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23 avril 2007

Nicolas de Condorcet vote Bayrou

Comme n'importe quel journaliste américain, le journaliste français de soir d'élection fait comme si nous étions le seul pays au monde à disposer d'élections libres: toute la soirée, chacun y sera allé de son message (pas du tout) subliminal: «C'est une victoire de la démocratie».

Outre le fait que, par conviction libertaire, je trouve douloureusement amusant de proclamer une «victoire du peuple» parce qu'on va élire un monarque républicain, il me semble surtout intéressant de signaler que l'élection d'hier est une illustration parfaite d'une des limites connues du principe des élections, et qu'en la circonstance, les événements d'hier peuvent difficilement servir à illustrer la perfection de notre système.

Déjà, avant le premier tour (et cela a notoirement pesé sur le vote), on savait qu'au second tour, Bayrou avait plus de chances de battre Sarkozy que Royal. D'où un large «vote utile» de gens «de gauche» sur Bayrou. Pourtant, dans les mêmes sondages, Bayrou arrivait toujours troisième au premier tour. Cette injustice mathématique n'a apparemment ému personne.

Je vous propose un petit jeu mathématique sur ce thème. Admettons, pour simplifier à l'extrême, qu'il n'y ait que trois candidats (PS, UDF et UMP). Ramenons les résultats à 100 votants. On obtient (c'est très général et approximatif, mais le principe du raisonnement reste valable):
– PS: 34,
– UDF: 25,
– UMP: 41.
(Encore une fois: j'élimine les autres candidats et je ramène à 100 votants.) On a donc l'UDF éliminé au premier tour.

Estimons le report des voix, sur la base d'un sondage de sortie des urnes. Sur les 25 voix de l'UDF, 14 se reporte(raie)nt sur le PS, et 11 sur l'UMP. Admettons par ailleurs qu'un électeur du PS préférerait toujours l'UDF à l'UMP; et qu'à l'inverse un électeur de l'UMP se reportait forcément sur l'UDF plutôt que sur le PS.

Le but du jeu va être d'appliquer une méthode de calcul basée sur les préférences des électeurs, plutôt que sur le formalisme à deux tours. Après tout, la plupart des gens expliquent qu'ils votent pour Untel «faute de mieux»; l'idée d'exprimer leur préférence entre les différents candidats plutôt que de fournir un seul nom est alors très logique. Cette méthode ne sort d'ailleurs pas de ma poche: les plus curieux pourront consulter la présentation de la méthode de Condorcet sur Wikipedia.

Au lieu de demander aux électeurs de glisser un nom dans l'urne, nous leur demandons d'exprimer un classement de leurs préférences. À la louche, cela donnerait:
— 34 électeurs PS: PS > UDF > UMP (comprendre: le choix préféré serait le PS, ensuite l'UDF puis enfin l'UMP);
— 14 électeurs UDF: UDF > PS > UMP;
— 11 électeurs UDF: UDF > UMP > PS;
— 41 électeurs UMP: UMP > UDF > PS
(c'est la traduction de ce que j'ai expliqué ci-dessus: nous admettons qu'il n'y a qu'un classement pour les électeurs du PS – qui tous préfèrent l'UDF à l'UMP – et qu'un seul classement pour les électeurs de l'UMP – qui tous préfèrent l'UDF au PS, mais qu'il y a deux possibilités pour les électeurs de l'UDF – puisqu'une majorité se reporte ensuite sur le PS et une forte minorité sur l'UMP). C'est excessivement simplifié et approximatif, mais pour l'exposé du principe ça me semble valable.

L'étape suivante consiste à évaluer les rapports entre les paires de candidats (Untel contre Machine, Machine contre Truc et Truc contre Untel):

– UDF contre PS:
PS > UDF pour 34% des électeurs; UDF > PS pour 25 + 41 = 66%
donc UDF > PS (c'est-à-dire: une très large majorité d'électeurs préfèrent l'UDF au PS, même si ça n'est pas leur premier choix).

– UMP contre PS:
PS > UMP pour 34 + 14 = 48%; UMP > PS pour 11 + 41 = 52%
donc UMP > PS (une petite majorité préfère l'UMP au PS). Même si, au final, le PS l'emporte sur l'UMP, la démonstration qui suit n'est pas affectée dans son principe.

– UDF contre UMP:
UDF > UMP pour 34 + 25 = 59%; UMP > UDF pour 41%
donc UDF > UMP (une large majorité préfère l'UDF à l'UMP).

Ce qui nous donne, selon la méthode de Condorcet:

UDF > UMP, UDF > PS et UMP > PS;
c'est-à-dire:
UDF > UMP > PS

Or, avec notre système majoritaire à deux tours, nous obtenons au premier tour:
UMP > PS > UDF

Le candidat éliminé (Bayrou) par le système électoral de notre Présidentielle est exactement celui qui serait arrivé en tête avec le système de préférence majoritaire de Condorcet (méthode destinée à identifier «le candidat préféré» pour une large population). La méthode dite du vote alternatif donnerait le même résultat.

Nicolas de Condorcet n'est pas totalement étranger à notre histoire républicaine... Mais laissons Condorcet croupir au Panthéon et réjouissons-nous bruyamment: «c'est une victoire de la démocratie»: il ne manquerait plus que les citoyens se mettent à se poser des questions (forcément malvenues) sur la perfection de notre système démocratique...

Notes.
  1. En prenant en compte le «vote utile» d'électeurs qui, dans l'absolu, préféreraient le PS mais qui ont voté UDF au premier tour pour battre l'UMP, on aurait des chiffres légèrement différents mais des résultats quasiment identiques pour la méthode Condorcet.
  2. Une des principales critiques qui ont, historiquement, justifié qu'on n'utilise pas la méthode de Condorcet, réside dans sa lourdeur de mise en place dans le cadre d'un décompte manuel des bulletins. Or, justement, nous introduisons en ce moment le système de vote électronique qui, lui, permettrait l'adoption de ce type de système électoral. Non que je soutienne, par ailleurs, l'instauration de ce type de «machines à tricher», mais d'un autre côté, il est intéressant qu'on introduise un tel chamboulement des méthode de vote, non seulement sans réel débat public sur la viabilité de ces machines, mais sans non plus de débat sur les possibilités qu'elles autoriseraient en matière de système électoral: système préférentiel majoritaire de Condorcet ou vote alternatif (le votant indiquant d'abord son choix préféré, puis un second choix alternatif).
  3. J'espère que le but de cet article est clair: je ne suis pas partisan de Bayrou (ni d'aucun(e) autre); je souhaite rappeler un raisonnement historique connu depuis le XIXe siècle, en profitant du fait que la présente élection l'illustre parfaitement. Alors même que nos médias et nos politiques se réjouissent de cette «victoire de la démocratie», je voulais justement rappeler que nous sommes dans une situation qui illustre une des limites connues de notre système.

13 avril 2007

Français, encore un effort pour le choc des civilisations

Cette vidéo est certainement connue des lecteurs français, mais c'est particulièrement à mes amis libanais (et arabes en général) que je voudrais la montrer. En effet, je crois qu'elle n'est pas passée sur les chaînes étrangères (pas vu sur al Arabiya ou al Jazeera).

C'est l'une des plus jolies choses que j'ai pu voir depuis longtemps: des parents d'élèves français s'opposent à leur propre police, venue interpeller un immigré sans papiers – chinois – à la sortie de l'école de la rue Rampal, le 20 mars dernier. Si nos médias, avec nos politiques, font le pari d'une France xénophobe et peureuse, de telles images font vraiment plaisir à voir. Les «vrais gens» sont parfois surprenants (en fait, je ne trouve pas ces images si surprenantes sur le fond; ce qui est surprenant, c'est que les gens soient encore capables d'exprimer leur indignation et leur refus).


(Le titre de ce billet parodie celui d'un pamphlet de Donatien Alphonse François de Sade, intitulé «Français, encore un effort si vous voulez être républicains».)

11 avril 2007

François Bayrou, lumière du Moyen-Orient

Il y a quelques semaines, je discutais avec des amis franco-libanais qui me disaient leur projet de voter pour François Bayrou. Les positions de Ségolène Royal en matière de politique française au Moyen-Orient ont déjà été abondamment commentées; et l'admiration qu'Israël porte à Nicolas Sarkozy est connue. Je crois donc utile de synthétiser ici ce qu'on trouve sur le site officiel de François Bayrou concernant le Moyen-Orient (et le Liban en particulier).

29 janvier 2006, congrès de Lyon. Le «caractère menaçant» de la situation au Moyen-Orient a des sources clairement identifiées: le Hamas (élection du 26 janvier 2006) et l'Iran.

Mes chers amis, si vous regardez le Proche-Orient et le Moyen-Orient, si vous mettez côte à côte la situation nouvelle en Palestine et la victoire du Hamas, l'évolution nouvelle de l'Iran, alors vous mesurez que quelque chose est en route, dont nous ne pouvons pas ne pas voir le caractère menaçant.
La politique israélienne n'y est pour rien, au contraire, Ariel Sharon est devenu un homme de paix:
Je pense que les hommes peuvent changer : Ariel Sharon nous l'a montré, pour qui j'ai une pensée. Je pense que les hommes de guerre peuvent devenir des hommes de paix. Ceux qui ont porté le fer et le feu et fait couler le sang peuvent changer.
Il faut donc exercer des pressions (sur l'autorité palestinienne, évidemment):
Mais une telle situation ne se dénouera pas si nous ne sommes pas capables d'exercer les pressions et d'envoyer les messages nécessaires. [...]

Voyez-vous, l'autorité palestinienne vit sous perfusion financière de l'Union européenne. Cela ne nous donne pas le droit de parler à leur place, parce que ce n'est pas une sujétion, mais cela nous donne le devoir de réfléchir, de veiller, de donner les critères qui, pour nous, Europe, sont ceux d'une évolution positive de la situation, et de refuser le renoncement qui consisterait à observer sans agir.
Menace à peine voilée. Pourtant, le 30 janvier (le lendemain de ce discours), «Pour le ministre français des Affaires étrangères Philippe Douste-Blazy, il serait “contre-productif de brandir aujourd'hui des menaces” de gel des subventions à l'Autorité palestinienne, avant même la formation d'un gouvernement.» En jouant de la «perfusion financière» comme l'avait subtilement évoqué François Bayrou, l'Europe a certainement provoqué une «évolution positive de la situation»: aujourd'hui, «À Gaza, les gens ont faim».

* * *

Dans la «proposition» de François Bayrou sur l'«Antisémitisme» (page de son site de campagne), le «nouvel antisémitisme» a des racines «gauchistes, tiers-mondistes»:
La vieille dérive antisémite chez les chrétiens a pratiquement disparu… et au moment où l’on s’apprêtait à respirer, on voit aujourd’hui grandir un nouvel antisémitisme, aux racines gauchistes, tiers-mondistes, qui reprend les mêmes abjections «relookées». Comme si ce n’était jamais fini!…
J'aurais adoré avoir des précisions sur ces fameux «tiers-mondistes» antisémites...

Le lien entre l'antisémitisme, la destruction des juifs d'Europe et Israël est immédiat chez François Bayrou:
Le peuple juif a été le bouc émissaire de toute l’horreur et de toute la barbarie du monde. Le sort d’Israël importe non seulement aux Israéliens, ou aux Juifs, mais surtout à l’ensemble de l’humanité ! L’avenir d’Israël, c’est la pierre de touche de notre capacité à refuser la fatalité.
Le paragraphe suivant de ses «propositions» propose une logique toute religieuse:
J’ai mis beaucoup de moi-même à réfléchir à l’histoire du peuple juif, à son destin, à sa mission. Je lis beaucoup la Bible.
Lire la Bible permet donc de comprendre la «mission» du «peuple juif»; voilà qui ravira l'extrême-droite religieuse israélienne.

La page des «propositions» concernant «Le Proche-Orient» commence par la (pas du tout) surprenante invocation de la «sécurité d'Israël», en filiation de la Shoah:
La France veut l’existence, la paix et la sécurité d’Israël ; elle y voit un lien avec l’équilibre du monde. Car nous considérons que, depuis la Shoah, la décision qui s’est forgée dans le peuple juif de retrouver une terre, est une décision dont l’humanité est solidaire.
Pour ne pas faire trop long sur le sujet de «la décision qui s'est forgée» «depuis la Shoah», je me contenterai de rappeler que Theodor Herzl est mort en 1904 et qu'il a écrit Der Judenstaat en 1896. Voir par exemple «Histoire du sionisme» sur Wikipedia.

S'exprimant sur la «tragédie du Proche-Orient 2006» à l'Assemblée nationale, en septembre 2006, François Bayrou commence son discours par une longue tirade sur Israël:
La France qui dépasse les aléas de la politique, veut l’existence, la paix et la sécurité d’Israël !

La France voit un lien entre l’existence, la paix, la sécurité d’Israël avec l’équilibre du monde.

Non pas seulement parce que des résolutions diplomatiques ont été prises, depuis 1948, qui ont donné force de loi internationale à cette existence.

Mais parce que la France a vécu comme une blessure pour l’ensemble de l’humanité, une blessure pour le visage du monde, le sort fait pendant des siècles à ce peuple d’exilés, à ce peuple sans terre, sort qui a débouché, dans la folie hitlérienne et nazie, jusqu’à une shoah, une catastrophe à l’échelle de l’humanité. C’est une blessure pour l’ensemble de l’humanité qu’une tentative délirante et planifiée, en Europe, sur notre terre, chez nous, et parfois avec l’aide et la complicité de nos compatriotes, ait décidé et réalisé l’extermination des femmes, des enfants, des malades, des filles et des garçons, des sages et des savants, et jusqu’au plus ordinaire des enfants du peuple juif.

De cela, nous nous sentons débiteurs. Non pas à l’égard du seul peuple juif. Mais à l’égard du peuple humain.

C’est pourquoi nous considérons, nous la France, la France au-dessus des péripéties de l’Histoire, nous considérons que la décision qui s’est forgée dans le peuple juif de retrouver une terre, un foyer et une patrie, est une décision dont l’humanité est solidaire.

Ceux qui si longtemps avaient enduré, ceux que si longtemps on avait pliés, ceux qui n’avaient pas d’armes, et dont les mains étaient nues se sont levés, à bout de désespoir, et d’humiliation et d’infinie douleur et ont dit «plus jamais». Et ils ont dit «plus jamais» non seulement au nom des victimes de Dachau, d’Auschwitz, de Drancy ou de Gurs, mais au nom des générations humiliées, dans la suite des siècles.

La France doit être solidaire de ce «plus jamais».
* * *

Le sort des palestiniens n'est évoqué, dans ce que l'on peut trouver sur le site de campagne de François Bayrou, que sous deux angles: la menace que représente le Hamas (voir ci-dessus), et dans un paragraphe sur la souffrance provoquée par la création de l'État des «humiliés juifs d'hier». Cela permet de toujours aborder la question palestinienne sous l'angle d'un «équilibre» entre deux populations «humiliées» (et non comme l'oppression d'un peuple par un État sur-militarisé); cette dialectique est très nette. Je suspecte par ailleurs que la dénonciation de l'antisémitisme «tiers-mondiste» par François Bayrou entre en jeu dans cette équation.

Ainsi dans la «proposition» sur le Proche-Orient:
Et, de ce même mouvement [la création d'Israël suite à la Shoah], nous savons qu’il y avait sur cette terre des hommes, le peuple de Palestine, que cette décision a fait souffrir et qui sont aussi des victimes.

C’est pourquoi l’équilibre nouveau à trouver entre l’État qu’ont formé les humiliés juifs d’hier et l’État que doivent former les humiliés palestiniens d’aujourd’hui, cet équilibre importe à l’ensemble de l’humanité.
Ce passage est plus ou moins tiré du discours à l'Assemblée nationale:
Et pourtant, de ce même mouvement, nous n’ignorons rien des souffrances que cette décision a fait naître. Nous savons bien qu’il y avait sur cette terre d’élection non pas seulement le désert - comme on dit quelques fois - mais des familles, des femmes et des enfants et des hommes faits et des vieillards que cette catastrophe a touchés eux aussi, bien qu’ils n’y eussent aucune part. Et que ceux-là aussi, peuple de Palestine, sont des victimes, et ont bien le droit de dire «plus jamais».

Voilà pourquoi la France considère que l’équilibre nouveau à trouver entre l’État qu’ont formé les humiliés juifs d’hier et l’État que doivent former les humiliés palestiniens d’aujourd’hui, cet équilibre importe à l’ensemble de l’humanité.
Sur ce sujet, c'est l'Europe qui est invoquée pour agir. Les résolutions de l'ONU ne sont évoquées que pour justifier l'existence d'Israël.
Non pas seulement parce que des résolutions diplomatiques ont été prises, depuis 1948, qui ont donné force de loi internationale à cette existence.
Rappeler les résolutions de l'ONU favorables aux Palestiniens serait sans doute perçu comme trop «tiers-mondiste»...

* * *

François Bayrou aime le Liban. Il le fait savoir dans sa page de «proposition» sur le «Liban». Où l'on constatera que l'amour du Liban semble se résumer à la volonté d'imposer le désarmement du Hezbollah.
La France a un lien indissoluble avec le Liban, pour qui la langue française est une seconde patrie, et qui, sans elle, n'existerait pas : c'est la France qui a servi de garant à cette idée historique de faire une communauté nationale d'un peuple éclaté entre tant de communautés, liées par un contrat complexe. La France a vécu la guerre de l’été 2006 comme une épreuve.

J’ai, pour l'essentiel, soutenu dès les premiers jours la ligne fixée par le président de la République — chemin faisant, j'ai trouvé déplacé et dangereux que le ministre français des Affaires étrangères délivre à l'Iran un brevet de respectabilité comme «puissance stabilisatrice dans la région».

Je soutiens la décision de participation à la FINUL. Nous sommes d’accord sur la démarche consistant à reconstruire le Liban et à demander à la communauté internationale d’aider ce pays, en particulier devant le drame et la menace que représentent pour des centaines de milliers de Libanais les mines antipersonnel et les résidus de bombe à fragmentation.

Mais il y a une question politique : quel est exactement le mandat de la FINUL? S’il est le même que celui de la FINUL I, l'on risque d’assister, sous les yeux même des contingents armés de l'ONU, au réarmement de la milice du Hezbollah. Cela ne serait pas conforme à la lettre, ni à l'esprit, des résolutions des Nations unies : la résolution 1559 oblige au désarmement effectif des milices et à l'exercice de l'autorité sur le terrain par l'armée libanaise, et la résolution 1701 affirme que l'armée libanaise est la seule autorité légitime en matière de sécurité au Liban.

Et ce serait un risque immense pour le Liban, pour Israël, pour la paix, qu'une faction qui vise ouvertement la destruction d'Israël, s'arroge la domination sur une région d'un pays souverain. On voit la déstabilisation de la région et du Liban tout entier que cela supposerait.

Je demande que ces menaces soient prises en considération et qu'il y soit mis un terme. Le réarmement des milices serait l'échec assuré pour la politique nécessaire de paix et de restauration de la souveraineté d'un Liban indépendant.
Cette «proposition» reprend en résumé le discours à l'Assemblée nationale de septembre 2006. On trouve dans ce discours ce passage très explicite:
Nous avons apprécié que le président de la République exprime très clairement, le 14 juillet, la responsabilité du Hezbollah dans l’explosion du conflit. Tirs de missiles à Safed, à Nahariya. Enlèvement de deux soldats, après l’enlèvement d’un premier soldat franco-israélien près de Gaza. Cette ligne était claire et juste.
Claire, certes. Mais juste? Pour rappel, dès août, on savait que «L'agression israélienne était planifiée depuis plus d'un an».

Le mois suivant, François Bayrou interroge le gouvernement sur l'assassinat de Pierre Gemayel:
Monsieur le Premier ministre, Pierre Gemayel a été assassiné hier. Le jeune ministre, le fils du président Amine Gemayel, le visage nouveau de l’une des familles et des communautés qui ont fait l’histoire du Liban, est mort sous les balles. C’est une page nouvelle de la sanglante histoire de ce pays martyrisé.
Nous savons bien qui est mort. Et nous pensons tous, dans cet hémicycle et bien au-delà, aux deux jeunes fils de Pierre Gemayel, à son épouse, à sa famille et à son père, qui a fait preuve hier d’un sang-froid et d’une retenue qui sont une nouvelle manière de servir son pays.

Nous savons aussi qui était visé : le Liban, son indépendance et la paix civile qui garantit son avenir.

Je vous demande donc très simplement, monsieur le Premier ministre, quelle est aujourd’hui, sur ce drame, la vision de la France. Quel lien doit-on établir entre cet assassinat et la décision de convoquer le tribunal international pour juger les responsables de l’assassinat de M. Hariri ? Enfin, comment la France, dont nous n’oublions pas qu’elle a des soldats sur place, envisage-t-elle d’aider à la survie du Liban indépendant et libre ? (Applaudissements sur tous les bancs.)
Aucune originalité ici: les civils et les enfants libanais massacrés par les bombes israéliennes ne sont jamais présentés, eux, comme des représentants d'un «Liban indépendant et libre».

Cependant, François Bayrou sait se montrer courageux (à défaut d'être original), quand il dénonce les «Bombes à sous-munitions»:
Les bombes à sous-munitions, comme les mines antipersonnel, sont des armes barbares, car en réalité elles visent des civils, dans l'immédiat et dans le futur. Ceci est contraire à toutes les lois internationales qui organisent les règles des affrontements militaires. Donc je suis pour que la France adopte une loi contre les BASM, qu’elle les interdise sur son sol et qu’elle demande une règle internationale, adoptée comme la convention de Genève, pour interdire ces armes et empêcher qu’on en fasse usage à l’avenir.

Comme candidat à l’élection présidentielle, j’inclus cet engagement dans mon programme.
Malheureusement, sur le site de «Sous-munitions.org» (qui résume «Tous les présidentiables» à une liste de quatre noms...), on constate que seule Ségolène Royal fait explicitement le lien entre ces «armes barbares» et les bombardements israéliens au Liban.

* * *

Enfin, la question de l'Iran. Le traitement n'a encore une fois rien de bien original, jusque dans la façon de scander la «sécurité d'Israël» et de refuser un nouveau «Munich». Voici la «proposition» du site officiel sur le sujet «Iran»:
Face à l’Iran, la France ne peut avoir qu’une ligne : la rigueur et l’intransigeance dans le respect du droit international.

Il y a un traité de non prolifération nucléaire. Ce traité interdit aux nations qui l’ont signé — tous les pays sauf trois — d’aller vers l’arme nucléaire, mais il leur garantit en échange l’accès au nucléaire civil. Si ce traité n’est pas respecté, les démocraties doivent solidairement décider de sanctions.

Il y a une leçon que nous devrions avoir apprise dans le plus noir de l’Histoire, c’est la leçon de Munich. Quand les mots sont des menaces, il faut les prendre au sérieux, surtout quand les mots sont servis par la force des armes.

Le jour de Munich, toute la démocratie d’opinion, les sondages, les applaudissements fêtaient les signataires. Daladier* a murmuré «Quels cons!…». Un jeune professeur d’Histoire était l’éditorialiste du journal L’Aube. Ce jeune professeur allait être un jour, après l’arrestation et le suicide de Jean Moulin, le président du Conseil National de la Résistance. Il s’appelait Georges Bidault. Le jour de Munich, Georges Bidault écrivait ceci, qui a été une des maximes de ma vie : «Lorsqu’il s’agit de dire non, le meilleur moment pour le faire, c’est le premier.»

Dans son discours à l'Assemblée nationale sur la situation au Proche-orient, François Bayrou a déclaré le 7 septembre 2006 :

Que le ministre français des Affaires étrangères se rende à l’ambassade d’Iran à Beyrouth, et délivre un brevet de respectabilité en désignant l’Iran comme «une puissance stabilisatrice dans la région» nous a paru un risque que la France n’aurait pas dû prendre.

Les gouvernants iraniens actuels sont engagés dans une double obsession mortifère: l’appel sans ambiguïté à la destruction d’Israël; et la décision d’acquérir la puissance nucléaire. Et l’obsession de la destruction d’Israël donne à l’obsession nucléaire sa portée…

Quand le Président iranien déclare en juillet: «le problème fondamental du monde musulman est l’existence du régime sioniste qui doit être éliminé». Quand il déclare en octobre dernier : «comme l’a dit l’imam Khomeiny, Israël doit être rayé de la carte… La nation musulmane ne permettra pas à son ennemi historique de vivre en son cœur même», ce qu’il dit doit être mis en rapport avec la question du contrôle de l’arme nucléaire.

*Président du Conseil des ministres, signataire le 30 septembre 1938 des accords de Munich, par lesquels les démocraties ont laissé Hitler envahir la Tchécoslovaquie, dans l'espoir de sauver la paix avec l'Allemagne nazie.
Personnellement, j'aurais trouvé autrement courageux de rappeler que, parmi les trois pays qui n'ont pas signé le traité de prolifération nucléaire, on trouve Israël, seul pays doté de l'arme nucléaire dans la région. Ce qui aurait donné une autre portée à sa déclaration à l'Assemblée nationale:
Les démocraties ne peuvent pas accepter la prolifération nucléaire. Les démocraties ne peuvent pas accepter la prolifération nucléaire de surcroît dans un pays qui affirme haut et fort qu’il faut en détruire un autre.

06 avril 2007

Le changement de cap de l'administration américaine

Le lecteur voudra bien m'excuser, le texte que je traduis ici a été publié il y a un peu plus d'un mois et a fait l'effet d'une bombe au Moyen-Orient. J'aurais voulu l'évoquer plus tôt. Mes amis libanais l'ont largement fait circuler par mail, l'ont commenté abondamment, et les semaines qui ont suivi ont confirmé son importance. J'ai tardé à le publier ici, parce que j'ai manqué de temps récemment (j'en manque toujours), et cela représente tout de même une quinzaine de pages à traduire.

C'est, à mon avis, l'un des articles les plus importants publiés récemment dans un grand média occidental. Il s'agit de l'article «The Redirection», publié dans le New Yorker par Seymour Hersh le 5 mars dernier.

Quelques remarques.

1. Évidemment, le jour même, Fouad Sanioura a démenti les informations contenues dans l'article. Difficile d'imaginer qu'il agisse autrement. C'est la première fois qu'un média mainstream affirme et démontre que le gouvernement Sanioura utilise l'agitation confessionnelle (relire mon billet «Le gouvernement mène le Liban à la guerre civile», fin janvier de cette année); c'est l'affreux petit secret que Robert Fisk essayait de ne pas dévoiler.

2. Un passage de cet article a fait énormément de bruit, mais semble ne pas être parvenu jusqu'aux médias français. Le paragraphe de Seymour Hersh en question, publié le 5 mars:

Crooke a dit qu'un groupe extrémiste sunnite, Fatah al-Islam, avait fait sécession du groupe pro-syrien Fatah al-Intifada, dans le camp de réfugiés de Nahr al-Bared, dans le nord du Liban. Ses membres à l'époque étaient moins de 200. «On m'a dit que, en moins de 24 heures, ils s'étaient vu offrir des armes et de l'argent par des gens se présentant comme des représentants des intérêts du gouvernement libanais – certainement pour contrebalancer le Hezbollah,» a dit Crooke.
Dans Le Monde du 31 mars suivant, Mouna Naïm écrit avec innocence:
Depuis l'annonce, le 13 mars par les autorités libanaises, de l'implication de l'organisation Fatah Al-Islam dans un double attentat commis un mois auparavant contre des minibus dans la montagne du Metn, le camp de réfugiés palestiniens de Nahr Al-Bared, à une petite vingtaine de kilomètres au nord de la ville de Tripoli, est sous très haute surveillance. C'est en effet sur cette agglomération que le Fatah Al-Islam, dont toutes les formations palestiniennes – membres ou non de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) – se désintéressent, a jeté son dévolu.

Les accusations portées contre ce mouvement se fondent sur les aveux de quatre suspects arrêtés. Selon les autorités, ils ont également confessé un projet d'assassinat de 36 personnalités libanaises et d'attentats contre la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul). Toujours d'après les autorités, Fatah Al-Islam n'est qu'un prête-nom au Fatah-Intifada, prosyrien, issu d'une scission, en 1982, au sein du Fatah. Les intéressés se définissent comme des sécessionnistes du Fatah-Intifada - qui le confirme. Ils démentent toute implication dans les attentats du 13 février.
L'«envoyée spéciale» du Monde au Liban ne doit pas fréquenter grand monde sur place pour écrire ce genre de chose, alors même que la confrontation entre l'article de Hersh et la révélation de l'implication du Fatah al-Islam avait un retentissement monstrueux. À tout le moins, faire état des accusations qui circulaient sur place me semble le minimum, plutôt que de se contenter de la version gouvernementale (le Fatah al-Islam pro-syrien... alors que Hersh indiquait un mois auparavant qu'il avait été armé et subventionné par le gouvernement Sanioura). À la décharge de Mouna Naïm, Isabelle Dellerba, dans Libération, a elle aussi pu faire étalage de sa connaissance de la «nébuleuse Al Qaeda» au Liban sans pourtant avoir lu l'article de Seymour Hersh.

3. La façon qu'a Seymour Hersh de rejeter d'une phrase l'affirmation de Nasrallah, selon laquelle la partition des pays du Moyen-Orient est voulue par l'administraton Bush, est carrément expéditive. Sur le sujet, on peut relire mes billets «Former Republic of Lebanon» et «Coup d'État au Liban» (dans ce dernier, je fournissais plusieurs citations récentes qui confirment très exactement la posture américaine décrite par Nasrallah: nous n'y pouvons rien mais, puisque les Irakiens veulent la partition, alors nous devons la leur accorder).

4. Le point le plus discutable tient à mon avis dans le titre de l'article «The Redirection», le «changement de cap». Tout en exposant une politique catastrophique et détestable, Seymour Hersh adopte l'idée qu'il s'agit d'une politique nouvelle. Or l'article lui-même relève plusieurs faits anciens de plusieurs années (la collaboration américano-séoudienne n'est en rien «nouvelle», il ne s'agit pas d'un «rapprochement»; le financement des islamistes n'est pas une nouveauté non plus, comme Hersh le rappelle dans le cas de l'Afghanistan; les financements occultes des opérations spéciales abordées tout à la fin sont explicitement décrites comme existant depuis des années; l'agitation confessionnelle en Irak n'est pas une innovation des derniers mois; au Liban rien ne semble pas non plus relever d'une innovation récente, les «gestes» de Saad Hariri en faveur des extrémistes étant même datés de 2005...).

Pour ma part, il me semble que le «changement de cap» se limite à celui de Seymour Hersh, qui découvre ou dévoile maintenant, avec force témoignages (c'est toute sa valeur), une politique qui, elle, n'a rien de nouvelle.

5. Le recours aux sources anonymes est toujours problématique. Notez cependant que, dans l'extrait concernant le Fatah Al-Islam, la source est clairement identifiée. Dans de nombreux cas, on ne peut savoir ce qui relève de la tentative de manipulation (citer Baer, par exemple, est la dernière chose à faire...) et/ou la fourniture d'un alibi politique (la «perception» du chef du Hezbollah par les «officiels du renseignement», qui décrivent un petit terroriste devenu récemment, à la surprise générale, un homme d'État, est grotesque; Hassan Nasrallah, notoirement, n'est pas un poussin éclos ce matin).

Ainsi, comme d'habitude, chacun lira cet article à sa façon en prenant certains points et en en rejetant d'autres, sans pour cela bénéficier de critères objectifs pour juger (pourquoi accepter certaines citations, pourquoi en rejeter d'autres, dans un même article?). Les sources anonymes et les citations de barbouzes notoires renforcent cette façon que l'on aura de le lire, ce que je trouve très dommageable.

6. Puisque cet article semble ouvrir la voie, on commence à lire des choses sur l'utilisation des mercenaires en Irak. Combien sont-ils, qu'y font-ils? Sujet très peu abordé en Occident, sujet de toutes les spéculations dans le monde arabe. Le Monde s'y risquait avant hier («La guerre en privé»), de façon bien timide. Le recours aux milices privées au Liban ouvre-t-il la porte à une «irakisation» du pays du Cèdre? À la Une d'al-Akhbar aujourd'hui, on apprend que des anciens membres de l'Armée du Liban Sud agissent en Irak. En novembre dernier, on apprenait que les forces spéciales de Samir Geagea étaient de retour au Liban. Les russes de RIA Novosti expliquent aujourd'hui: «L'administration de George W. Bush met en œuvre un plan de déstabilisation du gouvernement iranien en recourant secrètement aux services de plusieurs commandos armés opérant depuis le territoire pakistanais et qui tuent et enlèvent des militaires et des officiels iraniens...»

En clair: Seymour Hersh vient d'entrouvrir une petite fenêtre dans les médias occidentaux, en reprenant à son compte une partie des analyses que l'on trouve de longue date dans le monde arabe; je pense que l'étape suivante (si elle a lieu) sera que nos médias abordent enfin la question des mercenaires et des milices, et du rôle qu'ils jouent réellement sur le terrain (question qui ne se pose pas avec la même acuité avec une armée régulière).

Ces commentaires et réserves faites (je ne tiens pas trop à développer), je vous laisse avec cette traduction de l'article de Seymour Hersh, «The Redirection». La partie qui concerne explicitement le Liban est dans la seconde moitié de l'article.
Le changement de cap
Seymour Hersh, 5 mars 2007

Ces derniers mois, tandis que la situation en Irak se détériorait, l'administration Bush, à la fois dans sa diplomatie publique et dans ses opérations occultes, a infléchi de manière importante sa stratégie au Moyen-Orient. Le «changement de cap», comme certains nomment cette nouvelle stratégie à la Maison blanche, a rapproché les États-Unis d'une confrontation ouverte avec l'Iran et, dans plusieurs endroits de la région, les ont projetés dans un conflit de plus en plus ouvert entre musulmans chiites et sunnites.

Pour miner l'Iran, qui est principalement chiite, l'administration Bush a décidé, en effet, de revoir ses priorités au Moyen-Orient. Au Liban, l'administration a collaboré avec le gouvernement de l'Arabie séoudite, qui est sunnite, dans des opérations clandestines destinées à affaiblir le Hezbollah, l'organisation chiite soutenue par l'Iran. Les États-Unis sont par ailleurs impliqués dans des opérations clandestines contre l'Iran et son allié syrien. Une conséquence de ces activités a été le soutien à des groupes extrémistes sunnites qui adoptent une vision militante de l'islam, qui sont hostiles à l'Amérique et qui ont de la sympathie pour Al Qaeda.

Un aspect contradictoire de cette nouvelle stratégie est que, en Irak, la plupart des violences des insurgés contre les militaires américains viennent de forces sunnites, et non chiites. Mais, dans l'optique adoptée par cette administration, la conséquence stratégique la plus profonde – et inattendue – de la guerre en Irak a été le renforcement de l'Iran. Son président, Mahmoud Ahmadinejad, a fait des déclarations provocantes au sujet de la destruction d'Israël et du droit de son pays à poursuivre son programme nucléaire; et la semaine dernière son guide religieux suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, a déclaré à la télévision d'État que «les réalités de la région montrent que le front de l'arrogance, dirigé par les États-Unis et leurs alliés, sera le principal perdant dans cette région.»

Après la révolution de 1979 qui a mené au pouvoir un gouvernement religieux, les États-Unis ont rompu avec l'Iran et se sont rapprochés des États arabes sunnites tels que la Jordanie, l'Égypte et l'Arabie séoudite. Le calcul devint plus complexe après les attaques du 11 Septembre, en particulier par rapport aux Séoudiens. Al Qaeda est sunnite, et nombre de ses exécutants venaient de cercles extrémistes d'Arabie séoudite. Avant l'invasion de l'Irak, en 2003, des officiels de l'administration, influencés par les idéologues néoconservateurs, ont pensé qu'un gouvernement chiite y fournirait un contrepoids pro-américain aux extrémistes sunnites, de plus la majorité chiite irakienne avait été oppressée sous Saddam Hussein. Ils ont ignoré les avertissements de la communauté du renseignement quant aux liens entre les dirigeants chiites irakiens et l'Iran, où certains avaient vécu en exil pendant plusieurs années. Aujourd'hui, au grand dam de la Maison blanche, l'Iran renforce ses relations avec le gouvernement dominé par les chiites du Premier ministre Nuri al-Maliki.

La nouvelle politique américaine, dans ses grandes lignes, a été discutée publiquement. Dans son témoignage devant le Comité des affaires étrangères du Sénat en janvier, la Secrétaire d'État Condoleeza Rice a déclaré qu'il y avait «un nouvel axe stratégique au Moyen-Orient», séparant «les réformateurs» et les «extrémistes»; elle désigna les États sunnites comme des centres de modération, et expliqua que l'Iran, la Syrie et le Hezbollah étaient «de l'autre côté de la ligne de démarcation». (La majorité sunnite de Syrie est dominée par la secte alaouite.) L'Iran et la Syrie, dit-elle, «ont fait leur choix et leur choix est celui de la déstabilisation.»

Certaines des stratégies principales du changement de cap n'ont cependant pas été rendues publiques. Les opérations clandestines ont été tenues secrètes, dans certains cas, leur exécution ou leur financement étant soustraités aux Séoudiens, ou en trouvant d'autres voies de contournement du processus normal du contrôle financier par le Congrès, comme l'ont expliqué des officiels anciens et actuels de l'administration.

Un membre important du Comité des finances de la Chambre m'a dit qu'il avait entendu parler de la nouvelle stratégie, mais avait senti que ni ses collègues et ni lui n'avaient été correctement informés. «Nous ne savons rien sur ce sujet», a-t-il dit. «Nous demandons des informations sur ce qu'il se passe, et ils disent qu'il ne se passe rien. Et quand nous posons des questions précises, ils répondent “nous vous informerons plus tard.” C'est tellement frustrant.»

Les principaux acteurs du changement de cap sont le vice-président Dick Cheney, le conseiller à la Sécurité nationale Elliott Abrams, l'ambassadeur bientôt remplacé en Irak (et pressenti pour le poste d'ambassadeur aux Nations unies), Zalmay Khakikzad, et le prince Bandar bin Sultan, le conseiller séoudien à la Sécurité nationale. Alors que Rice était profondément impliquée dans la définition de la politique publique, des officiels anciens et actuels disent que le volet clandestin a été conduit par Cheney. (Le bureau de Cheney et la Maison blanche ont refusé de commenter cet article; le Pentagone n'a pas répondu aux questions précises mais a précisé, «Les États-Unis ne préparent une guerre avec l'Iran.»)

Le changement de politique a amené l'Arabie séoudite et Israël à une nouvelle alliance stratégique, en grande partie parce que ces deux pays considèrent l'Iran comme une menace existentielle. Ils ont été impliqués dans des discussions directes et les Séoudiens, qui pensent qu'une plus grande stabilité en Israël et Palestine donnerait moins d'influence à l'Iran dans la région, sont devenus plus actifs dans les négociations arabo-israéliennes.

La nouvelle stratégie «est un changement de cap important dans la politique américaine – c'est un changement très important», a expliqué un consultant gouvernemental américain ayant de forts liens avec Israël. Les États sunnites «étaient pétrifiés à l'idée d'une résurgence chiite, et ils exprimaient un ressentiment croissant à l'encontre de notre choix de soutenir les chiites modérés en Irak», a-t-il dit. «Nous ne pouvons pas revenir sur la montée chiite en Irak, mais nous pouvons la limiter.»

«Il semble qu'il y ait eu un débat au sein du gouvernement pour savoir quel était le plus grand danger – l'Iran ou les radicaux sunnites», m'a expliqué Vali Nasr, un membre important du Conseil sur les Affaires étrangères, qui a beaucoup écrit sur les chiites, l'Iran et l'Irak. «Les Séoudiens et certains membres de l'administration ont soutenu que le plus grand danger était l'Iran et que les extrémistes sunnites étaient des ennemis moins importants. C'est une victoire de la ligne séoudienne.»

Martin Indyk, un officiel du Département d'État dans l'administration Clinton, qui a également été ambassadeur en Israël, a dit que «le Moyen-Orient est en train de s'échauffer autour d'une sérieuse guerre froide entre sunnites et chiites.» Indyk, qui dirige le Centre Saban pour la politique au Moyen-Orient à la Brookings Institution, a ajouté que, selon lui, il n'était pas clair si la Maison blanche était bien consciente des implications stratégiques de sa nouvelle politique. «La Maison blanche n'est pas seulement en train de doubler la mise en Irak», a-t-il expliqué. «Elle est en train de doubler la mise dans toute la région. Cela pourrait devenir très compliqué. Tout est sans dessus dessous.»

La nouvelle politique de l'administration pour contenir l'Iran semble compliquer sa stratégie pour gagner la guerre en Irak. Patrick Clawson, un expert sur l'Iran et directeur de recherche adjoint au Washington Institute pour la politique au Proche-Orient, a cependant soutenu que le renforcement des liens entre les États-Unis et les sunnites modérés et même radicaux pourrait «effrayer» le gouvernement du Premier ministre Maliki et «le laisser craindre que les sunnites pourraient réellement gagner» la guerre civile là-bas. Clawson a expliqué que cela pourrait inciter Maliki à coopérer avec les États-Unis pour supprimer les milices radicales chiites, telles que l'Armée du Mehdi de Moqtada as-Sadr.

Même ainsi, pour le moment, les États-Unis demeurent dépendants de la coopération des dirigeants chiites irakiens. L'armée du Mehdi est peut-être ouvertement hostile aux intérêts américains, mais d'autres milices chiites figurent parmi les alliés des États-Unis. Moqtada as-Sadr comme la Maison blanche soutiennent Maliki. Un mémorandum écrit l'année dernière par Stephen Hadley, un conseiller à la Sécurité nationale, a suggéré que l'administration essaie de séparer Maliki de ses alliés chiites les plus radicaux, mais jusqu'à présent la tendance a été exactement dans le sens contraire. Tandis que l'armée irakienne continue de sombrer dans sa confrontation avec les insurgés, le pouvoir des milices chiites augmente constamment.

Flynt Leverett, un ancien officiel du Conseil à la Sécurité nationale (NSC) de l'administration Bush, m'a dit qu'«il n'y a rien de fortuit ou d'ironique» dans la nouvelle stratégie concernant l'Irak. «L'administration est en train de prétendre que l'Iran est plus dangereuse et plus provoquante que les insurgés sunnites face aux intérêts américains en Irak, alors que – si vous regardez les chiffres des pertes – la punition infligée à l'Amérique par les sunnites est d'une toute autre ampleur,» a expliqué Leverett. «Tout cela fait partie d'une campagne d'étapes de provocation pour augmenter la pression sur l'Iran. L'idée est qu'à un moment donné les Iraniens vont répondre et qu'alors l'administration aura une porte ouverte pour pouvoir les frapper.»

Le président George W. Bush, dans un discours du 10 janvier, a en partie exprimé cette approche. «Il y a deux régimes» – l'Iran et la Syrie – «qui permettent aux terroristes et aux insurgés d'utiliser leur territoire pour entrer et sortir d'Irak,» a dit Bush. «L'Iran fournit un support matériel pour les attaques contre les troupes américaines. Nous ferons cesser ces attaques contre nos forces. Nous interromprons le flux de soutien venant d'Iran et de Syrie. Et nous traquerons et détruirons les réseaux qui fournissent l'armement sophistiqué et l'entraînement à nos ennemis en Irak.»

Dans les semaines qui ont suivi, il y a eu une vague d'affirmations venant de l'administration au sujet de l'implication iranienne dans la guerre en Irak. Le 11 février, on a présenté aux journalistes des engins explosifs sophistiqués, pris en Irak, dont l'administration a prétendu qu'ils provenaient d'Iran. Le message de l'administration était, au fond, que la mauvaise situation en Irak n'était pas due à ses propres erreurs de planification et d'exécution, mais aux ingérences iraniennes.

Les militaires américains ont aussi arrêté et interrogé des centaines d'iraniens en Irak. «Le mot d'ordre a circulé, en août dernier, demandant aux militaires d'arrêter autant d'Iraniens que possible en Irak,», a expliqué un ancien officiel du renseignement. «Ils en avaient arrêté cinq cent à un moment donné. Nous travaillons ces gars et nous tirons d'eux des informations. Le but de la Maison blanche est de monter un dossier selon lequel les Iraniens ont fomenté l'insurrection depuis le début – que l'Iran est, en fait, en train de soutenir le meurtre d'Américains.» Un consultant du Pentagone a confirmé que des centaines d'Iraniens avaient été capturés par les forces américaines ces derniers mois. Mais il a expliqué que ce total comprenait beaucoup d'humanitaires iraniens qui «avaient été raflés et relâchés peu de temps après», après avoir été interrogés.

«Nous ne préparons pas une guerre contre l'Iran», a annoncé Robert Gates, le nouveau Secrétaire d'État à la Défense, le 2 février, et pourtant l'ambiance de confrontation s'est alourdie. Selon des officiels du renseignement et de l'armée, actuels et anciens, des opérations secrètes au Liban ont accompagné des opérations clandestines visant l'Iran. Des militaires américains et des équipes des Opérations spéciales ont renforcé leurs activités en Iran pour rassembler du renseignement et, selon un ancien membre supérieur du renseignement, ils ont aussi franchi la frontière à la poursuite d'exécutants iraniens en Irak.

Lors de la prestation de Rice au Sénat en janvier, le sénateur démocrate du Delaware, Joseph Biden, a de manière abrupte demandé si les États-Unis prévoyaient de traverser les frontières iraniennes ou syriennes pendant une poursuite. «Évidemment, le Président ne va rien écarter pour protéger nos troupes, mais notre plan est de détruire ces réseaux en Irak même,» a dit Rice, ajoutant, «je pense que tout le monde va comprendre cela – le peuple américain et je suppose aussi le Congrès attendent du Président qu'il fasse tout ce qui est nécessaire pour protéger nos forces.»

L'ambiguïté de Rice a déclenché une réponse du sénateur du Nebraska Chuck Hagel, un Républicain, qui a été critique de l'administration: «Certains d'entre nous se souviennent de 1970, madame la Secrétaire. Et c'était au Cambodge. Et quand notre gouvernement a menti au peuple américain en disant: “nous n'avons pas franchi la frontière du Cambodge”, en fait nous l'avions fait. Il se trouve que je sais quelques choses à ce sujet, ainsi que d'autres dans ce comité. Alors, madame la Secrétaire, quand vous mettez en branle ce type de politique dont le Président parle en ce moment, c'est très, très dangereux.»

La préoccupation de l'administration au sujet du rôle de l'Iran en Irak est redoublée par sa préoccupation de longue date quant au programme nucléaire iranien. Sur Fox News le 14 janvier, Cheney a prévenu de la possibilité, dans quelques années, «d'un Iran doté de l'arme nucléaire, à cheval sur les réserves pétrolières mondiales, capable d'influer à sa guise sur l'économie mondiale, prêt à faire appel à des organisations terroristes et/ou à ses armes nucléaires pour menacer ses voisins ou d'autres sur la planète.» Il a ajouté: «Si vous allez discuter avec les États du Golfe ou si vous discutez avec les Séoudiens ou si vous discutez avec les Israéliens ou les Jordaniens, la région toute entière est préoccupée... La menace que représente l'Iran grandit.»

L'administration examine actuellement une vague de nouveaux renseignements concernant le programme nucléaire iranien. Des officiels américains actuels et anciens m'ont dit que ces renseignements, qui proviennent d'agences israéliennes opérant en Iran, contiennent l'affirmation selon laquelle l'Iran a développé un missile intercontinental à carburant solide à trois étages capable de placer plusieurs petites ogives – chacune ayant une précision limitée – en Europe. La crédibilité de ce renseignement humain est toujours discutée.

Un argument similaire concernant la menace imminente qu'aurait représentée la possession d'armes de destruction massive – et les questions sur le renseignement utilisé pour établir ce dossier – a constitué le prélude à l'invasion de l'Irak. Beaucoup, au Congrès, ont accueilli ces prétentions au sujet de l'Iran avec circonspection; au Sénat le 14 février, Hillary Clinton a dit, «Nous avons toujours appris nos leçons du conflit en Irak, et nous devons appliquer ces leçons aux arguments qui sont actuellement émis au sujet de l'Iran. Parce que, monsieur le Président, ce que nous entendons sonne de manière familière à nos oreilles et nous devons être sur nos gardes et ne jamais plus prendre de décisions sur la base de renseignements défaillants.»

Cependant, le Pentagone continue sa planification intensive pour un possible bombardement de l'Iran, un processus qui a débuté l'année dernière, sur ordre du Président. Ces derniers mois, m'a expliqué un ancien officiel du renseignement, un groupe spécial de planification a été créé dans les bureaux du Chef d'État major chargé d'élaborer un plan éventuel de bombardement de l'Iran qui pourrait être mis en œuvre sur ordre du Président, dans un délai de 24 heures.

Dans le dernier mois, un conseiller au ciblage de l'Air Force et consultant en matière de terrorisme au Pentagone m'a dit que le groupe de planification sur l'Iran a reçu une nouvelle mission: identifier des cibles en Iran qui pourraient être impliquées dans le soutien logistique aux militants en Irak. Auparavant, le but était la destruction des installations nucléaires iraniennes et un possible changement de régime.

Deux groupes de porte-avions – l'Eisenhower et le Stennis – sont actuellement en mer arabe. Un des plans est qu'ils soient relevés au début du printemps, mais certains militaires craignent qu'on ne leur ordonne de rester sur place après l'arrivée des nouveaux porte-avions, selon plusieurs sources. (Parmi les sujets de préoccupations, les simulations ont montré que les porte-avions pourraient être vulnérables à des tactiques de guerilla impliquant un grand nombre de petits bateaux, une technique que les Iraniens ont été pratiquée par le passé; les porte-avions ont une manœuvrabilité réduite dans l'étroit détroit d'Ormuz, au large des côtes méridionales de l'Iran.) L'ancien officiel du renseignement a expliqué que les plans éventuels seraient prêts pour un ordre d'attaque dès ce printemps. Il a ajouté, cependant, que des officiers supérieurs de l'État major comptaient sur le fait que la Maison blanche ne serait «pas suffisamment stupide pour faire cela, vu ce qu'il se passe en Irak, et avec les problèmes que les Républicains auraient en 2008.»

LE JEU DU PRINCE BANDAR

Les efforts de l'administration pour réduire l'influence iranienne au Moyen-Orient ont largement compté sur l'Arabie séoudite et sur le prince Bandar, le conseiller à la Sécurité nationale séoudien. Bandar a servi comme ambassadeur aux États-Unis pendant 22 ans, jusqu'en 2005, et a maintenu son amitié avec le président Bush et le vice-président Cheney. À son nouveau poste, il continue de les rencontrer de manière privée. Un haut officiel de la Maison blanche a effectué plusieurs visites en Arabie séoudite récemment, certaines n'ayant pas été rendues publiques.

En novembre dernier, Cheney s'est envolé pour l'Arabie séoudite pour une rencontre surprise avec le roi Abdallah et Bandar. Le Times a rapporté que le roi a prévenu Cheney que l'Arabie séoudite soutiendrait ses coreligionnaires sunnites en Irak si les États-Unis se retiraient. Un officiel du renseignement européen m'a expliqué que la rencontre était aussi consacrée aux craintes séoudiennes plus générales concernant «la montée des chiites». En réponse, «les Séoudiens commencent à utiliser leur moyen de pression – l'argent.»

Dans une famille royale minée par la compétition, Bandar s'est, depuis des années, bâti une base de pouvoir qui repose largement sur sa relation étroite avec les États-Unis, relation qui est cruciale pour les Séoudiens. Le prince Turki al-Faisal a succédé à Bandar au poste d'ambassadeur; Turki a démissionné après huit mois et a été remplacé par Adel A. al-Jubeir, un bureaucrate qui a travaillé avec Bandar. Un ancien diplomate séoudien m'a dit que, pendant la période Turki à l'ambassade, il avait eu vent de rencontres privées entre Bandar et des officiels de haut rang de la Maison blanche, parmi lesquels Cheney et Abrams. «Je suppose que Turki n'en était pas très heureux», m'a expliqué le Séoudien. Mais, a-t-il ajouté, «Je ne crois pas que Bandar ait pris des initiatives personnelles». Bien que Turki n'aime pas Bandar, m'a dit le Séoudien, il partageait son objectif d'entraver la progression de l'influence chiite au Moyen-Orient.

La division entre les chiites et les sunnites remonte à une querelle amère, au septième siècle, quant à la succession du prophète Mahomet. Les sunnites dominaient le califat médiéval et l'empire ottoman, et les chiites, traditionnellement, ont été considérés comme des exclus. Dans le monde, 90% des musulmans sont sunnites, mais les chiites sont majoritaires en Iran, Irak et au Bahrain, et constituent le plus important groupe musulman au Liban. Leur importante présence dans une région volatile et riche en pétrole préoccupe en Occident et parmi les sunnites concernant la montée d'un «croissant chiite» – surtout avec l'influence géopolitique grandissante de l'Iran.

«Les Séoudiens voient toujours le monde avec le même regard qu'aux jours de l'empire ottoman, quand les musulmans sunnites tenaient le haut du pavé et les chiites étaient les classes inférieures,» m'a expliqué Frederic Hoff, un officier retraité, expert du Moyen-Orient. Si Bandar était perçu comme provoquant un changement de cap dans la politique américaine en faveur des sunnites, a-t-il ajouté, cela renforcerait énormément sa position dans la famille royale.

Les Séoudiens sont menés par leur crainte que l'Iran pourrait renverser l'équilibre du pouvoir non seulement dans la région mais aussi dans leur propre pays. L'Arabie séoudite a une importante minorité chiite dans sa province orientale, une région riche en champs de pétrole; les tensions confessionnelles sont importantes dans cette province. La famille royale croit que des agents iraniens, travaillant avec des chiites locaux, sont derrière de nombreuses attaques terroristes à l'intérieur du royaume, selon Vali Nasr. «Aujourd'hui, la seule armée capable de contrer l'Iran», – l'armée irakienne – «a été détruite par les États-Unis. Maintenant on est face à un Iran qui pourrait avoir des armes nucléaires et qui a une armée opérationnelle de 450000 hommes.» (L'Arabie séoudite a une armée de 75000 hommes.)

Nasr ajouta: «Les Séoudiens disposent de moyens financiers considérables, et entretiennent des relations étroites avec les Frères musulmans et les salafistes» – des extrémistes sunnites qui considèrent les chiites comme des infidèles. «La dernière fois que l'Iran a été une menace, les Séoudiens sont parvenus à mobiliser les islamistes radicaux de la pire espèce. Une fois que vous les avez fait sortir de la boîte, vous ne pouvez plus les faire rentrer dedans.»

La famille royale séoudienne a été, alternativement, à la fois un sponsor et une cible des extrémistes sunnites, qui condamnent la corruption et la décadence au sein de la myriade de princes de la famille. Les princes font la pari qu'ils ne seront pas renversés tant qu'ils continuent de soutenir les écoles religieuses et les œuvres liées aux extrémistes. La nouvelle stratégie de l'administration repose lourdement sur ce pari.

Nasr compare la situation actuelle à la période pendant laquelle Al Qaeda a émergé. Dans les années 80 et au début des années 90, le gouvernement séoudien a proposé de subventionner les officiants par procuration de la stratégie occulte de la CIA américaine contre l'Union soviétique en Afghanistan. Des centaines de jeunes séoudiens furent envoyés dans les zones frontalières du Pakistan, où ils installèrent des écoles religieuses, des bases d'entraînement et des services de recrutement. À cette époque, comme aujourd'hui, nombre des agents qui étaient payés avec de l'argent séoudien étaient des salafistes. Parmi eux, bien sûr, se trouvaient Osama ben Laden et ses associés, qui fondèrent Al Qaeda en 1988.

Cette fois, un consultant du gouvernement américan m'a expliqué que Bandar et d'autres séoudiens avaient assuré la Maison blanche qu'«ils surveillent de très près les fondamentalistes religieux. Leur message à notre attention était “Nous avons créé ce mouvement, et nous pouvons le contrôler”. Ça n'est pas que nous ne voulions pas que les salafistes lancent des bombes; c'est sur qui ils les lancent – le Hezbollah, Moqtada al-Sadr, l'Iran et les Syriens, s'ils continuent de travailler avec le Hezbollah et l'Iran.»

Le Séoudien m'a dit que, aux yeux de son pays, c'était prendre un risque politique que de rejoindre les États-Unis dans leur confrontation avec l'Iran: Bandar est déjà perçu dans le monde arabe comme étant trop proche de l'administration Bush. «Nous avons deux cauchemars,» m'a dit l'ancien diplomate. «Que l'Iran acquière la bombe et que les États-Unis attaquent l'Iran. Je préférerais que les Israéliens bombardent les Iraniens, pour que nous puissions les condamner. Si c'est l'Amérique qui s'en charge, nous serons blamés.»

Au cours des dernières années, les Séoudiens, les Israéliens et l'administration Bush ont développé une série d'ententes informelles sur leur nouvelle orientation stratégique. Au moins quatre éléments principaux sont concernés, m'a expliqué le consultant du gouvernement américaine. D'abord, Israël serait assuré que sa sécurité est primordiale et que Washington, l'Arabie séoudite et d'autres États sunnites partagent ses préoccupations concernant l'Iran.

Deuxièmement, les Séoudiens insisteraient pour que le Hamas, le parti palestinien islamiste qui a reçu le soutien de l'Iran, réduise ses agression contre Israël et entreprenne des négociations sérieuses pour partager le pouvoir avec le Fatah, le groupe palestinien plus laïc. (En février, les Séoudiens ont sponsorisé un accord à la Mecque entre les deux factions. Cependant, Israël et les États-Unis ont exprimé leur insatisfaction sur ses termes.)

Troisièmement, l'administration Bush travaillerait directement avec les nations sunnites pour contrebalancer l'ascension chiite dans la région.

Quatrièmement, le gouvernement séoudien, avec l'approbation de Washington, financerait et fournirait de l'aide logistique pour affaiblir le gouvernement du président Bashar Assad de Syrie. Les Israéliens croient que mettre ainsi la pression sur le gouvernement Assad le rendrait plus conciliant et ouvert à des négociations. La Syrie est un point de passage obligé pour les armes du Hezbollah. Le gouvernement séoudien s'oppose aussi aux Syriens au sujet de l'assassinat de Rafic Hariri, l'ancien premier ministre libanais, à Beyrouth en 2005, pour lequel ils tiennent les Syriens responsables. Hariri, un milliardaire sunnite, était étroitement lié au régime séoudien et au prince Bandar. (Une enquête de l'ONU a fortement suggéré l'implication syrienne, mais sans apporter de preuve directe; il y a des plans pour une autre enquête, menée par un tribunal international.)

Patrick Clawson, du Washington Institute for Near East Policy, a dépeint la coopération des Séoudiens avec la Maison blanche comme une avancée importante. «Les Séoudiens comprennent que s'ils veulent que l'administration fasse une offre politique plus généreuse aux palestiniens, ils doivent persuader les États arabes de faire une offre plus généreuse aux Israéliens,» m'a dit Clawson. La nouvelle approche diplomatique, a-t-il ajouté, «dénote un véritable niveau d'effort et de sophistication ainsi qu'une subtilité d'approche qui n'est habituellement pas associée à l'administration. Qui prend le plus grand risque – nous ou les Séoudiens? À un moment où l'image de l'Amérique au Moyen-Orient est extrêmement mauvaise, les Séoudiens nous soutiennent. Nous devrions prendre conscience de notre grande chance.»

Le consultant du Pentagone a une vision différente. Il dit que l'administration a utilisé Bandar comme une «voie de secours», parce qu'elle avait compris que l'échec de la guerre en Irak pourrait laisser le Moyen-Orient comme «une proie facile».

DES JIHADISTES AU LIBAN

Le centre d'attention de la relation américano-séoudienne, après l'Iran, est le Liban, où les Séoudiens ont été profondément impliqués par l'administration dans le soutien au gouvernement libanais. Le Premier ministre Fouad Sanioura lutte pour rester au pouvoir, face à l'opposition persistante menée par le Hezbollah, l'organisation chiite, et son chef, le Sheik Hassan Nasrallah. Le Hezbollah dispose d'une vaste infrastructure, d'un force estimée à deux ou trois mille combattants, et de milliers de membres.

Le Hezbollah est sur la liste des organisations terroristes du Département d'État depuis 1997. L'organisation a été impliquée dans l'attentat de 1983 contre les baraquements des marines à Beyrouth qui a tué 241 soldats. Il est aussi accusé de complicité dans l'enlèvement d'Américains, dont le chef de poste de la CIA au Liban, mort en captivité, et d'un colonel des marines servant dans les forces de maintien de la paix de l'ONU, qui a été tué. (Nasrallah a démenti que son groupe ait été impliqué dans ces incidents.) Nasrallah est carrément perçu par certains comme un terroriste, qui a déclaré que l'État d'Israël n'avait aucun droit d'exister. Cependant, nombreux sont ceux dans le monde arabe, et particulièrement parmi les chiites, qui le considèrent comme un leader de la résistance qui s'est fermement opposé à Israël pendant la guerre de 33 jours de l'été dernier, et qui voient en Sanioura un politicien faible qui compte sur le soutien américain mais a été incapable de persuader le président Bush d'appeler à la fin de bombardements israéliens sur le Liban. (Des photographies de Sanioura embrassant Condoleeza Rice sur la joue alors qu'elle visitait le pays pendant la guerre ont été ostensiblement montrées pendant les manifestations à Beyrouth.)

L'administration Bush a publiquement promis au gouvernement Sanioura une aide d'un milliard de dollars depuis l'été dernier. Une conférence de donateurs à Paris, en janvier, que les États-Unis ont aidé à organiser, a recueilli des promesses de dons pour pratiquement huit milliards supplémentaires, dont une promesse de plus d'un milliard par les Séoudiens. La promesse de don américaine inclut pour plus de 200 millions de dollars d'aide militaire, et pour 40 millions de dollars pour la sécurité interieure.

Les États-Unis ont également fourni un soutien clandestin au gouvernement Sanioura, selon l'ancien officiel de haut rang du renseignement et le consultant du gouvernement américain. «Nous avons lancé un programme pour augmenter les forces sunnites pour résister à l'influence chiite, et nous distribuons de l'argent aussi largement que nous le pouvons,» a expliqué l'ancien officiel du renseignement. Le problème est qu'une telle masse d'argent «finit toujours dans plus de poches que ce que nous pensions initialement,» a-t-il dit. «Dans le processus, nous finançons un tas de sale types, et cela aura potentiellement de sérieuses conséquences inattendues. Nous n'avons pas la possibilité de déterminer et d'obtenir des factures signées par les gens que nous aimons et d'éviter les gens que nous n'aimons pas. C'est une magouille à très haut risque.»

Les officiels américains, européens et arabes auxquels j'ai parlé m'ont dit que le gouvernement Sanioura et ses alliés avaient permis que de l'argent soit livré à des groupes sunnites radicaux dans le nord du Liban, dans la vallée de la Bekaa, et autour de camps de réfugiés palestiniens dans le sud. Ces groupes, bien que de taille réduite, sont perçus comme un tampon contre le Hezbollah; mais en même temps, leurs idéologies les rapprochent d'Al Qaeda.

Lors d'une conversation avec moi, l'ancien diplomate séoudien a accusé Nasrallah de vouloir «renverser l'État», mais il a aussi critiqué le financement par les Libanais et les Séoudiens de jihadistes sunnites au Liban. «Les salafistes sont malades et haineux, et je suis très opposé à l'idée de flirter avec eux,» m'a-t-il dit. «Ils détestent les chiites, mais ils détestent les Américains encore plus. Si vous tentez de jouer au plus malin avec eux, il finiront par être plus malins que vous. Ça va mal se terminer.»

Alastair Crooke, qui a passé près de trente ans au MI6, le service de renseignement britannique, et qui travaille maintenant pour le Conflicts Forum, un think-tank à Beyrouth, m'a dit: «Le gouvernement libanais est en train d'ouvrir un espace pour accueillir ces gens. Cela pourrait devenir très dangereux.» Crooke a dit qu'un groupe extrémiste sunnite, Fatah al-Islam, avait fait sécession du groupe pro-syrien Fatah al-Intifada, dans le camp de réfugiés de Nahr al-Bared, dans le nord du Liban. Ses membres à l'époque étaient moins de 200. «On m'a dit que, moins de 24 heures plus tard, ils s'étaient vu offrir des armes et de l'argent par des gens se présentant comme des représentants des intérêts du gouvernement libanais – certainement pour contrebalancer le Hezbollah,» a dit Crooke.

Le plus gros de ces groupes, Asbat al-Ansar, est installé dans le camp de réfugiés palestiniens d'Ain al-Hilweh. Asbat al-Ansar a reçu des armes et du matériel de la part des Forces de sécurité intérieures libanaises et de milices associés au gouvernement Sanioura.

En 2005, selon un rapport du International Crisis Group, établi aux États-Unis, Saad Hariri, le leader sunnite de la majorité au Parlement libanais et fils de l'ancien Premier ministre assassiné – Saad a hérité de plus de quatre milliards de dollars après le meurtre de son père – avait payé 48000 dollars de caution pour quatre membres d'un groupe islamique militant de Dinniyeh. Ces hommes avaient été arrêtés alors qu'ils tentaient d'établir un mini-État islamique dans le nord du Liban. Le Crisis Group a noté que nombre de ces militants «avaient été entraînés dans les camps d'Al Qaeda en Afghanistan.»

Selon le rapport du Crisis Group, Saad Hariri avait par la suite utilisé sa majorité parlementaire pour obtenir l'amnistie de 22 des islamistes de Dinniyeh, ainsi que pour sept militants suspectés de préparer des attentats contre les ambassades italiennes et ukrainiennes à Beyrouth l'année précédente. (Il a aussi organisé l'amnistie de Samir Geagea, un chef de milice chrétien maronite, qui avait été condamné pour quatre meurtres politiques, dont l'assassinat, en 1987, du Premier ministre Rachid Karamé.) Hariri a justifié ses actions auprès de la presse comme étant humanitaires.

Lors d'une entrevue à Beyrouth, un officiel du gouvernement Sanioura a reconnu que des jihadistes sunnites opéraient à l'intérieur du Liban. «Nous avons une attitude tolérante qui autorise la présence d'organisations de type Al Qaeda ici,» a-t-il dit. Il liait cela à la préoccupation que l'Iran ou la Syrie pourraient décider de transformer le Liban en «zone de conflit».

L'officiel a dit que son gouvernement était dans un situation sans issue positive possible. Sans un accord politique avec le Hezbollah, a-t-il dit, le Liban pourrait «s'enfoncer dans un conflit» dans lequel le Hezbollah affronterait ouvertement les forces sunnites, avec des conséquences potentielles terrifiantes. Mais si le Hezbollah acceptait un accord tout en maintenant une armée séparée alliée de l'Iran et de la Syrie, «le Liban pourrait devenir une cible. Dans les deux cas nous devenons une cible.»

L'administration Bush a présenté son soutien au gouvernement Sanioura comme un exemple de la confiance du Président pour la démocratie, et de son désir d'empêcher d'autres puissances d'interférer dans les affaires libanaises. Quand le Hezbollah a mené des manifestations à Beyrouth en décembre, John Bolton, qui était alors ambassadeur des États-Unis à l'ONU, les a décrites comme «faisant partie d'un coup inspiré par l'Iran et la Syrie.»

Leslie H. Gelb, un ancien Président du Conseil pour les Affaires étangères, a dit que la politique de l'administration était moins motivée par la défense de la démocratie que par «la sécurité nationale américaine. Le fait est qu'il serait terriblement dangereux que le Hezbollah dirige le Liban.» La chute du gouvernement Sanioura serait perçue,» a ajouté Gelb, «comme le signal au Moyen-Orient du déclin des États-Unis et de la montée de la menace terroriste. Et ainsi tout changement dans l'équilibre du pouvoir politique au Liban doit être bloqué par les États-Unis – et nous sommes autorisés à aider tout groupe non-chiite pour résister à ce changement. Nous devrions le dire publiquement, plutôt que de parler de démocratie.»

Martin Indyk, du centre Saban, a dit que, cependant, les États-Unis «n'avaient pas les moyens suffisant pour empêcher les modérés au Liban de traiter avec les extrémistes.» Il a ajouté, «Le Président perçoit la région comme divisée entre modérés et extrémistes, mais nos alliés régionaux la voient comme divisée entre sunnites et chiites. Les sunnites que nous considérons comme extémistes sont considérés par nos alliés sunnites comme simplement sunnites.»

En janvier, après un explosion de violence dans les rues de Beyrouth impliquant à la fois des partisans de Sanioura et du Hezbollah, le prince Bandar s'est envolé pour Téhéran pour discuter de l'impasse libanaise et rencontrer Ali Larijani, le négociateur iranien des affaires nucléaires. Selon un ambassadeur du Moyen-Orient, la mission de Bandar – dont l'ambassadeur a dit qu'elle était soutenue par la Maison blanche – avait aussi pour but «de créer des problèmes entre les Iraniens et les Syriens.» Il y avait eu des tensions entre les deux pays au sujet des discussions syriennes avec Israël, et le but des Séoudiens était d'approfondir cette brèche. Cependant, a dit l'ambassadeur, «Cela n'a pas fonctionné. La Syrie et l'Iran ne vont pas se trahir mutuellement. L'approche de Bandar n'avait que très peu de chances de réussir.»

Walid Jumblatt, le leader de la minorité druze au Liban et un important partisan de Sanioura, a qualifié Nasrallah d'agent de la Syrie, et a plusieurs fois expliqué à des journalistes étrangers que le Hezbollah était sous le contrôle des autorités religieuses en Iran. Lors d'une conversation avec moi en décembre dernier, il a présenté Bashar Assad, le président syrien, comme un «tueur en série». Nasrallah, a-t-il dit, était «moralement coupable» de l'assassinat de Rafic Hariri et du meurtre, en novembre dernier, de Pierre Gemayel, un membre du gouvernement Sanioura, à cause de son soutien aux Syriens.

Jumblatt m'a dit alors qu'il avait rencontré le vice-président Cheney à l'automne dernier pour discuter, entre autres choses, de la possibilité de nuire à Assad. Ses collègues et lui avaient conseillé Cheney sur le fait que, si les États-Unis voulaient agir contre la Syrie, les membres des Frères musulmans de Syrie étaient «les gens à qui parler», m'a dit Jumblatt.

Les Frères musulmans de Syrie, une branche du mouvement radical sunnite fondé en Égypte en 1928, est impliqué depuis plus d'une décennie dans une opposition violente contre le régime de Hafez Assad, le père de Bachar. En 1982, les Frères avaient pris le contrôle de la ville de Hama; Assad avait fait bombarder la ville pendant une semaine, tuant entre 6000 et 20000 personnes. Appartenir au mouvement des Frères musulmans est passible de mort en Syrie. Les Frères musulmans sont aussi des ennemis jurés des États-Unis et d'Israël. Malgré tout, m'a dit Jumblatt, «Nous avons expliqué à Cheney que le lien principal entre l'Iran et le Liban est la Syrie– et pour affaiblir l'Iran vous devez ouvrir la porte à une opposition syrienne efficace.»

Il existe des preuves que le changement de cap de l'administration a déjà profité aux Frères. Le Front national de salut syrien est une coalition de groupes d'opposition dont les principaux membres sont une faction dirigée par Abdel Halim Khaddam, un ancien vice-président syrien qui a fait sécession en 2005, et les Frères musulmans. Un ancien officier supérieur de la CIA m'a dit, «Les Américains ont apporté un soutien à la fois politique et financier. Les Séoudiens gèrent le soutien financier, mais il y a une implication américaine.» Il m'a dit que Khaddam, qui vit aujourd'hui à Paris, recevait de l'argent de l'Arabie séoudite, en toute connaissance de cause de la Maison blanche. (En 2005, une délégation de membres du Front ont rencontré des officiels du Conseil de sécurité nationale [NSC], selon des rapports de presse.) Un ancien officiel de la Maison blanche m'a dit que les Séoudiens avaient fourni aux membres du Front les papiers pour le voyage.

Jumblatt a expliqué qu'il comprenait que le sujet était sensible à la Maison blanche. «J'ai dit à Cheney que certaines personnes dans le monde arabe, essentiellement les Égyptiens» – dont les dirigeants sunnites modérés combattent les Frères musulmans égyptiens depuis des décennies – «n'apprécieraient pas que les États-Unis soutiennent les Frères. Mais si nous ne nous en prenons pas à la Syrie, nous resterons face à face au Liban avec le Hezbollah pour un long combat, et un combat que nous risquons de ne pas gagner.»

LE SHEIKH

Par une nuit chaude et claire du début du mois de décembre dernier, dans une banlieue bombardée à quelques kilomètres au sud du centre ville de Beyrouth, j'ai pu me faire une idée de quelle façon la nouvelle stratégie de l'administration pourrait jouer un rôle au Liban. Le sheikh Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, qui vit caché, avait accepté une interview. Les procédures de sécurité pour la rencontre étaient extrêmement prudentes et sophistiquées. Je fus conduit, à l'arrière d'une voiture aux vitres teintées, dans un garage souterrain endommagé quelque part dans Beyrouth, fouillé avec un scanner à main, installé dans une seconde voiture et mené à un autre garage bombardé, puis à nouveau transféré. L'été dernier, il a été rapporté qu'Israël tentait de faire assassiner Nasrallah, mais les précautions extraordinaires n'étaient pas seulement justifiées par cette menace. Les assistants de Nasrallah m'ont dit qu'ils pensaient qu'il était une cible prioritaire pour des Arabes, notamment des agents de renseignement jordaniens, ainsi que des jihadistes sunnites qu'ils pensent liés à Al Qaeda. (Le consultant du gouvernement et le général quatre étoiles retraité ont déclaré que les services de renseignement jordaniens, avec le soutien des États-Unis et d'Israël, tentent d'infiltrer les groupes chiites, pour lutter contre le Hezbollah. Le roi de Jordanie Abdallah II a prévenu qu'un gouvernement chiite en Irak qui serait trop proche de l'Iran favoriserait la montée d'un croissant chiite.) Il y a là une tournure quelque peu ironique: la guerre de Nasrallah avec Israël l'été dernier a fait de lui – lui un chiite – l'une des personnalités les plus populaires et influentes parmi les sunnites et les chiites dans toute la région. Ces derniers mois, cependant, il est de plus en plus perçu par certains sunnites non plus comme un symbole de l'unité arabe mais comme un acteur d'une guerre de religions.

Nasrallah, vêtu comme d'habitude de vêtements religieux, m'attendait dans un appartement quelconque. Un de ses conseillers a dit qu'il allait certainement rester là toute la nuit; il est en déplacement constant depuis que sa décision, en juillet dernier, d'ordonner l'enlèvement de deux soldats israéliens pendant un raid à travers la frontière, a déclenché la guerre de 33 jours. Nasrallah a depuis dit publiquement – et me l'a répété – qu'il avait mal évalué la réponse israélienne. «Nous voulions juste capturer des prisonniers pour négocier un échange,» m'a-t-il dit. «Nous n'avons jamais voulu entraîner la région dans la guerre.»

Nasrallah a accusé l'administration Bush de travailler avec Israël pour déclencher la fitna, le mot arabe qui désigne «l'insurrection et la fragmentation à l'intérieur de l'Islam». «À mon avis, il y a une gigantesque campagne mondiale dans les médias pour monter chaque camp contre l'autre,» a-t-il ajouté. «Je pense que tout cela est dirigé par les services de renseignement arméricains et israéliens.» (Il n'a pas fourni de preuve précise de cela.) Il a dit que la guerre américaine en Irak avait aggravé les tensions confessionnelles, mais a expliqué que le Hezbollah avait tenté d'empêcher qu'elles se répandent au Liban. (Les affrontements sunnites-chiites ont augmenté, parallèlement à la violence, dans les semaines qui ont suivi notre discussion.)

Nasrallah a dit qu'il croyait que le but du président Bush était de «tracer une nouvelle carte de la région. Ils veulent la partition de l'Irak. L'Irak n'est pas au bord d'une guerre civile – il y a déjà une guerre civile. Il y a du nettoyage ethnique et confessionnel. Les massacres quotidiens et les déplacements de population qui ont lieu en Irak sont destinés à diviser l'Irak en trois parties, qui seront pures des points de vue confessionel et ethnique, ce qui sera un prélude à la partition de l'Irak. Dans moins d'un an ou deux, il y aura des zones totalement sunnites, des zones totalement chiites, et des zones totalement kurdes. Même à Bagdad, on craint que le pays soit divisé en deux zones, une sunnite et une chiite.»

Il poursuivit: «Je peux dire que le président Bush ment lorsqu'il dit qu'il ne veut pas de la partition de l'Irak. Tous les faits qui se déroulent actuellement sur le terrain permettent d'affirmer avec certitude qu'il est en train d'entraîner l'Irak vers la partition. Et un jour viendra où il annoncera: “Je n'y peux rien, puisque les Irakiens veulent la partition de leur pays, je dois me soumettre à la volonté du peuple irakien.”»

Nasrallah expliqua qu'il pensait que l'Amérique veut aussi la partition du Liban et de la Syrie. En Syrie, dit-il, le résultat serait de conduire le pays «au chaos et aux guerres internes comme en Irak.» Au Liban, «Il y aura un État sunnite, un État alaouite, un État chrétien et un État druze.» Mais, dit-il, «j'ignore s'il y aura un État chiite.» Nasrallah m'expliquait qu'il suspectait que l'un des objectifs des bombardements israéliens de l'été dernier était «la destruction des zones chiites et le départ des chiites du Liban. L'idée était que les chiites du Liban et de Syrie fuient vers le sud de l'Irak,» qui est dominé par le chiites. «Je n'en suis pas certain, mais je suspecte cela», m'a-t-il dit.

La partition laisserait Israël entouré de «petits États paisibles», dit-il. «Je peux vous assurer que le royame séoudien sera aussi divisé, et que le problème atteindra les États d'Afrique du nord. Il y aura des petits États ethniques et confessionnels,», dit-il. «Autrement dit, Israël sera le plus important et le plus fort des États d'une région qui aura été divisée en États ethniques et confessionnels qui s'accorderont entre eux. C'est cela, le nouveau Moyen-Orient.»

En fait, l'administration publique a de manière véhémente refusé les discussions sur la partition de l'Irak, et ses déclarations publiques suggèrent que la Maison blanche voit le futur du Liban comme intact, mais avec un Hezbollah affaibli et désarmé jouant un rôle politique mineur. Il n'y a aucune preuve pour soutenir la croyance de Nasrallah que les Israéliens cherchent à déplacer les chiites dans le sud de l'Irak. Cependant, la vision de Nasrallah d'un large conflit confessionnel dans lequel les États-Unis sont impliqués suggère une conséquence possible de la nouvelle stratégie américaine.

Dans l'interview, Nasrallah a fait des gestes et des promesses apaisantes qui auraient certainement été accueillies avec méfiance par ses opposants. «Si les États-Unis disent que des discussions avec des gens comme nous pourraient être utiles et pourraient influer sur la politique américaine dans la région, nous n'avons aucun objection à des discussions ou à des rencontres,» a-t-il dit. «Mais si le but de ces rencontres est de nous imposer leur propre politique, ce sera une perte de temps.» Il déclara que la milice du Hezbollah, à moins d'être attaquée, n'opérerait qu'à l'intérieur des frontières libanaises, et promit son désarmement lorsque l'armée libanaise serait capable de faire face. Nasrallah dit qu'il n'avait aucun intérêt à déclencher une autre guerre avec Israël. Cependant, il ajouta qu'il prévoyait, et s'y préparait, un autre attaque israélienne, plus tard cette année.

Nasrallah insista encore sur le fait que les manifestations à Beyrouth continueraient jusqu'à la chute du gouvernement Sanioura, ou jusqu'à l'obtention des demandes politiques de sa coalition. «En pratique, le gouvernement ne peut plus diriger,» me dit-il. «Il peut émettre des ordres, mais la majorité du peuple libanais refusera de s'y soumettre et ne reconnaîtra pas la légitimité de ce gouvernement. Sanioura reste à son poste à cause du soutien international, mais cela ne signifie pas que Sanioura dirige le Liban.»

Les louanges attribuées par le président Bush au gouvernement Sanioura, selon Nasrallah, «est le meilleur service qu'il puisse rendre à l'opposition libanaise, car cela affaiblit sa position par rapport au peuple libanais et aux populations arabes et musulmanes. Ils parient sur le fait que nous nous fatiguions. Nous ne nous sommes pas lassés pendant la guerre, alors comment pourrions-nous nous lasser dans une manifestation?»

Il y a une division importante à l'intérieur et à l'extérieur de l'administration Bush au sujet de la façon de traiter avec Nasrallah, et de savoir s'il pourrait, en fait, être un partenaire dans un règlement politique. Le directeur sortant des services de renseignement [National Intelligence], John Negroponte, dans son discours d'adieu au Comité sénatorial sur le renseignement, en janvier, a dit que le Hezbollah «se trouvait au centre de la stratégie terroriste de l'Iran... Il pourrait décider de mener des attaques contre les intérêts américains s'il jugeait que sa survie, ou celle de l'Iran, était menacée... Le Hezbollah libanais se perçoit comme un partenaire de Téhéran.»

En 2002, Richard Armitage, alors Secrétaire d'État adjoint, a qualifié le Hezbollah de «troupe d'élite» du terrorisme. Dans une interview récente, cependant, Armitage a reconnu que le sujet était devenu un peu plus compliqué. Nasrallah, m'a dit Armitage, est devenu «une force politique d'importance, avec un rôle politique à jouer à l'intérieur du Liban s'il décide de le faire». En termes de jeu de relations et de politique, m'a dit Armitage, Nasrallah «est l'homme le plus intelligent du Moyen-Orient.» Mais, a-t-il ajouté, Nasrallah «doit démontrer clairement qu'il est prêt à jouer le jeu selon les règles d'une opposition loyale. Pour moi, il a toujours une dette de sang à payer» – une allusion au colonel assassiné et à l'attaque des baraquements des marines.

Raboert Baer, un ancien agent de longue de date de la CIA au Liban, a été un critique sévère du Hezbollah et a mis en garde contre ses liens avec le terrorisme sponsorisé par l'Iran. Mais désormais, m'a-t-il dit, «nous avons les arabes sunnites se préparant à un conflit cataclysmique, et nous avons besoin de quelqu'un pour protéger les chrétiens au Liban. Ce rôle était tenu par les Français et les États-Unis, et maintenant il est tenu par Nasrallah et les chiites.»

«L'aventure la plus importante au Moyen-Orient est la transformation de Nasrallah, de gars de la rue en leader – d'un terroriste en homme d'État,» a ajouté Baer. «Le seul chien qui n'ait pas aboyé cet été» – pendant la guerre avec Israël, «c'est le terrorisme chiite.» Baer fait allusion aux craintes que Nasrallah, en plus de tirer des fusées contre Israël et d'enlever ses soldats, aurait pu déclencher une vague d'attaques terroristes contre des cibles israéliennes et américaines dans le monde entier. «Il aurait pu déclencher cela, mais ne l'a pas fait,» a dit Baer.

La plupart des membres des communautés du renseignement et diplomatique reconnaissent les liens actuels entre le Hezbollah et l'Iran. Mais il y a des différences d'analyse pour déterminer à quel point Nasrallah pourrait mettre de côté les intérêts du Hezbollah au profit de ceux de l'Iran. Un ancien officier de la CIA qui a servi au Liban a qualifié Nasrallah de «phénomène libanais», ajoutant, «Oui, il est soutenu par l'Iran et la Syrie, mais le Hezbollah a dépassé cela.» Il m'expliqua qu'à une certaine période à la fin des années 80 et du début des années 90, la CIA en poste à Beyrouth était parvenue à écouter clandestinement les conversations de Nasrallah. Il décrivit Nasrallah comme «un chef de gang qui était capable de passer des accords avec d'autres chefs de gang. Il avait des contacts avec tout le monde.»

INFORMER LE CONGRÈS

Le fait que le recours, par l'administration Bush, à des opérations clandestines, n'ait pas été rapporté au Congrès et sa façon de traiter avec des intermédiaires ayant des intérêts discutables, ont rappelé à certains à Washington un chapitre passé de notre histoire. Il y a une vingtaine d'années, l'administration Reagan avait tenté de financer les contras du Nicaragua de manière illégale, en s'aidant de ventes d'armes secrètes à l'Iran. De l'argent séoudien était impliqué et cela devint public sous le nom de scandale Iran-Contra, et un certain nombre d'acteurs de l'époque – notamment le prince Bandar et Elliott Abrams – sont impliqués dans les actions actuelles.

Le scandale Iran-Contra a été le sujet d'une discussion informelle «sur les enseignements du passé», il y a deux ans, entre les vétérans du scandale. Abrams a dirigé la discussion. Une des conclusions était que, bien que le programme ait été révélé publiquement, il avait été possible de le mettre à exécution sans en informer le Congrès. Quant à ce que l'expérience apprenait en termes de futures opérations occultes, les participants ont déterminé: «Un, vous ne pouvez pas faire confiance à vos amis. Deux, la CIA doit ête totalement tenue à l'écart. Trois, vous ne pouvez pas faire confiance aux militaires en uniforme, et quatre, cela doit être dirigé en dehors du bureau du Vice-Président» – une allusion au rôle de Cheney, m'a dit un ancien officiel de haut rang du renseignement.

J'ai été ensuite informé par deux consultants du gouvernement et l'ancien officiel du renseignement que les échos du scandale Iran-Contra étaient la raison de la décision de Negroponte de démissionner de son poste de directeur de l'Agence du renseignement et d'accepter un poste d'adjoint au Secrétariat d'État. (Negroponte a refusé de commenter.)

L'ancien officiel du renseignement m'a aussi dit que Negroponte ne voulait pas renouveler son expérience sous l'administration Reagan, quand il était ambassadeur au Honduras. «Negroponte a dit, “Pas question. Je ne vais pas une nouvelle fois suivre ce chemin, avec le NSC menant des opérations hors de tout contrôle légal, et sans ordre de mission. (Dans le cas des opérations occultes de la CIA, le Président doit émettre un ordre de mission écrit et informer le Congrès.) Negroponte est resté en tant qu'adjoint au Secrétariat d'État, a-t-il ajouté, parce qu'«il pense qu'il peut influencer le gouvernement dans le bon sens.»

Le consultant du gouvernement m'a dit que Negroponte partageait les objectifs de la politique de la Maison blanche, mais qu'«il voulait le faire dans les règles». Le consultant du Pentagone m'a dit aussi qu'«il y avait cette impression, parmi les officiels de haut rang, qu'il n'était pas totalement partie prenante dans les opérations clandestines les plus aventureuses.» Il est vrai également, m'a-t-il dit, que Negroponte «avait des réserves avec cette façon bizarre à la Rube Goldberg de gérer le Moyen-Orient.»

Le consultant du Pentagone a ajouté qu'une des difficultés pour obtenir une vue d'ensemble de la situation, était due à ces fonds secrets. «Il y a beaucoup, beaucoup de caisses noires, éparpillées à de nombreux endroits, qui financent une grande diversité de missions dans le monde entier,» a-t-il expliqué. Le chaos budgétaires en Irak, où des milliards de dollars ne relèvent d'aucune responsabilité, a facilité de telles transactions, selon l'ancien officiel du renseignement et général quatre étoiles en retraite.

«Cela remonte à l'époque Iran-Contra», m'a dit un ancien assistant au Conseil national de sécurité [NSC]. «Et une grande partie de ce qu'ils font est d'en éloigner l'Agence.» Il m'expliqua que le Congrès n'est pas informé de l'intégralité des opérations américano-séoudiennes. Et, dit-il, «La CIA demande, “Que se passe-t-il?» Ils sont préoccupés, parce qu'ils pensent qu'on nage en plein amateurisme.»

Le problème d'obtenir une vue globale attire un peu plus l'attention du Congrès. En novembre dernier, le Service de recherche du Congrès a émis un rapport destiné au Congrès sur ce qui est décrit comme l'action de l'administration pour rendre floue la limite entre les opérations de la CIA et celles strictement militaires, qui n'ont pas les mêmes exigences en termes d'information au congrès. Et le Comité sénatorial sur le renseignement, dirigé par le sénateur Jay Rockefeller, a prévu une audience pour le 8 mars au sujet des activités de renseignement du Département de la défense.

Le sénateur Ron Wyden, de l'Orégon, un démocrate membre du Comité sur le renseignement, m'a dit: «L'administration Bush a fréquemment manqué à ses obligations légales d'informer le Comité sur le renseignement de manière complète et diligente. Régulièrement, la réponse a été: “Faites-nous confiance.”» Wyden a ajouté: «J'ai du mal à faire confiance à l'administration.»

03 avril 2007

Le raid américain avorté qui a conduit à la crise des otages (Patrick Cockburn)

La semaine dernière, le site dedefensa s'interrogeait en ces termes («Londres piégé», 26 mars 2007):

Les Britanniques sont-ils pris au piège de leur alliance avec les USA dans l’affaire des 15 marins et Marines britanniques arrêtés par les Iraniens ? Blair commence à s’inquiéter sérieusement. Les Britanniques observent un changement radical d’attitude des Iraniens, par rapport à un incident similaire en 2004. Il faut dire que la crise iranienne était encore menée par les Européen. [...] Entre-temps, les alliés US sont intervenus. On sait ce que cela signifie : menaces, pressions, interventions clandestines, bruits de guerre. La situation de 2007 n’a plus rien à voir avec celle de 2004. Il apparaît manifeste, au travers d’un article de Patrick Cockburn, de The Independent, que l’intervention des USA contre des Iraniens en Irak, en janvier, a été un élément déterminant de durcissement.
Aujourd'hui, The Independent publie un nouvel article de Patrick Cockburn: il y présente explicitement l'enlèvement des 15 marins britanniques comme une conséquence de l'attaque américaine contre des officiels iraniens en Irak en janvier.

Je vous livre ici une traduction de cet article.
Le raid américain raté qui a conduit à la crise des otages
Exclusif: Comment une tentative d'enlèvement d'officiels de la sécurité iranienne a déclenché la crise diplomatique
par Patrick Cockburn, publié le 3 avril 2007
titre original: «The botched US raid that led to the hostage crisis»

Une tentative américaine ratée pour enlever deux officiers supérieurs des services de sécurité iraniens en visite officiel dans le nord de l'Irak a été l'élément déclencheur d'une crise qui, 10 semaines plus tard, a conduit les Iraniens à capturer 15 marins britanniques.

Tôt dans la matinée du 11 janvier, des forces héliportées américaines ont lancé une attaque surprise contre des bureaux de liaison iraniens, établis de longue date, dans la ville d'Arbil dans le Kurdistan irakien. Ils ont capturé cinq officiels iraniens de relativement faible niveau que les États-Unis accusent d'être des agents de renseignement et qu'ils détiennent toujours.

En réalité, The Independent a appris que l'attaque étatsunienne avait un objectif bien plus ambitieux. Le but du raid, lancé sans en informer les autorités kurdes, était de capturer deux hommes au cœur du système sécuritaire iranien.

Une meilleure compréhension de la gravité de l'action américaine à Arbil – et de la colère des iraniens en réponse à cette action – aurait dû conduire Downing Street et le Ministère de la défense à comprendre que les Iraniens allaient certainement exercer des représailles contre des forces américaines ou britanniques aussi vulnérables que celles des équipes de recherche marine dans le Golfe. Les deux officiers de haut rang que les États-Unis ont tenté de capturer étaient Mohammed Jafari, le puissant chef adjoint du Conseil de sécurité nationale iranien, et le général Minojahar Frouzanda, le chef du renseignement de la Guarde de la révolution iranienne, selon des officiels kurdes.

Les deux hommes étaient au Kurdistan en visite officiel durant laquelle ils ont rencontré le président irakien, Jalal Talabani, puis ont rencontré Massoud Barzani, le président du gouvernement régional du Kurdistan (KRG), dans son quartier général de montagne surplombant Arbil.

«Ils traquaient Jafari», a déclaré Fuad Hussein, chef d'équipe de Massoud Barzani, à l'Independent. Il a confirmé que les bureaux iraniens été établis à Arbil de longue date et qu'ils étaient souvent visités par des Kurdes pour obtenir des documents pour se rendre en Iran. «Les Américains croyaient qu'il [Jafari] était là», a dit M. Hussein.

M. Jafari était accompagné par son second, un officel de haut rang iranien. «Il s'agit du général Minojahar Frouzanda, le chef du renseignement des Pasdaran (Gardiens de la Révolution iranienne)», a expliqué Sadi Ahmed Pire, aujourd'hui chef du Diwan (bureau) du président Talabani à Bagdad. Monsieur Pire vivait auparavant à Arbil, om il dirigeait l'Union patriotique du Kurdisant (PUK), le parti politique de monsieur Talabani.

La tentative américaine de capturer deux officiers de haut rang de la sécurité iranienne rendant ouvertement visite aux dirigeants irakiens est en quelque sorte comparable à l'enlèvement, par l'Iran, de dirigeants de la CIA ou du MI6 en visite officielle dans un pays voisin de l'Iran, tel que le Pakistan ou l'Afghanistant. Il ne fait aucun doute que l'Iran pense que les Américains ciblaient messieurs Jafari et Frouzanda. M. Jafari a confirmé à l'agence de presse officielle iranienne, IRNA, qu'il était bien à Arbil au moment de l'attaque. Dans une remarque qui a été peu relevée, Manouchehr Mottaki, le ministre iranien des Affaires étrangères, a déclaré à l'IRNA: «L'objectif des américains était d'arrêter des officers de sécurité iraniens qui étaient allés en Irak pour développer la coopération en matière de sécurité bilatérale.»

Des officiels américains à Washington ont prétendu après coup que les cinq officiels iraniens capturés, qui n'ont pas été revus depuis, étaient «suspectés d'être étroitement liés à des activités visant l'Irak et les forces de la coalition». Cette explication n'a jamais vraiment eu de sens. Aucun membre de la coalition menée par les États-Unis n'a été tué à Arbil et il n'y a ni insurgés arabes sunnites ni miliciens chiites là-bas.

Le raid sur Arbil a eu lieu à quelques heures du discours du président George Bush à la Nation du 10 janvier, dans lequel il a affirmé: «L'Iran fournit du soutien matériel pour des attaques contre les troupes américaines.» Il a identifié l'Iran et la Syrie comme les principaux ennemis de l'Amérique en Irak alors que la guérilla contre les troupes menées par les États-Unis depuis quatre ans est le fait d'une communauté arabe-sunnite fortement hostile à l'Iran. M. Jafari lui-même s'est depuis plaint des allégations américaines: «Jusqu'à présent, est-ce qu'il y a eu un seul Iranien parmi les attaquants-suicide dans ce pays ravagé par la guerre?», a-t-il demandé. «Presque tous ceux qui sont impliqués dans des attaques-suicide viennent de pays arabes.»

Il a semblé étrange à ce moment que les États-Unis narguent aussi ouvertement l'autorité du président irakien et de la direction du KRG simplement en attaquant un bureau de liaison iranien qui étaient en train d'être transformé en consulat – bien que cela n'ait pas été achevé le 11 janvier. Les officiels américains, qui devaient être au courant de la nouvelle ligne anti-iranienne de la Maison blanche, ont dû penser qu'un peu de fierté kurde cabossée n'était pas cher payé si les États-Unis pouvaient caputrer des officiels iraniens aussi importants.

Depuis plus d'un an, les États-Unis et ses alliés ont essayé de mettre la pression sur l'Iran. Des sources de sécurité dans le Kurdistan irakien ont depuis longtemps déclaré que les États-Unis soutenaient des guérillas kurdes iraniens en Iran. On sait aussi que les États-Unis soutiennent des dissidents arabes sunnites au Khuzestan dans le sud de l'Iran, qui sont opposés au gouvernement de Téhéran. Le 4 février des soldats du 36e bataillon de commandos de l'armée irakien à Bagdad, considérés comme étant sous contrôle américain, ont enlevé Jalal Sharafi, un diplomate iranien. Le raid sur Arbil est un acte bien plus sérieux et agressif. Il n'a pas été mené par des intermédiaires, mais directement par les forces américaines. Le raid avorté sur Arbil a provoqué une dangereuse escalade entre les États-Unis et l'Iran qui a finalement débouché sur la capture de 15 marins et soldats de marine britanniques – apparemment considérés comme étant une cible plus vulnérable que leurs camarades américains.

Les généraux ciblés:
  • Mohammed Jafari. Le puissant chef adjoint du Conseil de la sécurité nationale iranienne, responsable de la sécurité intérieure. Il a accusé les États-Unis de chercher à «rendre l'Iran responsable de l'insécurité en Irak... et de l'échec [américain] dans ce pays».
  • Le général Minojahar Frouzanda. Chef du renseignement des Gardins de la révolution, l'unité militaire qui a son propre service de renseignement, séparés de celui de l'État, ainsi que des armées de terre, de mer et de l'air parallèles.

02 avril 2007

L'incident du golfe du Tonkin

Plusieurs sites Web évoquent, à propos de l'alignement des médias occidentaux sur la version britannique, l'épisode du golfe du Tonkin. Craig Murray rappelle que, dans cette histoire de «frontière» entre l'Irak et l'Iran, le Stars and Stripes lui-même expliquait en octobre 2006 que celle-ci n'était pas fixée (Both sides must stop this mad confrontation, now; une traduction en français est disponble sur ContreInfo):

«Contenir les Iraniens n’est pas aisé dans la partie nord du Golfe Persique ou les lignes entre les eaux Irakiennes et Iraniennes sont confuses», déclarent les officiels.

«Aucune frontière maritime n’a été acceptée par les deux pays», dit Lockwood.
En juillet 2003, Ignacio Ramonet énumérait, dans le Monde diplomatique, une longue série de «mensonges et de défis». Il rappelait l'épisode du golfe du Tonkin:
En 1964, deux destroyers déclarent avoir été attaqués dans le golfe du Tonkin par des torpilles nord-vietnamiennes. Aussitôt, la télévision, la presse en font une affaire nationale. Crient à l’humiliation. Réclament des représailles. Le président Lyndon B. Johnson prend prétexte de ces attaques pour lancer des bombardements de représailles contre le Nord-Vietnam. Il réclame du Congrès une résolution qui va lui permettre, dans les faits, d’engager l’armée américaine. La guerre du Vietnam commençait ainsi, qui ne devait s’achever - par une défaite - qu’en 1975. On apprendra plus tard, de la bouche même des équipages des deux destroyers, que l’attaque dans le golfe du Tonkin était une pure invention...
Il me semble intéressant de reproduire ici, pour les lecteurs qui ne connaissent pas cette manipulation, le passage que Noam Chomsky et Edward Herman lui consacrent dans La fabrique de l'opinion publique (Manufacturing Consent, 1988).
En juin 1964, un consensus est en train de se répandre chez les Vietnamiens en faveur d'une solution négociée au conflit — alors que le gouvernement américain manœuvre désespérément pour éviter ce que des document internes appellent «des négociations prématurées». La raison en est simple: les États-Unis sont politiquement isolés face au FLN, à l'opposition non communiste et aux généraux; il faut donc étendre la guerre au Viêt-nam Nord pour «faire en sorte que ses dirigeants coopèrent en mettant un terme à l'insurrection du Viêt-cong» (ambassadeur Maxwell Taylor). D'après les services de renseignements, il est clair que «les forces communistes du du Sud reposent sur des éléments indigènes».

Les opérations militaires américaines contre la République Démocratique du Viêt-nam du Nord commencent le 1er février 1964 — OPLAN-34A — avec l'aide de troupes sud-vietnamiennes et de mercenaires d'un pays tiers (probablement des nationalistes chinois, d'après Kahin). Officiellement, «il s'agit de harceler le Nord et de lui faire subir des pertes économiques». Le 30 et 31 juillet, la marine de Saigon attaque des îles côtières, provoquant aussitôt une protestation officielle de la RDV auprès de la Commission internationale de Contrôle. Lors d'une mission d'espionnage électronique, le destroyer américain Maddox pénètre le 2 août dans la zone des douze milles que le Viêt-nam du Nord considère comme ses eaux territoriales. Immédiatement contré par des patrouilleurs, il tire des «coups de semonce». Dans la bataille qui s'ensuit, le Maddox reçoit une seule balle et les patrouilleurs nord-vietnamiens sont endommagés ou détruits par l'aviation. Le 3 août, Dean Rusk envoie un télégramme secret à Maxwell Taylor: «Il nous semble que OPLAN-34A commence à énerver Hanoi et l'incident du Maddox est la preuve de sa résistance.» Le Maddox revient le 3 avec son homologue, le Turner Joy, et du 3 au 4 août, les navires sud-vietnamiens bombardent les installations côtières du Nord, «probablement celles que la surveillance électronique du Maddox avaient activées et localisées», observe Kahin. Si les destroyers américains ont été attaqués par des patrouilleurs le même jour, le commandant du Maddox, le capitaine John Herrick, n'en est pas sûr; il envoie par radio le message suivant: «Les rapports sont incertains; aucune observation n'a été faite par le Maddox» - et il recommande «une évaluation complète de la situation avant toute nouvelle action». D'autres éléments confirment qu'aucune attaque n'a eu lieu.»

Le 5 août, le président Johnson dénonce publiquement cette «agression ouverte en haute mer contre les États-Unis d'Amérique» alors que la RDV et la Chine affirment que le «soi-disant incident du Golfe du Tonkin n'a jamais eu lieu». Le 5 août, des avions américains bombardent des installations nord-vietnamiennes et détruisent des patrouilleurs. À la suite du témoignage de Robert McNamara, ministre de la Défense, qui déclare que «le Maddox effectuait une patrouille de routine dans les eaux internationales comme nous en faisons constamment en tous points du globe», le Congrès de Washington vote, le 7 août, une résolution autorisant le président à «prendre toutes les mesures nécessaires pour repousser toute attaque contre les forces américaines et mettre fin à toute autre agression». La résolution est adoptée par 416 voix contre 0 à la Chambre des représentants, et à la majorité absolue moins deux voix au Sénat — celles des sénateurs Wayne Morse et Ernest Gruening. C'est ce texte qui a servi de base pour l'escalade américaine contre le Viêt-nam.

«L'incident du Golfe du Tonkin», observe Hallin, «représente un exemple classique de management de l'information pendant la Guerre froide... En gros ou en détail, tous les reportages de l'incident ont été trompeurs ou falsifiés.» Mais ils correspondent aux besoins de Washington à ce moment crucial. Le New York Times a déjà fait état de missions américaines de sabotage contre le Nord le 23 juillet et rapporté les protestations de Hanoi le 2 août, après des attaques de villages par des avions laotiens; mais ni le New York Times ni le Washington Post ne rappellent ces faits «à l'époque de l'incident ni au cours des semaines suivantes, à part une discrète parenthèse sur les “allégations de Hanoi” [exactes mais ignorées] et une référence marginale de James Reston». Les journaux rapportent «objectivement» les déclarations du gouvernement américain sans les mettre en doute et sans présenter le moindre background à l'affaire. Si les dénégations communistes sont marginalement mentionnées, le déroulement des événements est rapporté comme Washington le souhaite.

Les semaines suivantes, le New York Times publie d'autres brèves références aux «accusations» et aux «allégations» nord-vietnamiennes, mais elles sont écartées par les reporters, alors que les grand titres à la une présentent comme véridique la fausse version de Washington, accompagnée de spéculations diverses sur les raisons pour lesquelles Hanoi a envoyé quelques patrouilleurs attaquer la puissante Septième Flotte américaine. On continue d'ignorer les circonstances de l'incident et les critiques du sénateur Morse, et rien ne vient signaler que le gouvernement puisse douter le moins du monde que l'incident du 4 août est bien reel.

Les hebdomadaires suivent la propagande gouvernementale plus rigidement encore en proposant de dramatiques descriptions de l'incident inexistant du 4 août. Si les critiques précises de Morse et Gruening ont droit à quelques lignes, elles sont aussitôt rejetées — surtout celles de «l'irascible» sénateur Morse. Personne ne prête attention à leur accusation que la Résolution du Golfe du Tonkin a été antidatée. Les réactions chinoises et nord-vietnamiennes sont traitées comme «les rodomontades de communistes pleins de haine et d'hostilité à l'égard des U.S.A.» (Newsweek) et des «explosions de propagande» (U.S. News & World Report). Aucun hebdomadaire ne se demande si l'incident du 2 août n'aurait pas pu être causé par des actions américaines ou si des doutes pourraient subsister à propos de l'attaque du 4 — alors que d'autres faits pertinents avaient déjà été succinctement rapportés ici et là, comme les parachutages de groupes de saboteurs sur la RDV, mentionnés par Time le 31 juillet. Mais sans vérification ni discussion, c'est la version officielle de la vérité qui l'emporte.

El y a pourtant de quoi la mettre en doute à l'époque: la presse étrangère pose immédiatement de sérieuses questions: Le Monde présente les déclarations publiques de toutes les parties et en fait l'analyse. «Ni le New York Times ni le Washington Post n'ont fait ce travail, se contentant d'adopter la fausse version américaine en rejetant les allégations communistes.» Le New Statesman de Londres couvre les deux récits, y compris la version chinoise (exacte) des actions militaires de Saigon ayant précédé l'incident: elle accuse Washington d'avoir provoqué la première action alors que la seconde n'a jamais existé. Le journal conclut, par euphémisme, que «les incidents du Viêt-nam ne paraissent pas aussi simples que les titres veulent bien le dire». Aux États-Unis, la revue I.F. Stone's Weekly et les cinq articles de fond du National Guardian [tous deux plutôt «de gauche»] fournissent la description la plus exacte et la plus complète des faits. Loin de la rhétorique enfiévrée des principaux hebdomadaires, le Guardian reprend calmement les faits connus et demande si l'escarmouche du 2 août a été provoquée et si le soi-disant incident du 4 a bien eu lieu. Il présente les versions communistes et pose les questions pertinentes, tout en rapportant les commentaire du sénateur Morse et les déclarations du général sud-vietnamien Ky sur les missions de sabotage en RDV.

Les grands médias américains, enfermés dans leur chauvinisme, n'ont pas su présenter cet incident crucial avec le minimum de professionnalisme alors qu'un certain scepticisme existait déjà dans les journaux alternatifs de gauche ou dans la presse étrangère. L'analyste des Pentagon Papers décrit ces événements comme «les premiers contre-feux d'importance» et remarque que c'est la «Résolution du Golfe du Tonkin qui a rallié le public américain à toutes les futures actions de son gouvernement».111111 C'est également cet empressement des grands médias à servir de véhicule à la propagande gouvernementale qui poussé le pays dans ce qu'on appellera plus tard «la tragédie vietnamienne». Cette réaction du public et des parlementaires servira de base à l'invasion brutale de 1965 et donnera le feu vert aux stratèges qui craignaient secrètement toute solution politique favorable aux communistes, recherchée par le FLN grâce au «neutralisme» ou à un «gouvernement de coalition» (Maxwell Taylor, 10 août 1964), et qui mettent en garde contre «les magouilles de Saigon et Vientiane avec les Rouges» (John McNaughton, octobre 1964) — c'est-à-dire contre un règlement politique, décrit par les services de renseignements américains comme «la recherche de la victoire par la “coalition neutraliste” plutôt que par les armes». Quand la guerre s'étend au début de 1965 pour sauver la position principe dans le Sud, les médias applaudissent cette application du «principe directeur de la politique étrangère américaine depuis 1945» tel qu'il est défini par le commentateur libéral du New York Times, James Reston: «Aucun État n'utilisera la force ou la menace pour atteindre ses objectifs politiques; parallèlement, les États-Unis useront de leur influence et de leur puissance, si nécessaire, contre tout État qui braverait ce principe.» C'est exactement ce qui se passe au Viêt-nam où «les États-Unis sont en train de mettre en échec les efforts des communistes pour arriver au pouvoir par une habile subversion militaire».

Dans le monde orwellien du journalisme américain, si l'on tente d'obtenir pacifiquement un règlement politique, cela revient à employer «la force militaire» — et l'emploi de la force armée par les États-Unis pour bloquer tout règlement politique devient une noble entreprise au service du
«principe directeur» qui légitime un tel recours.

Voilà comment les États-Unis ont entamé une longue et terrible guerre pour atteindre leurs objectifs en détruisant une grande partie de l'Indochine et en laissant un héritage qui ne sera peut-être jamais effacé. Quand ils acceptent enfin, en 1973, un traité de paix pratiquement identique au consensus vietnamien de 1964 qu'ils ont détruit par la violence, le FLN a été démoli dans le Sud et il ne reste presque rien de l'Indochine à part le Viêt-nam du Nord, qui peut alors dominer toute la région — comme l'avaient prévu depuis longtemps les «enragés des coulisses». La responsabilité des médias dans ces événements tragiques est énorme: leur couverture de l'incident du Golfe du Tonkin et du chèque en blanc donné par le Congrès à l'effort de guerre en est un brillant exemple.

01 avril 2007

Au service de l'État juif (Haaretz)

Je vous livre ci-après une traduction d'un long article publié le 29 mars dans Haaretz: «In the service of the Jewish state». Un seul commentaire de ma part (l'article parle par ailleurs de lui-même): je pense que ce genre d'article ne peut désormais plus sortir que dans des médias israéliens et que, même après une telle publication dans Haaretz, aucun grand média occidental ne considérera qu'il est intéressant de le reproduire.

Au service de l'État juif
par Shraga Elam et Dennis Whitehead
publié le 29 mars 2007

À la fin des années 1940, Walther (Walter) Rauff, un officier SS responsable du meurtre d'au moins 100000 personnes, recherché par les Alliés comme criminel de guerre, était employé par les services de renseignement israéliens. Au lieu de le livrer à la justice, ils l'ont payé pour ses services et l'ont aidé à s'enfuir vers l'Amérique du Sud. Des documents de la CIA américaine, qui sont sortis ces dernières années, montrent que les Américains savaient que le cas de Rauff n'était pas exceptionnel.

Un mémorandum de la CIA daté du 24 mars 1950 décrit les relations entre l'agent israélien Edmond (Ted) Cross, dont le nom est effacé sur ce document, et un nazi nommé Janos Walberg: «L'emploi de ce sujet par les services de renseignement israéliens serait cohérent avec ce qui a été révélé par des discussions avec X [Edmond (Ted) Cross, alias Magen ou Crowder] au sujet de l'utilisation d'anciens éléments nazis pour l'observation et l'infiltration dans des pays arabes. La tentative d'envoyer le très connu ancien colonel SS Walter Rauff en Égypte ayant échoué, les services israéliens ont très probablement (bien que celà ne soit pas encore confirmé) engagé le sujet [Walberg], dont les sentiments et le passé n'éveilleraient pas les suspicions en Égypte, où il ne pourrait pas être suspecté d'être un agent juif.»

Un document plus ancien, de février 1950, affirme que Cross a aidé Rauff à obtenir les papiers nécessaires pour son émigration en Amérique du Sud, bien que la tentative de l'envoyer en Égypte ait échoué. Pourquoi, cependant, est-ce qu'Israël a aidé Rauff? Ce document propose un élément de réponse: «Il n'est pas improbable que la présence de ce sujet en Syrie est été liée à une mission pour les services israéliens.» Rauff était en effet en Syrie, en tant que conseiller militaire pour le président Hosni Zaim, qui cherchait à obtenir un traité de paix avec Israël. Rauff a été forcé de partir après qu'un coup d'État avait reversé Zaim.

La mission que Rauff était censée mener en Égype n'est pas connu, mais ses liens avec Cross pourrait fournir plus qu'un élément de réponse. Selon les recherches menées par Ruth Kimche, une ancienne employée du Mossad, Cross a été envoyé en Égypte en juillet 1948, en pleine Guerre d'Indépendance, pour assassiner plusieurs personnalités égyptiennes avec l'aide d'un groupe de juifs. À la dernière minute la mission a été annulée. Cross est retourné en Égypte en septembre, mais à nouveau le plan ne fut pas exécuté, certainement parce qu'il s'est retrouvé impliqué dans une histoire d'amour avec la princesse égyptienne Amina Nur a-Din et qu'il a dû quitter le pays. Selon Kimche, «Toute cette histoire rappelle fortement l'affaire Lavon dans les années 1950, sauf que, heureusement pour ceux, le plan de 1948 n'a pas été mené à son terme, apparemment grâce à la princesse égyptienne.»

Mais le plan n'a cependant pas été annulé. En 1949, comme les documents américains le montrent, Cross a voulu envoyer Rauff en Égypte. Selon un autre document du dossier de la CIA consacré à Rauff, ce dernier n'a pas atteint l'Égtype, mais un mémorandum de 1953 cite l'ambassadeur américain en Égypte disant qu'un homme nommé Rauff était dans le pays. Certes, le mémorandum décrit ce Rauff comme étant polonais, mais indique aussi qu'il avait organisé l'extermination des juifs en Pologne, ce qui en fait vraisemblablement une référence au fameux officier nazi.

Rauff est né en 1906. Il a servi dans la marine allemande à partir de l'âge de 18 ans. En 1937 il a été démis pour conduite inappropriée pour un officer, à cause d'une affaire d'adultère. Un ami proche, et ancien collègue officier de marine, Reinhard Heydrich, qui était alors le commandant adjoint de la SS sous les ordres de Heinich Himmler, l'a aidé à entrer dans l'organisation nazie. Au début Rauff a servi au quartier général de la SS à Berlin. Après la conquête de la Norvège en 1940, il y a dirigé le service de sécurité pendant trois mois. Cette année-là il a été réadmis dans la marine, à sa propre demande, et a commandé une flotte de démineurs, mais en 1941 Heydrich l'a rappelé au quartier général de la SS.

Quand Heydrich a été nommé gouverneur de la Tchécoslovaquie occupée, Rauff l'a accompagné à Prague en tant que conseiller technique. Il est rentré à Berlin en juin 1942 après l'assassinat de Heydrich par la résistance Tchèque. Rauff a été nommé à la tête du Département technique de la SS et a été responsable du projet d'extermination en utilisant des camions à gaz. Une fois les juifs et d'autres entassés à l'arrière d'un tel camion, le véhicule était scellé et le tuyau d'échappement réintroduit dans cet espace. Une fois le moteur mis en route, les fumées tuaient tout le monde à l'arrière du camion. Entre 97000 et 200000 personnes, pour la plupart juives, furent assassinées de cette façon. Cette méthode de meurtre de masse était trop lente et encombrante pour les nazis, cependant, qui en arrivèrent à développer les chambres à gaz utilisant le Zyklon B comme agent mortel.

De juillet 1942 à mai 1943, Rauff a aussi dirigé l' Einsatzkommando (une unité des Einsatzgruppen, les escadrons de la mort chargés de la destruction des juifs) en Afrique du Nord et a été responsable de la déportation des juifs en Tunisie. En juillet 1943, après un bref séjour à Berlin, il a été nommé commandant de l'Einsatzkommando en Corse et, de septembre 1943 jusqu'à la fin de la guerre, était le commandant de la SS à Milan. C'est à ce poste qu'il a participé aux négociations secrètes qui ont conduit à la rédition des nazis en Italie du Nord. Rauff, contrairement aux autres nazis qui avaient participé aux négociations, a été arrêté par les Alliés le 30 avril 1945. En 1947, il s'est échappé et a été recruté pour le compte des services de renseignement syriens par le capitaine Akram Tabara, qui se présenta sous le nom de Dr. John Homsi.

Rauff conseillait le président Hosni Zaim en Syrie et a été arrêté le jour du coup d'État. Rauff est parvenu à convaincre ses ravisseurs qu'il n'était qu'un conseiller et n'avait aucun pouvoir de commandement; il a été relâché mais on lui a ordonné de quitter le pays.

D'après une des versions des fichiers de la CIA, Rauff était suspecté de liens avec une «activité communiste subversive», en tant qu'agent d'un Allemand nommé Von Lipkau. Après l'expulsion de Rauff de Syrie, il était supposé accompagner Lipkau en Inde pour répandre de la propagande communiste. Selon un rapport de la CIA, la mission a été annulée parce que Lipkau est resté à Tel Aviv pour d'autres engagements.

De Damas, Rauff est allé à Beyrouth, et de là en Italie. Avec l'aide d'Israéliens, et apparemment des services anglais, il a navigué vers l'Amérique du Sud en décembre 1949. Il s'est installé à Quito, la capitale de l'Équateur. En 1953 un rapport le localise à Buenos Aires, où il a probablement dirigé un groupe anti-communiste. En 1958, Rauff déménagea au Chili, obtenant un statut de résident permanent un an plus tard. Il devint marchand de bétail et de poisson, et était décrit comme propriétaire d'un ranch et industriel. Son fils, également prénommé Walter, a été accepté à l'académie navale chilienne et était le protégé du chef de cabinet [Chief of Staff] le général Carlos Prats, un partisan du président socialiste Salvador Allende. Le fils nie que son père ait jamais travaillé pour Israël.

Le 19 décembre 1962, Rauff a été arrêté au Chili après une demande d'extradition de l'Allemagne de l'Ouest. La cour suprême chilienne refusa la demande et libéra Rauff. L'élection d'Allende à la présidence ne changea pas la situation: dans une lettre amicale adressée au chasseur de nazis Simon Wiesenthal, Allende écrivit qu'il ne pouvait pas annuler la décision de la cour de 1962.

En septembre 1973, Allende a été tué dans un coup d'État militaire contre son gouvernement démocratiquement élu. Quelques mois plus tard, le quotidien français Le Monde a rapporté que Rauff avait été nommé à la tête des services de renseignement chiliens; ce rapport a été démenti par le gouvernement chilien. Dix ans plus tar, en janvier 1984, le Chili rejeta une demande d'extradition pour Rauff émise par le ministre de la justice israélien. Un mois plus tard, l'Allemagne de l'Ouest renouvela sa demande d'extradition. Le Chili expliqua que le cas ne serait réouvert que si des preuves de nouveaux crimes étaient présentées. Extrader Rauff ne servirait pas l'intérêt public au Chili, expliqua la cour, celui-ci ayant vécu plusieurs années dans le pays et son comportement ne pouvant faire l'objet d'aucun reproche.

Le gouvernement américain entra en scène, affirmant auprès des Chiliens sa conviction que les criminels nazis devaient être jugés. Le gouvernement de Santiago affronta une forte pression internationale en faveur de l'extradition de Rauff. Le président Ronald Reagan et le Premier ministre Margaret Thatcher abordèrent le sujet en 1984, mais leurs commentaires n'impressionnèrent pas le dictateur chilien Augusto Pinochet. La chasseuse de nazis Beate Klarsfeld fit le voyage au Chili pour organiser des manifestations à ce sujet, et fut arrêtée à deux reprises pour troubles à l'ordre public.

Puis le directeur général du ministère des Affaires étrangères d'Israël, David Kimche, se rendit à Santiago en 1984. La presse rapporta qu'il avait insisté auprès de ses hôtes pour extrader Rauff, qu'il aurait décrit comment un des principaux criminels de guerre vivant dans un pays occidental. Sa femme, Ruth Kimche, parlant au nom de son mari, déclara qu'il ne se souvenait pas de cela; ils étaient au Chili en visite privée, explique-t-elle. La sincérité des efforts israéliens pour obtenir la capture de Rauff peut être jugée sur le fait que, dès 1979, Israël avait vendu des patrouilleurs au Chili et avait ensuite effectué la révision d'avions de guerre chiliens, et qu'en 1984 il continuait à assurer leur maintenance.

Rauff mourut d'un cancer du poumon en mai 1984. La déclaration émise par l'ambassade d'Israël sonna comme un signe de soulagement: «Le problème avec M. Rauff est maintenant résolu. Dieu l'a jugé.»

Le fait que Rauff fournissait du renseignement à Israël a été publié auparavant, mais pour une raison inconnue cette information n'a suscité aucun débat public sur l'implication morale du fait qu'Israël ait protégé un important criminel nazi, qui faisait l'objet d'une campagne internationale organisée par les chasseurs de nazis Simon Wiesenthal and Beate Klarsfeld pour le livrer à la justice. De manière similaire, le chercheur américain renommé sur l'Holocauste, Richard Breitman, qui – en tant que directeur des recherches historiques pour le Groupe de travail interagences d'information sur les criminels de guerre nazis – a consulté les fichiers de la CIA concernant Rauff, a choisi d'ignorer les informations indiquant que les services de renseignement israéliens avaient systématiquement employé des nazis dans les pays arabes.

Selon les fiches de la CIA, la personne chargée de gérer Rauff était Ted Cross, dont le nom hébreux était David Magen. Cross a été recruté en 1948 pour des activités clandestines par Asher Ben-Natam, directeur des opérations du bureau politique du ministère des Affaires étrangères, service qui fut le précurseur du Mossad. Cross parlait couramment plusieurs langues et avait servi dans les services de renseignement britanniques pendant la Seconde guerre mondiale.

Selon un article de Gil Meltzer publié dans le quodidien Yedioth Ahronoth l'année dernière, Cross – qui venait d'une riche famille juive de Budapest nommée Gross – était un aventurier international, un hédoniste et un homme à femmes. Pour financer son mode de vie flamboyant, il était impliqué dans des affaires de drogue. Quand Israël découvrit qu'il avait aussi vendu ses services comme agent à l'Égypte – pour la très coquette somme de 20000 dollars – il fut arrêté et condamné à une longue peine de prison. Après sa libération, il se lança dans la restauration et, entre autres choses, participa à la création de la chaîne de hamburgers Wimpy.

Peut-on reprocher au gouvernement israélien les liens entre Cross et Rauff, ou était-ce une initiative personnelle de l'agent double? La CIA, semble-t-il, ignorait certains détails importants des relations de Rauff avec les services israéliens.

À l'occasion de Pessah de 1993, Shlomo Nakdimon publia une interview avec Shalhevet Freier dans Yedioth Ahronoth. À la fin des années 1940, Freier dirigeait une des branches du département politique du ministère des Affaires étrangères, et dans les années 1970 il a présidé la Commission israélienne à l'énergie nucléaire. Il est aujourd'hui décédé. Dans l'interview, il raconta comment il avait recruté Rauff en Italie, après que des amis du ministère italien des Affaires étrangères l'avaient informé au sujet du nouvel arrivant. Rauff utilisait à l'époque un pseudonyme. Selon Freier, alors, ce fut le bureau politique qui employa Rauff; il n'y a aucune mention de Cross dans cette interview.

Freier déclara à Nakdimon que Ben-Natan et le directeur du bureau politique étaient venus en Italie dans le but précis «de voir le conseiller du Président syrien entrer dans la maison de leur homme à Rome». Freier se présenta auprès de Rauff comme un représentant des services de renseignement israéliens. Pendant un mois entier, le criminel nazi s'assit et rédigea un rapport sur le déploiement militaire de la Syrie.

«Lorsqu'il ignorait la réponse à une question, Rauff appelait des amis en Syrie pour obtenir plus d'informations», expliqua Freier. Non seulement le gouvernement israélien payait Rauff, mais s'occupa de plus de lui obtenir un visa italien légal. Rauff, sa femme et leurs enfants voguèrent de Gênes à l'Amérique du Sud. Il livra la dernière partie de son rapport à Freier sur le port.

La CIA reçu des informations selon lesquelles Rauff avait agit au nom des services de renseignement britanniques en Syrie et donna à ses correspondants une copie du plan de réorganisation des services de renseignements et de la police politique syriens. Il semble avoir été au service de plusieurs maîtres en même temps. D'après les documents de la CIA, en novembre 1949 Rauff est arrivé à Rome depuis Beyrouth et a séjourné à la Pension Telentino sous le nom de Walter Ralf. Des sources à l'hôtel ont déclaré qu'il avait peu d'argent et vivait avec parcimonie. Il n'avait aucun visiteur et ne recevait que quelques coups de téléphone. Un prêtre catholique connu pour ses sympathies nazies donna 40000 lires à Rauff. Le 17 décembre 1949, Rauff prit le bateau pour l'Équateur. Son billet et son passeport lui furent fournis par les services soit israéliens soit britanniques.

En janvier 1950, Cross expliqua à des agents de la CIA que Rauff avait quitté l'Italie et avait rompu ses relations avec les services israéliens, mais qu'il avait laissé derrière lui des documents intéressants. Cross promis de les leur amener à la rencontre suivante, mais les agents ne le crurent pas vraiment.

Freier déclara dans l'interview que Rauff continuait de lui écrire. Il expliqua à Nakdimon qu'il maintenait le contact avec le nazi «parce que je pensais qu'un jour je pourrais avoir besoin de lui. Les Arabes lui faisaient confiance.»

Ben-Natan, qui fut plus tard directeur général du ministère de la Défense et ambassadeur en France et en Allemagne, confirme aujourd'hui que Freier avait employé Rauff mais dit qu'il n'a reçu de rapport de sa part qu'après les faits. Rétrospectivement, Ben-Natan considère aujourd'hui que nouer des liens avec un criminel nazi était une erreur, mais il insiste sur le fait qu'il a livré des informations très importantes.

Dans les mémoires publiées il y a cinq ans, Ben-Natan présente une version différnte. Il écrit que Freier «était parvenu à envoyer en Syrie un ancien officier nazi, qui a son retour a livré des informations sur le déploiement de l'armée syrienne.» Ben-Natan confirme que l'officier était Rauff, mais n'est plus absolument certain de quelle version est correcte. En écrivant son livre, dit-il, il n'a compté que sur ses souvenirs.

Qu'est-ce que les israéliens qui ont engagé Rauff savaient de son passé? Étaient-ils au courant de la gravité de ses crimes? Interrogé par Nakdimon pour savoir s'il savait à l'époque que Rauff était responsable des camions à gaz et de la mort de jusqu'à 200000 personnes, Freier a répondu qu'il l'ignorait: «Je l'ai interrogé sur son passé, et il a prétendu qu'il avait été un officier de la Gestapo chargé de fabriquer des fausses livres britanniques dans le but de subvertir l'économie anglaise. Ce n'est que plusieurs années plus tard que j'ai entendu à la radio que les Américains, après avoir décodé des fichiers des dirigeants nazis, affirmaient que Rauff avait été chargé des activités d'ingénierie à la Gestapo.»

Il est difficile de croire que Freier ne savait pas qui était recrutait. Le 2 mai 1945, plusieurs journaux rapportent que «l'infâme colonel Rauff, la tête longtemps recherchée de la SS à Milan, a été capturé». Le 19 octobre 1945, détenu par les Américains, Rauff signe une déclaration assermentée dans laquelle il admet son implication dans le meurtre de juifs dans les camions à gaz. Ce document a été produit lors des procès de Nuremberg, ainsi qu'une lettre de son subordonné, le docteur August Becker, qui contenait un rapport sur les problèmes techniques rencontrés dans le meurtre de masse des juifs. Par ailleurs, le nom de Rauff apparaît 31 fois dans les transciptions des procès de Nuremberg. L'information était facilement accessible: il suffisait de contacter le docteur Robert Kempner, un juif américain qui était l'adjoint du procureur principal à Nuremberg, ou les observateurs juifs des procès. Ben-Natan, qui a receuilli des informations sur les criminels de guerre nazis quand il était en Europe, confirme que cette information était disponible.

La mention d'une connexion de Rauff avec le projet SS de fabriquer des faux billets anglais amène des questions sur une autre opération à laquelle Frier a participé. À la fin de la guerre, un juif nommé Jacques Van Harten, un des principaux intervenants dans le projet de faux billets, a contacté des soldats juifs de Palestine en Italie du Nod et a proposé de grandes quantités de faux billets en échange de sa protection. (Un article sur cet épisode a été publié dans le présent magazine en 2000.)

En plus de grandes sommes d'argent, Van Harten détenait aussi de grandes quantités de bijoux. Shmuel Ossia, un associé de Freier, a témoigné que ce dernier avait interrogé longuement Van Harten sur son passé. Ossia se souvient avoir vu Van Harten, effrayé, dans un couloir, pendant son interrogatoire, qui a duré plusieurs jours. Van Harten a sans aucun doute raconté comment il avait aidé l'envoyé spécial de Himmler, Kurt Becher, qui était chargé du pillage des biens des juifs de Hongrie, et révélé qu'il connaissait la source des faux billets britanniques qui, plus tard et grâce à Van Harten, deviendraient un source cruciale pour le financement de l'immigration illégale et des opérations d'achats d'armes par la Hagannah, le précurseur des Forces de défense israéliennes.

L'étendue des connaissances de Frier sur les implications de Van Harten est non seulement révélée par les commandants du projet d'immigration illégale (Aliyah Bet), mais aussi par le fait que, dans une interview avec l'historien Nana Sagi en 1966, il a déclaré avec une innocence feinte qu'il ne comprenait pas comment aucune référence n'avait été faite à Van Harten dans les procès de Kastner et Eichmann. Sagi n'a pas demandé à Freier pourquoi il n'avait pas utilisé son large réseau de relations pour répondre à cette question.

Les Américains ont arrêté Van Harten en Italie, le suspectant de favoriser l'évasion de criminels de guerre nazis. Le Mossad l'Aliya Bet – l'organisation clandestine de la communauté juive dans la Palestine d'avant 1948 chargé d'organiser l'immigration illégale de juifs vers le pays – a tenté d'obtenir la libération de Van Harten. Yitzhak Tamari, un soldat de la Haganah qui savait pourquoi Van harten avait été arrêté, protesta auprès du commandant de l'unité de la Haganah en Italie, Eliah Ben Hur (Cohen). Ben Hur, qui devint plus tard major général dans les Forces de défense israéliennes, expliqua à Tamari que Van Harten s'était vu promettre une protection et qu'un gentleman tient toujours sa parole.

Après la libération de Van Harten en 1946, Ben Hur demanda à son père, Abba Cohen, le chef des pompiers de Tel Aviv, d'aider Van Harten à s'acclimater. Van Harten ouvrit un bijouterie dans la rue Nahalat Binyamin, près du marché Carmel. Plus tard, Abba Cohen obtint un travail dans une des entreprises de Van Harten. Van Harten mourut en 1973, considéré comme un entrepreneur respecté et un membre de la communauté de Savyon qui, pendant la guerre, avait utilisé son argent et ses relations pour sauver des juifs et favorisé l'évasion de leurs biens, en particulier des bijoux. Sa famille s'en tint à cette version des faits même après la publication de l'article en 2000. La bijouterie, au passage, ferma ses portes peu après la publication de l'article.

Freier a aussi aidé Van Harten en 1947, quand les Britanniques voulurent l'extrader. Il le mit en relation avec l'avocat de Jerusalem Mordechai Eliash et est certainement responsable de la lettre envoyée aux Anglais par Golda Meyerson (Meir) qui, agissant en tant que ministre des Affaires étrangères par interim de l'Agence juive, affirma que Van Harten était sous la protection de la communauté précédant l'État juif, le Yishuv, parce qu'il avait notoirement aidé à sauver des juifs.

Mais Van Harten est un petit poisson comparé à Rauff, qui était un criminel de la même ampleur qu'un Eichmann. Il n'est ainsi pas surprenant que Klarsfeld, qui avait déployé des efforts considérables pour faire juger Rauff, ait quasiment jeté le téléphone quand elle a entendu qu'il avait été employé par les services de renseignement israéliens, et qu'il avait reçu leur soutien pour sa fuite vers l'Europe. «En 1984, quand j'ai mené les campagnes au Chili pour tenter d'obtenir l'extradition de Rauff, je n'avais aucune connaissance de prétendus “contacts” entre lui et le Mossad», a écrit Klarsfeld dans un email. «Je doute que cela ait été possible, parce que Rauff était bien connu dans le monde juif pour son rôle dans le programme de camions de gazage et aussi pour la persécution des juifs de Tunisie quand il dirigeait la police nazie en Tunisie, et pour la persécution des juifs d'Italie quand il dirigeait la police nazie à Milan.» De la même manière, le directeur du bureau israélien du centre Simon Wiesenthal (basé en Californie), le docteur Ephraim Zuroff, trouve peu probable que Freier ait ignoré les crimes de Rauff.