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02 janvier 2007

L'Amérique financerait de vieux amis syriens

On peut lire le paragraphe suivant au détour d'un article d'Adam Zagorin évoquant la fuite d'un document selon lequel l'administration Bush se prépare à «subventionner» l'opposition syrienne (en contournant – peut-être? – les contrôles auxquels l'administration américaine est soumise en matière d'actions spéciales). C'était dans Time Magazine le 19 décembre: «La Syrie dans le colimateur de Bush».

Le document indique qu'une partie de l'opération passerait par une fondation gérée par Amar Abdulhamid, membre basé à Washington d'un groupe chapeautant l'opposition syrienne connu sous le nom de Front de salut national (National Salvation Front, NSF). Le Front comprend, dans ses rangs, les Frères musulmans, une organisation islamiste qui a prêché pendant des décennies le renversement violent du gouvernement syrien, mais qui dit désormais vouloir une réforme démocratique et pacifique. (En Syrie, cependant, l'appartenance à la Fraternité est toujous passible de la peine de mort.) Un autre membre du Front est Abdel Halim Khaddam, ancien officiel syrien de haut rang et loyaliste de la famille Assad qui est récemment parti en exil après un clash politique avec le régime. Des représentants du Front de salut national, dont Abdulhamid, ont été reçus en audience par deux fois en début d'année à la Maison blanche, laquelle a décrit ces rencontre comme exploratoires. Depuis, le Front a annoncé son intention d'ouvrir prochainement un bureau à Washington.
(J'ai évoqué dans mon article sur la Mafiocratie libanaise les liens entre Abdel Halim Khaddam et le clan Hariri.) La BBC résume l'évidence:
En 1984, M. Khaddam a été promu vice-président, et a œuvré à conforter la domination de la Syrie sur le Liban.

Il était perçu comme l'architecte de la politique syrienne controversée de présence militaire et de domination politique sur Beyrouth.
Revenons à l'article de Time Magazine pour cette sympathique précision:
Cependant, pour rendre le plan d'«accompagnement de l'élection» en Syrie efficace, la proposition indique clairement que l'effort américain devra être caché: «Toute information concernant le financement de policiens [syriens] pour l'accompagnement des élections devrait être protégé de toute divulgation publique», indique le document.
Un plan – qui se définit lui-même comme secret – pour financer Abdel Halim Khaddam et les Frères musulmans en Syrie, ça doit être pour cela que la politique américaine est tellement appréciée au Moyen-Orient.

On pourrait cependant voir un intérêt assez pratique à cette fuite, l'article expliquant lui-même:
Toute tentative conduite par les américains de mener un tel effort d'accompagnement de l'élection pourrait rendre le dialogue entre Washington et Damas – tel que celui proposé par l'Iraq Study Group et plusieurs alliés des États-Unis – difficile ou impossible.
C'est donc un article relevant de ce style journalistique assez particulier: la parole performative. J'annonce que la révélation d'une «fuite» rendrait impossible un dialogue avec Damas, j'effectue dans le même temps la révélation de cette «fuite» et – miracle! – cette révélation interfère avec toute possibilité de dialogue avec Damas.

01 janvier 2007

Selon Ma'an, Saniora aurait rencontré Olmert et le prince Bandar en Égypte

J'invite le lecteur a traiter l'information qui suit avec beaucoup de prudence: largement diffusée, elle n'est à ma connaissance confirmée par aucune autre source, et l'origine en est une source anonyme.

Cependant, je pense intéressant de la publier, avec cette mise en garde, car elle est largement connue dans le monde arabe et au Liban, et évidemment les accusations qu'elle comprend rendent la situation politique libanaise particulièrement tendue.

Il s'agit d'une dépêche de l'agence de presse palestinienne en ligne Ma'an, datée du 21 décembre. En voici une traduction.

Béthléhem – Ma'an – L'agence de presse Ma'an a appris qu'une réunion secrète entre le Premier ministre israélien Ehoud Olmert, le Premier ministre Fouad Saniora, le conseil politique du Président égyptien, Osama El Baz et le chef de la Sécurité nationale saoudienne, le Prince Bandar, s'est tenue il y a deux mois, durant la fête de l'Aïd qui suit le Ramadan, à Sharm el Sheikh.

La source de cette information, un spécialiste des affaires israéliennes, a ajouté que la réunion, qui s'est tenue dans la résidence du Président égyptien, a duré cinq heures, durant lesquelles les participants ont discuté de la coordination et de la coopération entre l'Égypte, le royaume d'Arabie saoudite, Israël et ses alliés au Liban, pour faire front contre l'axe Téhéran-Damas et contre la coalition de groupes militants tels que le Hamas, le Hezbollah et le Jihad islamique.

Le Premier ministre israélien aurait déclaré au Premier ministre libanais que la présence internationale au Sud-Liban, et le soutien américain à leurs amis, «ont créé un chemin, le long duquel se trouvent une occasion sans précédent de se débarrasser des alliés de l'Iran et de la Syrie au Liban», a ajouté la source.

La source a confirmé que le Premier ministre Saniora avait déclaré à son homologue israélien que son gouvernement insistait sur le fait d'étendre la loi et l'ordre sur l'intégralité du territoire national, et de démanteler et désarmer toutes les milices, notamment les armes du Hezbollah, et de mettre fin à la présence de tout groupe ou personne qui serait pro-iranien ou pro-syrien.

29 décembre 2006

Don't cry for me Mesopotamia (Angry Arab)

Al Akhbar publie aujourd'hui un dessin d'Angel Boligan, illustrateur cubain pour le quotidien mexicain El Universal. Angel Boligan jouit d'une notoriété mondiale. Une recherche sur Google vous permettra de trouver d'autres illustrations.

Professeur de sciences politiques, As'ad Abu Khalil livre à chaud ses commentaires sur l'exécution de Saddam Hussein sur son blog, Angry Arab News Service. Voici une traduction de ce billet. Le lecteur voudra bien m'excuser les lourdeurs de la traduction: Angry Arab écrit dans un style très «parlé» (en anglais américain) difficile à rendre, et par ailleurs a des expressions propres qu'il utilise systématiquement dans un effet humoristique de dérision (par exemple, le gouvernement irakien est toujours associé au terme puppet).

Don't cry for me Mesopotamia: pas de larmes pour Saddam

Une fois de plus, l'administration Bush apparaît stupide exactement au moment où elle pense se montrer intelligente, ou au moment où elle pense qu'elle agit de manière stratégique.

Saddam Hussein n'était pas le tyran typique: il n'était même pas un idéologue cohérent – contrairement à ce que ses partisans aimeraient croire. Saddam changeait de positions et d'opinions, en fonction des intérêts de son régime tyrannique. Il a flirté (et plus que flirté) avec les États-Unis et Israël pendant la plus grande partie des années 80. Il était un païen et un athée dans les années 70 – vous pouvez le constater en consultant les biographies autorisées de cette époque (Iskandar, Matar, etc.) – avant de découvrir la piété après sa défaite en 1991 – voir mon article dans le journal Muslim World dans lequel je compare Nasser après sa défaite de 1967 et Saddam après celle de 1991, et où j'explique comment ils ont tous les deux introduit la religion et la Jabriyyah dans leur pensée politique [NdT: As'ad Abu Khalil, «Al-Jabriyyah in the Political Discourse of Jamal ‘abd al-Nasr and Saddam Husayn: The Rationalisation of Defeat», Muslim World, LXXXIV:3-4 (juillet-août 1994), p. 240-257.]

Mais une chose n'a jamais changé à son sujet: sa profonde jalousie pour Nasser, et sa profonde ardeur à rivaliser avec lui (de la même façon, cette profonde jalousie caractérise l'attitude de Walid Joumblat à l'égard de Hassan Nasrallah). Cependant, il n'avait aucune des qualités de Nasser: il ne menait pas une vie personnelle modeste, pas plus que les membre de sa famille – pour le dire de manière modérée – et il n'avait aucun des talents oratoires de Nasser.

Saddam devait payer pour obtenir des soutiens en dehors d'Irak; Nasser n'a jamais eu à débourser un mallim. L'éditorialiste libanais Samir ‘Atallah raconte l'épisode d'un journaliste arabe visitant Saddam pendant les années difficiles de la guerre Iran-Irak. Pendant que le journaliste était dans le bureau de Saddam, une énorme explosion s'est fait entendre, et cela a fait vibrer tout le bâtiment dans lequel ils se trouvaient. Saddam n'a pas bougé et n'a montré aucune émotion. Il s'est ensuite tourné vers le journaliste et a demandé: «Pensez-vous que Nasser se serait montré aussi calme?», ou quelque chose dans ce genre.

Le peuple irakien a bien évidemment le droit, s'il le désire, de décider d'une punition de Saddam pour ses crimes contre les irakiens (et d'autres). Mais l'exécution a été ternie par un certain nombre de questions qui vont se retourner par la suite contre le gouvernement de marionnettes en Irak et contre ses soutiens américains.

1. L'intégralité des processus légaux et politiques en Irak, y compris les élections hebdomadaires ou mensuelles, ne sont pas légitimes tant que la présence des occupants américains se prolonge. Toute la journée, les propagandistes de l'administration ont insisté sur le fait qu'il s'agit d'une décision irakienne. Ouais, c'est ça. Cette année, les officiels-marionnettes irakiens, y compris le précédent Premier ministre-marionnette, ont admis que le Premier ministre au pouvoir en Irak ne pouvait donner une mission à un policier sans l'autorisation des occupants américains. Et ils voudraient maintenant nous faire croire que les Irakiens ont agit de leur propre chef, comme s'ils en avaient la possibilité.

Et quant au moment choisi: il n'a pas été dicté par des calculs américains? Et l'Irak n'est-il pas censé être souverain et indépendant? Et les 140000 soldats américains ne sont-ils pas là que pour les besoins du contrôle du trafic routier dans le pays? Que ce soit pour des élections ou des procès, ces processus ne sont ni légitimes ni valides sous occupation étrangère, et certainement pas aux yeux de l'opinion publique arabe.

2. Le procès lui-même, comme tout ce que les États-Unis ont géré en Irak, a été un gâchis. Si le but des occupants américains était de montrer aux Arabes un processus juridique et une cour se comportant de manière différente de ce qu'ils ont dans leurs propres pays, alors les États-Unis ont échoué lamentablent, tout comme ils ont lamentablement échoué à traduire dans les faits la rhétorique de leurs promesses vides. Le procès a été, en fait, aussi parodique et aussi manipulé politiquement que les procès dans les pays arabes voisins. Des changements de juges (et qu'a-t-il bien pu arriver au juge qui a disparu dès qu'il a affirmé pendant le «procès» qu'il ne considérait pas Saddam comme un tyran?), au choix de ses crimes – dans le but clair d'éviter aux pays du Golfe, à l'Europe et aux États-Unis l'embarras de devoir expliquer leur soutien aux crimes de Saddam pendant les années de la guerre Iran-Irak. C'est la raison pour laquelle c'est Dujayl – parmi tous ses crimes – qui a été choisi. Et remarquez comme le procès d'Anfal a été précipité pour éviter d'établir le lien avec ses autres crimes durant cette période.

3. La décision d'exécuter Saddam va aggraver les tensions confessionnelles dans la région. Sistani a même été obligé de changer le jour de l'Aid Al-Adha. Même l'Aid peut être modifié par le plus lâche des prêtres – qui était lâche sous Saddam et qui est lâche sous occupation américaine.

Bien sûr, rien de tout cela n'était inévitable. En d'autres termes, si les marionnettes du gouvernement irakien n'employaient pas des méthodes aussi clairement confessionnelles – de la même façon que l'occupation américain a clairement tenté d'utiliser et d'exploiter, sans succès, les différences confessionnelles en Irak – le peuple irakien aurait pu se rassembler pour condamner les crimes de Saddam et accepter un procès équitable et légitime. Mais les gouvernements chiites sectaires successifs de l'Irak occupée, et leurs milices chiites sectaires, ont rapproché de nombreux sunnites d'Irak de Saddam. Et le soutien que le gouvernement de marionnetes d'Irak reçoit de la part de l'Iran et du Hezbollah – ouvertement ou pas, ça n'a pas d'importance – ne sert qu'à renforcer la composition confessionnelle du gouvernement de marionnettes au pouvoir. L'exécution apparaîtra comme une décision sectaire et non comme une décision politique ou légale, comme cela devrait être le cas, parce que le gouvernement au pouvoir (a) s'appuie sur une armée d'occupation étrangère, (b) parce qu'il emploie des escadrons de la mort de nature confessionnelle qui tuent des sunnites irakiens et des Palestiniens, (c) parce que ces escadrons de la mort sont inspirés par un (pas du tout) Grand Ayatollah qui n'a quitté sa maison qu'une fois en six ans. Al Arabiya (une arme virtuelle au service de l'appareil de propagande de l'occupation) a pensé qu'il était intelligent de demander à un prêtre chiite d'apparaître en premier pour louer l'exécution. Mais ce prêtre est justement connu pour être un propagandiste de l'occupation.

4. Cela ne va pas marquer la fin du parti Baas. En fait, le parti baassiste irakien est débarrassé de son passif le plus encombrant. Maintenant, malheureusement, le Baas peut se réunir et ré-émerger sans avoir de comptes à rendre pour les crimes de Saddam. Maintenant ils peuvent prétendre qu'ils ne savaient pas, qu'ils n'ont pas donné d'autorisation – que c'est entièrement de la faute de Saddam et de ses deux fils, qui sont désormais tous morts. Le parti Baas va revenir, de la même manière que les talibans semblent revenir – encore un signe de l'échec de la doctrine Bush. Aucun des buts de la doctrine n'a été atteint, et aucun ne le sera. Et le parti Baas, je l'ai toujours expliqué, est aussi brutal dans la clandestinité que lorsqu'il est au pouvoir.

5. Les régimes arabes sont plus à l'abri qu'ils ne l'ont jamais été – pas contre leurs propres peuples (qui soit dorment, soit sont outragés par des caricatures danoises) – mais contre la colère des États-Unis. Tous les régimes arabes savent maintenant que l'option d'une nouvelle guerre américaine contre un autre régime arabe est écartée pour une longue période. Cette option a été annihilée par la stupidité de cette administration, et par les erreurs abyssales de la doctrine Bush. Les régimes arabes sont maintenant confortés dans leur idée que les États-Unis vont recourir à des menaces, mais à des menaces d'une autre sorte. Cela explique le ton confiant depuis quelques temps des régimes iranien et syrien.

6. La valeur des marionnettes américaines à Bagdad a, d'une manière bizarre et malheureuse, augmenté la cédibilité de Saddam aux yeux de certains Irakiens et d'encore plus d'arabes non Irakiens.

7. Des attaques de rétorsion seront planifiées et exécutées, en Irak et au-delà. L'exécution de Saddam sera perçue, aussi bien par les baassistes que par les non baassistes, comme l'assassinat d'un «leader» et sera utilisée pour justifier l'assassinat de dirigeants au Moyen-Orient, surtout ceux qui sont proches des États-Unis.

8. Les gens dans la région se souviendront de Saddam avec nostalgie parce que les dirigeants arabes sont maintenant de plus en plus soumis et dociles au tandem États-Unis/Israël, et c'est de ses fanfaronnades et son emphase qu'on se souviendra.

9. C'est le signe que l'administration Bush n'a plus rien à offrir d'autre que la même vieille formule. Je suspecte qu'un esprit brillant à la Maison blanche a eu l'idée de l'exécution dans l'espoir que cela galvaniserait l'opinion publique américaine – ils ne pensent pas plus loin que cela.

10. Cela pourrait être un signe que les États-Unis sont prêt à se retirer d'Irak. Cela pourrait être une façon de resserrer les boulons avant de partir; ils essaieraient ainsi d'être certains que Saddam ne sera plus là après leur départ.

11. C'est justement parce que Saddam était un tyran tellement brutal qu'il méritait d'être jugé dans un procès réel et légitime, où un gouvernement non-confessionnel aurait pu lui faire rendre compte de ses crimes. Mais cela ne pouvait pas arriver avec un gouvernement de marionnettes sectaires soutenu par les occupants étrangers.

12. Je suis personnellement très heureux du fait que Saddam ne pourra plus produire de romans et de poésie. (Je n'arrive pas à croire que `Abdul-Bari `Atwan, dans son hommage hagiographique – grotesque – à Saddam, ait pu qualifier aujourd'hui ses élucubrations pendant le procès d'«éloquentes»!)

13. Je ne suis pas content du traitement qu'en fait Al Jazeera aujourd'hui. C'est beaucoup trop sombre et trop mélancolique, et ils ont passé sans interruption une déclaration du neveu de Saddam, toute la journée, de la même façon que la couverture par Al Arabiyya est beaucoup trop enthousiaste et mensongère dans sa volonté de masquer les aspects confessionnels dans la perception de l'exécution (qui est perçue comme un acte des milices kurdes et chiites, soutenues par les États-Unis, contre un «sunnite»). N'est-il pas ironique qu'Al Arabiyya mette en avant des voix chiites pour légitimer l'exécution, le jour même où un dignitaire wahhabite en Arabie Saoudite a officiellement proclamé l'infidélité des chiites?

14. L'histoire contemporaine de l'Irak va continuer à être sanglante.

J'avais à l'époque demandé à mon professeur, Hanna Batatu (cherchez les archives de mon site pour retrouver mon billet sur son excellent livre sur l'Irak [NdT: ou consultez sa fiche sur Wikipedia]) pourquoi il avait tant tardé à écrire un livre sur l'Irak. Il m'avait répondu que quand il avait terminé son analyse, il était prêt à la transformer en livre. Mais que le bain de sang du début des années 1960 et la pendaison des communistes aux poteaux électriques par les baasistes l'avaient amèrement affligé. Il n'arrivait plus à retourner à ses notes, m'avait-il expliqué.
Élément d'information anecdotique. L'exécution de Saddam Hussein a eu lieu le jour de l'Aïd El-Kebir. D'après la liste des 1057 exécutions aux États-Unis depuis 1977, aucune exécution n'a eu lieu à Noël (ni le 24, ni le 25). Une seule exécution (28 décembre 1984) a eu lieu pendant la semaine de Noël.

Je conseille par ailleurs la relecture du billet d'Obiter Dicta (le blog d'Ibn Kafka, encore plus pertinent qu'à l'accoutumée, puisqu'il est juriste) suite à la condamnation de Saddam Hussein. Billet qu'il compléta d'un second article sur le sujet, après la lecture d'un rapport de Human Right Watch.

Bien que partageant globalement les commentaires de ces deux sites, je dois cependant préciser que, contrairement à leurs auteurs, je suis abolitionniste. Posture d'autant plus courageuse de ma part qu'ici en France, la peine de mort est déjà abolie. On pourra lire dans la brève du Figaro annonçant l'exécution:
Le conseiller national irakien à la sécurité, Mouaffak al Roubaï, a déclaré que le condamné à mort était apparu comme un «homme brisé».
Ce genre de considérations navrantes me semble indissociable de la pratique de la peine de mort. Les Irakiens méritent la justice; on leur donne un spectacle de cirque.

27 décembre 2006

O Tannenbaum, O Tannenbaum... [chant de Noël]

L'information est sans doute trop compliquée pour les Français: d'après Google News, aucun média de chez nous ne l'a reprise (même pas une brève). Seul le site israélien francophone Arouts 7 publie ces informations en français.

Voici la traduction de la dépêche de l'Associated Press publiée par l'International Herald Tribune le 20 décembre.

L'Israélien libéré par le Hezbollah en 2004 reconnaît son trafic de drogue

JERUSALEM: Elhanan Tannenbaum, un colonel de réserve israélien enlevé au Liban, en 2000, dans ces circonstances troubles et retenu en captivité pendant plus de trois ans, a reconnu mercredi pour la première fois qu'il était un trafiquant de drogue, ont rapporté des médias israéliens.

Intervenant en tant que témoin dans une affaire de fraude fiscale impliquant d'autres suspects du même réseau de drogue, Tannenbaum a reconnu qu'il s'était rendu au Liban pour réaliser une opération de trafic dont il espérait tirer 200000 dollars (152000 euros), selon le rapport de la Radio de l'armée [Galei Tsahal].

Tannenbaum, un ancien officier de haut rang dans l'artillerie, était enfoncé dans ses dettes lorsqu'il a utilisé un passeport étranger pour se rendre au Liban, ce qui est illégal pour un israélien, puisque les deux pays sont ennemis.

Il a été capturé par le Hezbollah et emprisonné pendant plus de trois ans, et a été rendu à Israël en janvier 2004 dans le cadre d'un échange de prisonniers entre Israël et le groupe de guerrilla.

L'échange déséquilibré a provoqué la colère de nombreux israéliens qui considèrent qu'Israël a payé un prix excessif – la libération de 400 prisonniers Libanais et Arabes, un coup porté au prestige d'Israël et la promotion considérable du Hezbollah – en échange de Tannenbaum.

Tannenbaum avait initialement soutenu qu'il était allé en Israël pour obtenir des informations sur Ron Arad, un pilote de l'armée de l'air israélienne porté disparu depuis 1986.
On est prié de ne pas ricaner. Malgré cette nouvelle version des activités de Tannenbaum au Liban, Arouts 7 et la radio de l'armée s'inquiètent tout de même sur les éventuelles informations «extrêmement “sensibles”» que ce simple trafiquant de drogue aurait pu livrer au Hezbollah.

Histoire de la conserver, en cas de mise-à-jour inopinée, voici la «biographie» de «Elchanan Tannenbaum» publiée par la «Coalition internationale pour les soldats israéliens portés disparus» (je ne traduis pas, ça n'est pas un texte indispensable). Je suis curieux de voir comment la prochaine version de cette «biographie» parviendra à conserver sa structure actuelle (la première phrase évoque l'Holocauste, la dernière phrase Auschwitz et les camps de concentration) tout en évoquant cette histoire de trafic de drogue.
Fifty-four years old at the time of his abduction, Elchanan Tannenbaum, the son of Polish Holocaust survivors, immigrated to Israel in 1949, together with his father, mother and sister, after most of his relatives had perished in the Holocaust.

The family settled in Holon, where Elchanan spent his youth and matriculated from high school. He was an active organizer of the boys’ scout organization in Holon, and later became a member of the Scout leadership in Israel, representing the Israeli Scout movement in the USA.

At the age of 18, Elchanan enrolled in the Hebrew University of Jerusalem, studying economics and political science. During his academic studies, he began serving in the IDF. After graduation, he completed his army service as an officer, continuing to fulfill duties as a reserve officer as needed from time to time. In the reserves he achieved the rank of Colonel.

He continued his studies at the Tel Aviv University School of Business Administration. He then became a businessman, working alone and with partners.
Elchanan married in 1971, and is the father of two: a daughter, Keren (26), now studying philosophy and communications at Tel Aviv University, and a son, Ori (20).

Elchanan is chronically ill. He suffers from severe asthma, which requires daily medical treatment.

Elchanan Tenenboim has supported many families who have lost children in the ongoing Israeli-Arab conflict. He is devoted to his country, his family and friends, and is always ready to extend a helping hand.

Among their appeals, Tannenbaum's children have been unable to confirm the delivery of any asthma medications sent to their father via the Red Cross.
For Elchanan's 55th birthday (his first and hopefully his last in captivity), his children sent him via the Red Cross personal letters and Victor Frankl's book, Man's Search for Meaning -- a deeply moving personal essay by the founder of Logotherapy detailing his own imprisonment in Auschwitz and other concentration camps for five years, and his struggle during this time to find reasons to live.
Le lecteur curieux pourra constater au gré de ses recherches sur le Web que, selon les besoins de la communication israélienne, Elhanan Tannenbaum était souvent présenté comme un simple «citoyen israélien», ou un «businessman», les mentions de sa valeureuse activité de colonel de réserve n'apparaissant pas systématiquement. L'article de Arouts 7 «révèle» ainsi, plus de six ans après les événements, que:
Le général de brigade Raphy Noï, ancien responsable du QG de la région Nord, a confirmé sur les ondes de Galei Tsahal, que Tannenbaum avait participé à des exercices de son unité, dans le Nord d’Israël, quelques jours avant son enlèvement.
Ah bon.

24 décembre 2006

Selon Al-Akhbar, l'Allemagne ne coopère pas à l'enquête internationale

Al-Akbar confirme l'information d'Angry Arab selon laquelle le juge Detlev Melhis devait intervenir sur la LBC dans une interview avec May Chidiac, interview annulée au dernier moment suite à des pressions de l'ONU. Le 20 décembre, Ibrahim Al-Amine publiait, toujours dans Al-Akhbar, un article plus complet, suggérant des pistes sur le jeu politique de Detlev Mehlis et l'opposition entre lui et son successeur, Serge Brammertz.

Voici une adaptation de l'article d'Ibrahim Al-Amine (notez bien: ce n'est pas une traduction littérale, j'en serais bien incapable).

Conflit entre Mehlis et Brammertz: l'Allemagne ne coopère pas à l'enquête internationale
d'après l'article d'Ibrahim Al-Amine

Les évolutions locales et internationales de l'enquête sur l'assassinat du Premier ministre Rafik Hariri l'entraînent vers des étapes plus sensibles après le récent rapport du chef de la commission d'enquête Serge Brammertz et les fuites sur les réactions des parties concernées. Des sources concordantes indiquent que Brammertz a livré ses explications en comité très restreint auprès d'officiels des Nations unies pour justifier la prorogation de sa mission, exposant les objectifs atteints et les progrès face aux difficultés, explicitant les besoins techniques et matériels nécessaires, ainsi que le soutien moral nécessaire à la prochaine phase de l'enquête.

Il semble que, ces deux derniers jours, Brammertz soit intervenu d'urgence auprès du Secrétaire des Nations unies pour que celui-ci empêche, de manière ferme, son prédécesseur Detlev Mehlis de faire des déclarations de nature politique, Brammertz ayant reçu de nombreuses informations sur les activités de Mehlis dans les cercles politiques et médiatiques de Beyrouth et d'ailleurs.

Selon ces informations, Mehlis voudrait orienter ses critiques sur divers points, notamment en expliquant que les progrès sont trop lents, et que Brammertz néglige délibérément les stratégies d'enquête adoptées auparavant. Il voudrait aussi rappeler qu'il a lui-même obtenu de nombreux résultats, notamment sa découverte de nombreux éléments d'identification des auteurs du crime, expliquant ainsi que le dernier rapport de Brammertz confirme la thèse du van Mitsubitshi, thèse qu'il avait lui-même exposée dès le premier jour de son arrivée au Liban. Melis rejette aussi les critiques quant à son propre travail, qu'elles soient contenues dans le rapport Brammertz ou émises par ceux des officiels qui l'ont commenté, notamment celles portant sur ses demandes d'arrestations et d'autres éléments de procédures.

Il apparaît que Mehlis a dû annuler un certain nombre d'interviews dans les médias, mais il indique son intention de poursuivre ses déclarations aux journaux et à des officiels américains, et de continuer, avec son bras droit Gerhard Lehmann, à diffuser des informations auprès d'un certain nombre de médias, particulièrement en Allemagne, mais aussi auprès de personnalités politiques et médiatiques au Liban et dans le monde arabe, lorsque cela lui semblera approprié pour «défendre ce qu'il a fait, et attirer l'attention sur les erreurs commises par Brammertz», selon les mots d'une source qui a parlé avec le juge allemand.

Il semble que le conflit entre Mehlis et Brammertz dépasse les seules questions d'image. Ainsi il semblerait que ce que Brammertz évoque au paragraphe 103 de son dernier rapport, selon lequel «certains États ont livré des réponses tardives ou incomplètes, ou n'ont pas répondu du tout» et où il rappelle que «la Commission a bonne confiance qu'il obtiendra une coopération pleine et rapide de tous les États durant la prochaine phase de l'enquête», s'adresse au juge allemand, ainsi qu'à l'État allemand, qui aurait refusé plusieurs sollicitations de la part de Brammertz et auquel il aurait fait plusieurs demandes de collaboration d'équipes spécialisées dans la lutte contre le terrorisme et travaillant avec les services de renseignement allemands. Il a envoyé plusieurs lettres, mais la réponse a été négative, jusqu'à ce qu'il ne comprenne que Berlin protestait ainsi contre sa décision initiale de résilier les contrats avec tous les membres allemands de l'équipe qui travaillaient avec Mehlis et de ne conserver que les enquêteurs suédois.

Des explications diverses justifient cette situation. Certains expliquent que le travail de Brammertz nécessitait de nouvelles méthodes et donc de nouvelles équipes, indiquant que Brammertz critiquait la qualité du rapport final de Mehlis, qu'il pensait ne pas avoir quitté son poste de son plein gré, parce qu'il avait commis de nombreuses erreurs. D'autres attribuent ces tensions à la façon dont Brammertz gère la partie syrienne de l'enquête. Mehlis, pendant la phase libanaise de l'enquête, diligentait les arrestations des chefs des services de sécurité suspectés d'être liés à l'affaire ainsi que celles d'un certain nombre d'autres suspects. Il a recommandé que cette méthode soit également appliquée à un certain nombre d'officiels syriens. Brammertz, au contraire, a préféré se concentrer sur les aspects techniques de l'enquête, cherchant d'abord à déterminer tous les mécanismes du crime, et à identifier les personnes qui ont préparé les explosifs ainsi que l'auteur de l'attentat-suicide dont on a retrouvé de minuscules traces sur les lieux du crime.

Leur opposition concerne aussi la question des arrestations. C'est dans ce contexte qu'est rédigé le paragraphe 96 du rapport, qui indique qu'il est important d'établir «un rapport analytique sur la crédibilité d'un témoin», à cause de son impact sur «des personnes liées aux autorités libanaises».

Ce paragraphe concernerait le témoin syrien Mohammad Zuheir Saddik, dont les déclarations ont dû être comparées aux autres informations du dossier, qui le contredisent, laissant les autorités libanaises face à leurs responsabilités quant au sort des personnes détenues, notamment celui du Major General Jamil Sayyed, qui a à nouveau demandé au juge Elias Eid de lever le mandat d'arrêt prononcé à son encontre. Le rapport a été transmis au procureur général Said Mirza, qui à son tour a indiqué que la question devait être comparées aux autres informations et faire l'objet de plus amples discussions avant qu'une décision soit prise, renvoyant au juge Eid.
Les lecteurs intéressés pourront trouver l'intégralité du dernier rapport de Serge Brammertz, reproduit sur le site Ya Libnan. Le paragraphe 103 – cités dans l'article d'Ibrahim Al-Amine – qui dénonce le manque de coopération de la part de «certains États», ne fait, ainsi, clairement pas référence à la Syrie, puisque les paragraphes précédents indiquent que «the cooperation of Syria with the Commission remains timely and efficient».

23 décembre 2006

Joyeux Noël!

Quelques sondages. En se méfiant énormément du principe même de sondages. Cependant, il me semble intéressant d'en extraire quelques éléments qui contredisent l'enthousiasme général des médias et des politiques occidentaux lorsqu'ils évoquent un hypothétique «choc des civilisations», et/ou font ressortir la distance entre cet enthousiasme politico-médiatique et les citoyens.

Et en cette période de Noël, j'en profite de mettre en avant quelques chiffres qui risquent de faire de la peine au petit Jésus quant à la notion d'«Occident chrétien».

– Selon un sondage Ifop Metro/Acteurs public/LCP diffusé le 19 décembre, 75% des «électeurs» français souhaitent que le prochain président de la République mène une politique extérieure «éloignée» de celle des États-Unis:

«Une réponse qui porte évidemment l'empreinte du bourbier irakien mais qui doit aussi servir d'avertissement aux prétendants à l'Élysée et tout particulièrement à Nicolas Sarkozy et sa tentation “atlantiste”», écrit Métro.
Pour ce qui est de la notion à la mode de «candidat naturel de l'électorat juif», on peut noter que le sondage annuel de l'American Jewish Committee auprès des «juifs américains» (c'est-à-dire «personnes se déclarant juives»), publié le 23 octobre, indique que 54% des sondés se déclarent démocrates, 29% indépendants, et seulement 15% républicains. 46% n'«appartiennent» pas à une synagogue ou à un temple.

– Une remarque sur un sondage ICM/Guardian du 11 octobre. Le lecteur voudra m'excuser cette indignation très politiquement correcte, mais que peut-on penser de questions telles que:
Si vous êtes dans un train ou dans un bus, et si quelqu'un qui semble musulman s'assied à côté de vous, vous sentez-vous... très anxieux, un peu anxieux, pas très anxieux, pas du tout anxieux?
et:
Quelle affirmation décrit le mieux ce que vous pensez que vos voisins ressentiraient si une famille musulmane s'installait dans votre rue?
Il me semble que, si l'on mettait «juif» ou «homosexuel» à la place de «musulman», ces phrases seraient immédiatement perçues comme intolérables; alors comment en est-on venu à ce que le Guardian (qui n'est pas un quotidien d'extrême-droite) s'autorise ce genre de question?

Toujours est-il que 73% des britanniques interrogés se déclarent «pas du tout anxieux» et 15% «pas très anxieux» quand quelqu'un qui semble «juif» s'assied à côté d'eux dans le métro. Pardon, quand quelqu'un qui semble «homosexuel» s'assied à côté d'eux. Ah non, flûte, c'était «musulman» la question.

Sondage publié le 18 décembre dans le Financial Times:
Une majorité de citoyens vivant dans cinq pays européens estime que la religion ne devrait pas constituer un obstacle pour adhérer à l'Union européenne [...]. Le Financial Times ne précise pas le chiffre exact de cette majorité.

[...]

Bien qu'une majorité des habitants de ces cinq pays affirment que la religion n'est pas un obstacle, 35% des Français et des Allemands estiment que l'UE est avant tout un «club chrétien».

Plus des deux-tiers (69%) des personnes interrogées en Grande-Bretagne, France, Italie, Espagne et Allemagne, affirment par ailleurs ne voir aucune objection à ce que leur enfant se marie avec une personne d'une autre religion.

[...]

Le contraste entre les Américains et les Français est également perceptible en matière de religion déclarée: 32% des Français se disent athées, contre 4% des Américains.
Sondage ICM/Guardian publié le 23 décembre.
[Le sondage] dresse le portrait d'une nation sceptique, exprimant des doutes massifs sur l'effet de la religion sur la société: 82% des personnes interrogées déclarent qu'elles perçoivent la religion comme une cause de division et de tension entre les gens. Seulement 16% affirment le contraire.

[...]

La plupart des gens n'ont aucune foi personnelle, indique le sondage, avec seulement 33% des personnes interrogées se décrivant comme «une personne religieuse». Une majorité nette, 63%, affirme qu'ils ne sont pas religieux – en incluant plus de la moitié de ceux qui se décrivent comme des chrétiens.

Les personnes âgées et les femmes sont plus portées à croire en dieu, avec 37% des femmes qui se déclarent religieuses, contre 29% des hommes.

[...]

Les personnes aisées sont plus portées à se rendre à l'église pour Noël: 64% de personnes interrogées dans la classe sociale la plus élevée comptent s'y rendre, contre 43% pour ceux de la classe la plus défavorisée.

L'attitude généralement tolérante des britanniques face à la religion est soulignée par le faible pourcentage de ceux pour qui la meilleure description du pays est celle d'un pays chrétien. Seulement 17% des sondés le pensent. La nette majorité, 62%, est d'accord avec l'affirmation selon laquelle la meilleure description de la Grande-Bretagne est celle d'un «pays religieux avec de nombreuses fois».

18 décembre 2006

L'opposition fait de la peine au petit Jésus

Le discours confessionnel adopté par les partis gouvernementaux atteint les sommets du ridicule. Sans surprise, c'est dans L'Orient-Le Jour aujourd'hui.

Pour le chef spirituel des chrétiens maronites, le cardinal Nasrallah Sfeir, les rassemblements de manifestants dans le centre-ville sont «nuisibles»:

Concluant son homélie dominicale, consacrée à la famille, le patriarche a mis en garde contre des «rassemblements mixtes incontrôlés» qui se forment, à l’occasion du sit-in, et a affirmé qu’ils pourront «constituer un danger pour la famille».
«On nous a informés que certains participants au sit-in ont interdit à leurs filles de passer la nuit dans le centre-ville; voilà qui est sage», a affirmé le chef de l’Église maronite.
J'insiste, au cas où le lecteur français n'aurait pas bien compris: celui qui dénonce ici la «mixité» des manifestations, ça n'est pas un ayatollah envoyé d'Iran, c'est le patriarche maronite.

Le député Atef Majdalani, membre du Courant du Futur (Hariri), lui, recommande de collectionner les santons de Provence au lieu de manifester:
Le député Atef Majdalani s’est demandé hier comment certaines parties politiques se permettaient de priver les gens de fêter Noël en paix, faisant allusion au sit-in ouvert de l’opposition au centre-ville depuis le 1er décembre. «Faut-il que les chrétiens accueillent la naissance de Jésus dans cette atmosphère tendue?» a-t-il ajouté.
La «présidente du Rassemblement des femmes d'affaire libanaises» reprend exactement le même «argument»:
Abondant dans le même sens, Leila Salhab Karamé, présidente du Rassemblement des femmes d’affaires libanaises, a adressé au chef du Courant patriotique libre (CPL), le député Michel Aoun, une lettre ouverte, plaidant pour que les forces de l’opposition donnent la chance aux Libanais de fêter Noël. Dans son message, elle lui demande si «les enfants chrétiens n’ont pas le droit de vivre la fête en paix et sécurité».
Avec ça, le niveau du débat politique au Liban monte.

17 décembre 2006

Hezbollah: quelques idées (trop) simples pour les libertaires

Comme il a longtemps existé une communication à destination des courants libertaires européens faisant la promotion des aspects les plus gauchisants (ou prétendument tels) d'Israël, il existe également une communication négative à l'encontre du Hamas et du Hezbollah à destination de ces mêmes libertaires.

Il est certes important de ne pas tout confondre, et de ne pas se tromper de discours. Angry Arab, très à gauche, tout en soutenant les résistances libanaise et palestinienne, y compris lorsqu'il évoque leurs composantes islamistes, ne cesse de rappeler ses critiques de ces composantes; et, pour le moins, d'indiquer qu'il ne s'agit de mouvements ni marxistes, ni gauchistes, ni libertaires, qu'ils n'adoptent aucunement une analyse de classes... Et au Liban, les mouvement de Michel Aoun et Amal, leurs principaux alliés, ne peuvent sans doute pas non plus être considérés comme des groupes libertaires! Vouloir extraire des discours de Hassan Nasrallah des similitudes avec un discours de classes (ce que l'on constate parfois) est une erreur.

Pour autant, la séduction qu'une certaine critique prétendument «de gauche» opère sur les libertaires européens est inquiétante. D'accord pour une critique construite des buts politiques du Hezbollah et du Hamas, mais encore faut-il se baser sur des commentaires un peu honnêtes ou sérieux.

Cas d'école, la parution il y a quelques jours d'une mise au point intitulée «À propos du Hezbollah», signée Patrick Feldstein, pour l'Organisation communiste libertaire, sur le site de La Sociale.

Le choix des mots n'étant jamais innocent, on peut relever que, dès son introduction, l'auteur oppose «la résistance du peuple libanais» à «cette entité se faisant appeler le Hezbollah» («un mouvement se revendiquant clairement national religieux»). Ben voyons.

Le plus gros de l'article est constitué d'un «Rappel historique» suivi d'une présentation du «Culte du martyre». L'auteur indique en fin d'article que, parmi ses sources, il utilise «L'Orient-Le Jour, août 2006, Michel Hajji Georgiou et Michel Touma». En fait de source, il s'agit d'un copier-coller pur et simple de passages entiers d'un des trois articles de la trilogie publiée par ce quotidien. Largement reproduit sur le Web, on trouvera une version de l'article repompé sur le site du quotidien réunionais Témoignages: «La naissance du Hezbollah et les racines de son action politique».

Est-il nécessaire d'indiquer qu'utiliser, comme seules sources libanaises quant à la nature du Hezbollah, un article de L'Orient-Le Jour et une étude de l'Université Saint-Joseph, de la part d'un communiste libertaire, ça n'est pas bien sérieux. Complété d'autres sources, pourquoi pas, mais là, c'est ridicule. Il ne viendrait certainement pas à l'auteur l'idée de les utiliser comme uniques sources s'il voulait écrire un article sur l'histoire des mouvements marxistes au Moyen-Orient; alors pourquoi le faire au sujet du Hezbollah? J'insiste: en tant qu'éléments parmi d'autres sources, je veux bien; mais L'Orient-Le Jour comme unique source documentaire pour raconter l'histoire du Hezbollah et son «culte du martyre», c'est navrant.

Le succès, parmi les groupes de gauche, de l'«étude» de Michel Hajji Georgiou et Michel Touma est assez étonnant. Ainsi de Témoignages, le quotidien du Parti communiste de la Réunion; n'a-t-il rien d'autre à proposer à ses lecteurs qu'une «analyse» tirée de L'Orient-Le Jour?

La partie la plus «problématique» de la reprise de cette «étude» est, évidemment, l'importance accordée au «culte des martyres» au sein du Hezbollah. L'article de La Sociale reprend très longuement cette explication, et copie-colle par exemple l'explication suivante:

Tomber en martyr au service des préceptes de Dieu devient ainsi un honneur suprême pour tout jeune chiite. Et l’objectif sur ce plan n’est pas tant de remporter une victoire militaire directe et immédiate, mais plutôt d’avoir eu le privilège d’être martyr, de s’être sacrifié par amour du Tout-Puissant, d’autant que la vie dans l’au-delà promet le bonheur éternel. Rester attaché à la vie d’ici-bas, motivée par les contingences matérielles, est donc insignifiant devant l’honneur que représente le martyre au service de Dieu.
Pourtant, Patrick Feldstein prétend aussi se baser sur un article de Robert Pape dans The Observer, d'août 2006. L'article, intitulé «What we still don't understand about Hizbollah», rend pourtant totalement déplacée cette longue focalisation sur le «culte du martyre» des «chiites». On lit par exemple dans l'article de Robert Pape (mais ce passage n'est pas repris par Patrick Feldstein):
Pendant les recherches pour mon livre, qui couvre les 462 attaques-suicides qui ont eu lieu à travers le Monde, des collègues ont écumé les sources libanaises pour récupérer des vidéos de martyres, des photographies, des témoignages et des biographies de bombes humaines du Hezbollah. Sur les 41 personnes concernées, nous avons identifié les noms, les lieux de naissance et d'autres données personnelles pour 38 d'entre elles. Nous avons été choqués de découvrir que seulement huit étaient des fondamentalistes islamistes; 27 appartenaient à des groupes gauchistes tels que le Parti communiste libanais et l'Union socialiste arabe; trois étaient des chrétiens, dont une femme maîtresse d'école titulaire d'un diplôme supérieur. Tous étaient nés au Liban.

Ce que ces attaquants-suicide – et leurs héritiers d'aujourd'hui – partagent, ce n'est pas une idéologie religieuse ou politique, mais simplement leur engagement à résister à une occupation étrangère.
La focalisation de l'article «À propos du Hezbollah», tirée mot pour mot de l'«étude» de L'Orient-Le Jour, sur le «culte du martyre» des chiites du Hezbollah, est rendue totalement caduque par l'article de Robert Pape.

Quant au contenu des citations attribuées à un des membres du Hezbollah sur ce sujet, elles m'apparaissent assez évidentes. Tout groupe combattant ne disposant pas d'une supériorité militaire absolue (qui, seule, permettrait de zigouiller l'ennemi sans prendre de risques personnels) glorifie le «sacrifice ultime» et est bien obligé de souligner que ce sacrifice (dont l'ennemi est supposé avoir peur) mènera à la victoire. Ce discours de la part du Hezbollah n'est ni étonnant ni original; il ne le différencie même pas fondamentalement des «valeurs occidentales»: les propagandes des nations occidentales (presse, littérature, cinéma) lors des conflits qui impliquent de terribles «sacrifices humains» sont emplies de ce genre de considérations. La thématique de la rédemption par le sacrifice est tellement omniprésente dans la culture populaire occidentale qu'il semble difficile d'en conclure à une particularité chiite.

Est-il bien nécessaire de rappeler que cette volonté de réduire la résistance à l'occupation à un motif d'extrémisme religieux est un des éléments centraux de la propagande israélienne. En Palestine, elle prétend se justifier par un extrémisme (de fait) sunnite; passant la frontière du Liban, elle deviendrait une caractéristique chiite.

Tout une partie du (pourtant très contestable) article de L'Orient-Le Jour n'est pas reprise. Elle n'est pourtant pas sans importance, puisqu'on y lit par exemple:
C’est sans doute sur le plan doctrinal et idéologique que le document de 1985 revêt encore un certain intérêt, notamment en ce qui concerne la question de l’établissement d’un État islamique. Le texte établit clairement une distinction entre «la position doctrinale et le volet pratique». Sur le plan du principe, le Hezbollah se déclare favorable à l’établissement d’un État islamique, mais précise tout de suite que, dans la pratique, la réalisation d’un tel projet doit se faire sur base d’un choix libre de la part de la population et il ne saurait donc être imposé par une quelconque partie.
L'article de La Sociale rappelle l'aspect «social» des activités du Hezbollah. Pour conclure ainsi:
Le Hezbollah, par sa présence concrète sur le terrain du social, a pu ainsi développer un véritable clientélisme en répondant aux besoins des populations, ce que n’a jamais pu faire l’état libanais.
Il est assez admirable que «répondre aux besoins des populations», de la part du Hezbollah, ne peut être rien d'autre qu'un «véritable clientélisme». L'article omet de prouver cette accusation. De la même façon qu'il reproduit allègrement les assertions de L'Orient-Le Jour sur le fondement religieux du «culte du martyre» chiite, il aurait été intéressant que l'auteur s'attarde sur les fondements religieux, omniprésents et sans cesse rappelés par les partisans du Hezbollah, de la «générosité» à destination des pauvres. Analyse qui serait forcément peu marxiste, mais ce n'est qu'en occultant les impératifs religieux qui sous-tendent l'action sociale des mouvements islamiques qu'on peut prétendre à un simple «clientélisme».

Au détour de la présentation du «clientélisme» social, on tombe sur la traditionnelle imputation d'antisémitisme, sur fond d'informations particulièrement approximatives:
Il entretient également un vaste réseau d’écoles coraniques, de dispensaires et d’hôpitaux et dispose d’une radio et d’une chaîne de télévision, Al-Manar. Celle-ci a bien tenté de diffuser par le biais de chaîne satellite en occident, notamment en France, soutenue en l’occurrence par Dieudonné, mais le caractère clairement antisémite de ses programmes n’ont pas plu au CSA.
(Que vient donc faire ici la référence à Dieudonné?)

La paragraphe consacré au «financement controversé» n'étant pas sourcé (il est d'ailleurs extrêmement court), il n'offre pas grand intérêt. On note cependant un jugement de valeur au détour de la phrase suivante, qui fait l'économie d'une démonstration factuelle:
La fin justifiant les moyens, le Hezbollah n’a aucun scrupule à côtoyer la mafia internationale pour assurer une partie de son financement.
Après la présentation historique et le culte du martyre, la seule autre partie réellement développée de l'article concerne les relations entre «Le Hezbollah et la gauche libanaise».

Cette partie est proprement scandaleuse. Aucune source n'est indiquée pour cette partie, et pour cause, car cette partie est la simple réécriture d'une interview qui dit exactement le contraire de ce qu'affirme Patrick Feldstein.

Voici le passage présent dans le texte de Patrick Feldstein:
Comment la gauche a pu et continuer à travailler avec des groupes comme le Hezbollah, que certains dans cette même gauche qualifient même comme des islamistes intégristes fascistes?

Le meilleur exemple est celui concernant la position du parti communiste libanais, le PCL. Ce parti communiste libanais est l’un des partis les plus anciens et les plus sérieux dans la région et était aussi les plus influents. Le PCL, pour ce qui l’en reste, travaille à ce jour main dans la main avec le Hezbollah en s’efforçant d’avoir une alliance critique à l’égard du Hezbollah, sauf que ce parti a largement perdu son influence passée et sert finalement de caution de gauche au Hezbollah. Après 2000, date du retrait israélien du sud Liban, le PCL qui avait encore un peu d’influence, a considéré que le Hezbollah avait gaspillé, pour ne pas dire trahi, la victoire, parce que dans la politique interne libanaise, le Hezbollah s’est allié à ses ennemis, à ceux qui étaient contre la libération, la bourgeoisie néolibérale. À partir de 2003, il envoie régulièrement des gens pour participer au forum social mondial. Il recherche ainsi une reconnaissance et une crédibilité internationale dans les milieux alter mondialistes pour apparaître comme le seul mouvement de libération du Liban. Dans la foulée se met en place une alliance pratique et politique entre le Hezbollah et le Parti communiste libanais et le Parti du peuple – qui est un parti nationaliste de gauche. Ils se voient régulièrement et ne dissimulent pas les points de divergence. Le PCL par exemple reproche au Hezbollah de n’avoir jamais participé à des manifestations de revendications sociales, alors que sa base est une base composée de pauvres, de paysans, d’ouvriers et de la classe petite-bourgeoise défavorisée au Liban. Ce reproche est complètement justifié dans le sens où le Hezbollah a toujours développé une approche interclassiste en cohérence avec son projet religieux. Et ce n’est pas les pratiques de façade d’être au plus des gens et de leurs préoccupations qui masquera l’absence de contenu de classe de ce parti.
Ce qui lui permet de conclure:
En d’autres termes, la gauche libanaise n’a plus d’autre fonction que d’être l’imbécile utile d’un Hezbollah qui cherche désespérément une reconnaissance au niveau international comme un mouvement de théologie de la libération, d’où sa volonté de travailler avec les communistes, jusqu’au jour où ceux-ci perdront leur utilité et seront liquidés.
La source de ces informations, non mentionnée par l'auteur, est une interview de Nahla Chahal (coordinatrice des missions civiles en Palestine CCIPPP et chercheur à Paris) par Chris Den Hond (La Gauche, Belgique) et Nicolas Qualander (Rouge, France), disponible en ligne. Voici la dernière partie de cette interview:
– Est-ce que la gauche peut travailler avec des groupes comme le Hezbollah et le Hamas, que certains dans la gauche qualifient même comme des islamistes intégristes fascistes? Et si oui, quel type d’alliance est possible ou souhaitable?

– Je pars de la position du parti communiste libanais, le PCL. Ce parti communiste libanais est quand même un des partis les plus anciens et les plus sérieux dans la région et aussi les plus influents. Le PCL travaille main dans la main avec le Hezbollah. C’est une alliance critique à l’égard du Hezbollah.

Le PCL dit ouvertement au Hezbollah: «Là tu t’es trompé». Après 2000, le PCL a considéré que le Hezbollah avait gaspillé la victoire, parce que dans la politique interne libanaise, le Hezbollah s’est allié à ses ennemis, à ceux qui étaient contre la libération, la bourgeoisie néolibérale.

Je fais une différence dans les mouvements islamistes. Comme chez les communistes et les gens de la gauche, les mouvements islamistes ne sont pas les mêmes. Il n’y a aucun lien de parenté entre Ben Laden et le Hezbollah, aucun! C’est comme dans les mouvements de gauche. Quel rapport est-ce que nous avons avec le Khmers rouges? Pour moi ce sont des fascistes. Il y a des fascistes chez les islamistes comme chez des gens de gauche, mais il y a aussi des gens libérés, progressistes.

Je ne fais pas l’éloge du Hezbollah. Je connais les points de faiblesse. Le Hezbollah n’est pas encore assez conscient qu’il est un mouvement de théologie de la libération. Mais c’est le seul mouvement islamiste qui vient dans les forums sociaux mondiaux et européens. Depuis 2003, il envoie régulièrement des gens pour y participer. Il y a une alliance pratique et politique entre le Hezbollah et le Parti communiste libanais et le Parti du peuple – qui est un parti nationaliste de gauche. Ils se voient régulièrement et ne dissimulent pas les points de divergence.

Le PCL par exemple reproche au Hezbollah de n’avoir jamais participé à des manifestations de revendication sociale, alors que sa base est une base composée de pauvres, de paysans, d’ouvriers et de la classe petite-bourgeoise défavorisée au Liban. Le Hezbollah dit parfois : «Vous avez raison, on n’était pas assez conscient de cela». Il faut comprendre le Hezbollah comme un phénomène jeune, qui évolue beaucoup, qui écoute. C’est très important. C’est aussi un mouvement qui est libéré des dogmes hérités. Leur capacité à travailler avec les communistes est pour moi une forte indication de cela.
Au moins, l'auteur du texte de La Sociale n'est pas un plagiaire servile. S'il reprend des passages entiers d'une interview sans la citer ni la sourcer, au moins lui fait-il dire exactement le contraire de ce qu'avance Nahla Chahal. Le procédé est pour le moins malhonnête et violent...

Ce genre de procédés qui permet à l'auteur de conclure:
Non, pour nous le Hezbollah est d’abord un état dans l’état qui utilise la lutte légitime contre l’état d’Israël comme un moyen devant permettre l’instauration d’un état islamique au Liban.
Bref, «combattons» le Hezbollah:
Notre tâche reste à trouver les capacités autonomes de mobilisation pour le soutien au peuple libanais en refusant l’inféodation et donc l’amalgame avec un parti comme le Hezbollah avec lequel nous n’avons strictement rien à voir et que nous combattons.

15 décembre 2006

L'Orient-Le Jour vous recommande un grand auteur français

Pas grand chose d'intéressant ce matin, aussi je me contente d'une petite note.

Avant-hier, L'Orient-Le Jour rapportait qu'un membre du PSP (majorité) avait tué à l'arme à feu un membre du PSNS (opposition) et blessé un autre; puis le quotidien indiquait sans précisions (élément qu'on ne trouvait pas dans le récit d'Al-Akhbar sur le même événement), que des membres du PSNS étaient venus tirer à la roquette (sur qui, sur quoi?). Ahurissante scène de violence politique qualifiée sobrement par L'Orient-Le Jour, de «fâcheux incident».

Aujourd'hui, encore un (désormais habituel) éditorial haineux et méprisant, signé Ziyad Makhoul et titré «Bagatelles pour un massacre».

Tout d'abord, la promotion de Fouad Saniora semble à nouveau parodier la Pravda des années 70:

Un: transfiguré après la mort de son alter ego Hariri, transformé d’intelligent fonctionnaire en un admirable homme d’État, Fouad Siniora n’en restait pas moins ce théoricien désincarné, marqué encore par les zébrures inhérentes à tout ministre des Finances de la planète; qu’à cela ne tienne, les chefs du 8 Mars lui ont offert, au cours de ces deux dernières semaines, ce qui lui manquait férocement: une indiscutable, une gigantesque popularité que toutes les abayas du monde n’auraient pu lui garantir; ils lui ont donné, en plus de la tête, les jambes; l’ont placé d’office en pater familias de sa communauté.
Mon passage préféré, cette relecture de la guerre civile:
Trois : cette OPA du 8 Mars va bientôt finir de déssiller tous les yeux, de la banlieue sud de Beyrouth à Téhéran en passant par Najaf, va faire assimiler quelque chose d’essentiel, que les chrétiens ont compris après 1975 et avec la guerre civile et que les sunnites ont compris après Taëf et avec la tutelle syrienne: que, comme leurs compatriotes, les chiites du Liban ne pourront jamais gouverner seuls.
Oui, c'est assez raciste: les chrétiens («tous» les chrétiens?) ont compris la vérité après 1975, les sunnites après 1989, et les chiites seulement maintenant. Et à peine partisan, puisque cette chronologie permet de comprendre que pendant la guerre civile, de 1975 à 1989, les chrétiens avaient «compris» une vérité qu'aucun des autres n'avait perçu.

Enfin, pour comprendre comment L'Orient-Le Jour est devenu ce déversoir haineux et sectaire: le dernier paragraphe, citant Céline, se termine par ces mots admirables:
On peut accuser Louis-Ferdinand Céline de tout, tout lui nier, sauf d’avoir été l’un des plus éblouissants, des plus visionnaires génies. Et dans son infini dégoût du monde, se cachait le plus fou, le plus fort des espoirs.
Céline, génial et éblouissant visionnaire... en titrant cet éditorial de L'Orient-Le Jour du titre du pamphlet antisémite, «Bagatelles pour un massacre», il fallait oser.

Pour la semaine prochaine, je suggère une aimable divagation autour du slogan (génialement dégoûté, mais ô combien porteur d'espoir): «Viva la muerte!».

14 décembre 2006

Quand le Hezbollah a oublié de proclamer la république islamique

Parmi les techniques d'excitation confessionnelle déployées par les forces gouvernementales, il y a cette rumeur incroyablement répandue: ce que veut (et risque d'obtenir) le Hezbollah, c'est l'avènement au Liban d'une mini-république islamique, d'un mini-Iran. Les chrétiens devront quitter le pays, les sunnites seront égorgés et toutes les filles devront porter le voile à la mode de Téhéran.

Loin de moi l'idée de vouloir ridiculiser ces craintes. Elle sont réelles, très répandues sous différentes versions, et il n'y a rien de plus dangereux que de les balayer avec mépris (ou de forcer le jeu politique sans en tenir compte).

Certains tentent d'y répondre en mettant en avant la présence chrétienne (et d'autres confessions, d'ailleurs) dans les manifestations. Rien n'y fait: «les chiffres sur les chrétiens sont surévalués», «le Hezbollah a demandé à ses ouailles de mettre des vêtements oranges», «dans les villages, plus personne ne soutient Aoun», «c'est une marionnette de Damas – c'est prouvé»...

Il y aurait bien, également, les nombreuses citations de Hassan Nasrallah lui-même indiquant qu'il n'est pas possible d'instaurer une République islamique au Liban, et que donc le Hezbollah ne le fera pas. Argument guère plus efficace que le précédent.

Il me semble important, alors, de rappeler une période récente durant laquelle, brièvement, des rumeurs absolument similaires avaient secoué le Liban: le départ des israéliens du Sud du Liban en 2000. Au moins on pourra juger selon des comportements et des faits, et non d'après des estimations et des prétentions.

Ce qui suit est un extrait de livre de Georges Corm, Le Liban contemporain. On pourra certes toujours prétendre que ce passage est un peu trop enthousiaste quant au rôle du gouvernement libanais de l'époque, puisque l'auteur était alors ministre des finances du gouvernement de Salim Hoss. Cependant, d'innombrables autres témoignages racontent absolument les mêmes faits.

Devant le nombre de morts et de blessés, de plus en plus important, que l'armée israélienne subit au sud du Liban, Ehud Barak, candidat du Parti travailliste aux élections de 1998, promet le retrait du sud du Liban s'il est élu.

Longtemps, personne ne pensera que Barak se conformerait à sa promesse. Pourtant, c'est bien ce qu'il fera au printemps 2000, deux ans après son élection. Longtemps les Libanais retiendront leur souffle : quel piège les Israéliens ont-ils préparé au sud du Liban pour accepter ainsi de se retirer sans condition ? Le souvenir des retraits de l'armée israélienne en 1984 et 1985 et des massacres communautaires qu'ils avaient à chaque fois entraînés est encore présent dans toutes les mémoires. Est-ce que ce nouveau retrait, qui terminerait toute présence israélienne au Liban, n'entraînera pas des massacres entre chrétiens et musulmans et, en particulier, des représailles des combattants du Hezbollah sur les supplétifs libanais de l'armée israélienne et les membres de leur famille ? Ne serait-il pas plus sage de négocier ce retrait, moyennant quelques concessions, afin d'éviter un nouveau bain de sang entre Libanais?

En fait, ni le gouvernement ni le Hezbollah ne se laissent influencer par la peur qui s'empare des Libanais, lorsqu'il devient clair à la fin du mois d'avril 2000 qu'Israël entend bien se retirer. De nombreuses voix vont réclamer l'envoi de l'armée au sud du Liban, immédiatement après le retrait, pour éviter les désordres, vengeances et massacres. Cette demande est forte, en particulier du côté de l'opinion modérée chrétienne. Les États-Unis font aussi savoir qu'ils entendent bien que le gouvernement désarme le Hezbollah et envoie l'armée libanaise au Sud pour assurer la paix à la frontière. Les Israéliens ont d'ailleurs menacé avec virulence le gouvernement libanais de représailles massives, si un acte d'hostilité quelconque était commis à la frontière contre les villages israéliens.

L'opinion libanaise devient très inquiète ; sur le marché des changes, la tension reprend. Du côté chrétien, bien que la milice aux ordres d'Israël comprenne des combattants de toutes les communautés du sud du Liban (chrétiens, chiites et druzes), la nervosité est forte. Le chef de la milice est un officier chrétien dissident de l'armée libanaise et l'on s'interroge sur le sort des familles des miliciens chrétiens dans une région à prédominance chiite où le Hezbollah fera la loi si l'armée libanaise n'intervient pas. Cette atmosphère malsaine tourne à la panique lorsque l'armée israélienne se retire à une vitesse record en mai 2000 (en l'espace d'une nuit). Beaucoup de miliciens et leurs familles (environ cinq à six mille personnes) s'enfuient en Israel, abandonnant leur maison et leurs biens. Mais, divine surprise, en dehors de ce mouvement limité de panique, l'évacuation ne provoque aucun massacre ou règlement de comptes. Le Hezbollah fait montre d'une retenue totale et l'État s'efforce de faire acte de présence à travers ses institutions civiles. Quelques jours après l'évacuation, le Parlement libanais tiendra même une séance solennelle à Bint Jbeil, capitale de la zone occupée. Il n'y aura aucun règlement de comptes au Sud, grâce à l'initiative du gouvernement de faire passer en jugement les miliciens à quelque communauté qu'ils appartiennent.