'est plus exactement une célébration religieuse:
Le 9 décembre dernier, Rudy avait participé à une manifestation dans le parc de Bercy à Paris en soutien aux trois soldats israéliens enlevés par le Hezbollah. À l'issue de ce rassemblement, il a été interpellé pour «violences volontaires avec arme par destination» et placé en garde à vue. Il ferait l'objet d'un contrôle judiciaire.
Casser du bougnoule après une manifestation contre le Hezbollah, ça n'est pas exactement mon idée de la fête, mais bon... le Figaro précise:
Selon des sources informées, il est proche de la Ligue de défense juive comme du Betar, ce dont se défendent ces mouvements.

13 juin 2008

Encore des histoires d'arabes

Encore des histoires d'arabes qui, visiblement, n'intéressent pas les médias français.

– La démocratie israélienne et ses collaborateurs

La cour martiale israélienne d'Ofer a condamné le correspondant de la chaîne satellitaire Aqsa TV, Mohammed Ezzat Al-Halayka, à une peine d'un an de prison en l'accusant de travailler pour une chaîne de télévision «ennemie». La court a également condamné Halayka, 25 ans, qui vient de la ville d'Al-Khalil en Cisjordanie, à une amende de 1200 dollars.

Halayka a été arrêté par les troupes israéliennes en décembre dernier, et accusé de «travailler pour une chaîne appartement au Hamas». Le journaliste palestinien avait auparavant été arrêté par les forces de sécurité de l'Autorité palestinienne sous le commandement de Mahmoud Abbas, et a été humilié par les services de renseignement de l'Autorité palestinienne avant son arrestation par les israéliens.
Le calme règne au Maroc
Les habitants d'une ville marocaine où la police a fait usage de la force pour mettre fin à un blocus qui durait depuis une semaine se sont plaints des méthodes très violentes et déclarent que des manifestants sont toujours cachés dans les collines avoisinantes.

Le gouvernement a nié les allégations de plusieurs témoins selon lesquelles des manifestants ont été tués et des douzaines blessés quand la police est intervenue samedi pour mettre fin aux manifestations à Sidi Ifni par des jeunes qui protestaient contre la pauvreté et le chômage.
Le calme règne en Tunisie
La police a tiré dans la foule pour disperser des centaines de jeunes manifestant contre le chômage et le coût de la vie dans le sud-ouest de la Tunisie, faisant un mort et plusieurs blessés, ont déclaré des officiels du gouvernement et du syndicat vendredi.
À la Une de Reporters sans frontières: «100 photos de Bettina Rheims» (sortez la carte bleue). Seul Le Monde a consacré un article au sujet: «Troubles sociaux meurtriers au Maroc et en Tunisie», par Florence Beaugé. Le Figaro s'est contenté de passer une dépêche AFP sur son site Web. Au même moment, tout ce qu'avait à raconter Libération, c'est «Le Maghreb, terreau de choix pour Al-Qaeda».

Vive la liberté de la presse.